LIVRE IIIe. — LA SUPÉRIEURE GÉNÉRALE
lui avait succédé. Cette fois, non seulement le cœur, mais le nom lui-même n'avait point changé.
La visite de la révérende mère générale n'avait donc rien à restaurer ou a corriger. Son but, dont l'importance restait considérable, était de maintenir et d'encourager par une impulsion nouvelle le bon esprit des sœurs et leur étroite union avec la souche qui donnait la vie à la branche canadienne.
Mais une épreuve attendait la Congrégation. Il semble que Dieu n'ait pas voulu permettre que le Canada fût jamais sans souffrance, et par conséquent sans accroissement de mérite, pour la mère Saint-Maurice.
Il y avait a peine quelques jours qu'elle était arrivée à Saint-Hyacinthe que la révérende mère générale dut se mettre au lit. Une maladie qui n'était point exempte de danger, devait, deux mois durant, la retenir clouée sur la croix. Et quelle croix ! La dernière sans doute que sa nature active eût choisie. Car la voilà immobilisée à l'heure où elle eût tant désiré se mouvoir, aller de maison en maison visiter ses filles et leurs travaux. La du moins elle devint l'objet de l'édification commune par sa résignation et son amour de la volonté de Dieu. — « Dieu veut « que je vous sois utile en souffrant, disait-elle aux « sœurs, que son saint nom soit béni ! »
Au milieu de ses douleurs la révérende mère ne perdait aucunement de vue les intérêts des siens ; elle suppléait à son impuissance physique par toutes les ingéniosités de son bon coeur. C'est ainsi qu'on la vit faire monter à sa chambre sept novices dont elle avait fixé la profession au 24 mai, pour leur donner ses conseils et ses sages avis.
Or, pendant ce temps, l'émotion la plus vive régnait a Bourg-Saint-Andéol. On y avait appris la maladie de la mère générale ; et les termes attendris, par lesquels les sœurs du Canada trahissaient leurs inquiétudes, avaient fait naître en France des an* goisses qu'augmentait la distance. Toute la Congrégation était en prières sur les deux rives de l'Océan. Vœux et supplications se multipliaient et s'élevaient ardemment vers le ciel. Le ciel ne fut pas sourd à ces saintes clameurs d'une famille éplorée.
Dès qu'elle se sentit rétablie , voulant mettre à profit les derniers jours qu'il lui était permis de rester encore loin de la maison-mère, la révérende supérieure générale fit une rapide mais fructueuse visite à chacune des maisons du Canada. Partout lui fut fait le plus chaleureux accueil; et partout elle laissa d'ineffaçables souvenirs dans toutes les âmes qui purent l'approcher et l'entendre.
Puis, la fin de son séjour approchant, on devança
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quelque peu l'époque habituelle de la Retraite annuelle; et celle-ci s'ouvrit, sous sa présidence, à Saint-Hyacinthe. Dieu sait quels fruits produisirent, dans les cœurs des filles, les paroles, les encouragements et les exemples de la mère. Une suavité toute de paix et d'amour divin embauma ces jours ; ce fut un renouveau de vie religieuse dont la trace devait rester profonde. Dieu en fut glorifié. Le voyage de mère Saint-Maurice n'eût-il obtenu que ce résultat spirituel, celui-ci eût suffi à justifier sa sainte entreprise comme à la récompenser de ses peines.
Bientôt on dut penser au retour. Mère Saint- Maurice laissait à Saint-Hyacinthe la sœur Saint-Marc en qualité de supérieure des missions du Canada. Pour elle, en compagnie de trois sœurs dont la santé réclamait le climat natal, elle reprit le chemin de l'Europe, en quittant Saint-Hyacinthe le 8 août.
A New-York peu s'en fallut que Ton ne manquât le paquebot. On y arriva après la fermeture des bureaux du Consulat. Notre-Dame du Sacré Cœur fut invoquée avec toute la ferveur possible ; elle vint au secours de ses enfants fortembarassées a cette heure. Malgré toutes les consignes, les voyageuses finirent par arriver au Consul. Mais la première parole de celui-ci fut désespérante: « Il est trop tard, Mes- « dames, vos cabines ont été cédées k d'autres pas-
« sagers. » — Toutefois, y mettant une complaisance et une courtoisie parfaites, le charitable consul, voyant l'ennui qu'un retard allait causer à la mère Saint-Maurice, lui offrit spontanément d'aller lui-même essayer d'arranger les choses. Il y réussit à merveille. Le lendemain, a midi, on était à bord du Saint-Laurent ; c'était le jour même de la fête de ce bienheureux martyr.
En s'embarquant ainsi dans d'autres conditions que celles qui avaient été prévues, les sœurs durent être placées en seconde classe, tandis que la mère Saint-Maurice était dans les premières. Cette séparation offrait d'autant plus d'inconvénients que la supérieure générale devait s'attendre a des assauts de son ennemi habituel, le mal de mer. Elle voulait céder de son droit afin de rester avec ses filles. Mais à peine le navire fut-il en route qu'on les réunit en première classe, par ordre du capitaine. Celui-ci tout impressioné de la distinction de cette religieuse dont les traits et les manières reflétaient si noblement l'intelligence, l'énergie et la vertu, ne négligea rien pour lui adoucir les fatigues de la traversée. Le temps lui-même fut courtois à sa manière. Et le 21 août on débarquait a Brest. Six jours plus tard le couvent de Bourg-Saint-Andéol possédait sa mère,