LIVRE Ier. — LA RELIGIEUSE
Rosalie Borgel, pénétrée de ces données si sûres et si capitales, se fit de l'esprit de mortification une véritable armure pour les saints combats. D'ellemême elle recherchait les pénitences corporelles que permet la prudence ; et elle arrivait graduellement à dompter ce qu'il y avait à refaire encore dans sa nature.
Un fait qui révèle ce travail, sur lequel nous reviendrons au cours de ce livre, c'est l'empire qu'elle avait acquis sur la vivacité de son caractère. Avec une intelligence si prompte et son activité si dévorante, elle ne pouvait pas n'être point vive. Et cependant nous la verrons plus tard, au milieu des affaires les plus urgentes, contenir son premier élan, attendre et ne se résoudre qu'après avoir prié et fait prier. Quand on voit vite et qu'on aime à faire vite, l'on n'arrive pas ainsi à temporiser, sans avoir livré de rudes assauts à son ardeur par une mortification continue.
Aussi la vénérable mère Rivier, dont le coup d'œil avait bien saisi les dispositions de sa novice, voulaitelle la pousser hardiment dans cette voie. Elle ne manquait jamais Poccasion de lui offrir une humiliation à subir ; et Rosalie, de son côté, ne négligeait jamais d'en profiter. — Voici un trait de cette tactique sacrée. Une sœur faisait ses préparatifs de dé-
part. — « Où allez-vous? lui demanda ingénument « la novice ». — La question était bien naturelle. Elle ne parut que trop naturelle à la sainte fondatrice. Remontrance et pénitence ne se firent point attendre. Et les compagnes de Rosalie, témoins de ces épreuves quotidiennes de la mère moulant sa fille à sa vie d'abnégation, disaient: « Il faut vraiment que notre Mère veuille que Mlle Rorgel soit parfaite ! »
Elles no se trompaient pas. Aussi bien Mlle Rorgel parvint-elle à faire du véritable esprit de sacrifice l'âme de sa conduite tout entière. Les plus lourdes croix trouveront ses épaules aguerries. Quand, un jour par exemple, la mort lui ravira la plus tendre des mères, son premier cri, — le premier, — sera : « Dieu le veut. Fiat » ; et l'abondance des larmes que l'amour filial arrachera de ses yeux ne ternira point l'éclat de ce premier acte de résignation. Plus tard enfin, elle se peindra sans y penser en écrivant à une sœur mal impressionnée : « Quand quelque chose nous contrarie, il faut en regardant le ciel poser sa main sur son cœur et faire son sacrifice entre Dieu et soi. »
Mais, tout à l'heure, nous avons également nommé la charité. La charité ! N'est-ce pas le dernier mot de tout ce que nous allons révéler d'étonnant dans cette existence? N'explique-t-elle pas cette âme