LIVRE 1er. — LA BELIGIEUSE
ils deviennent déraisonnables. Sœur Saint-Maurice en était convaincue. Appelée à gouverner les autres, elle ne cherchait que davantage a s'assujétir ellemême ; et en toute occurence son premier souci était de se défier du premier mouvement de la nature et de n'agir jamais sous le coup d'une impression, sans l'avoir calmée. Elle se laissa aller un jour à avouer cet effort, en donnant ce conseil à l'une de ses sœurs dont le sang bouillonnait un peu vite : « Cherchez d'abord, lui disait-elle, a devenir maî- « tresse de vous-même. C'est ainsi que pour mon « compte je tâche de faire et je m'en trouve 1res « bien. »
Aussi pratiquait-elle facilement ce second moyen de garder intacte son autorité : éviter autant que possible le ton impératif. Ge n'est pas qu'elle n'en eût le courage. Savoir porter toutes les responsabilités et ne jamais faiblir devant un devoir, même des plus pénibles: c'est de l'essence même de l'autorité; car point d'autorité sans fermeté. Mais si la charité demande que pour sauver le corps on sache ne pas ménager un membre, elle conseille également de ne recourir aux incisions que lorsque les calmants ne réussissent pas. Commander plus par le cœur que par les lèvres, c'est l'idéal. Sœur Saint-Maurice y excellait ; et dès l'époque où nous sommes de sa
vie, il suffisait qu'une inférieure sût lui faire plaisir. Penser que l'on pouvait l'avoir contristée était un remords auquel on ne s'exposait point, sachant bien d'avance qu'on ne pourrait en supporter le poids.
Une autorité si bien assise n'avait plus qu'à gagner à l'exercice d'un troisième élément, qui est luimême un important devoir d'une bonne supérieure. Celle-ci, en effet, doit se souvenir qu'elle a de Dieu la mission de veiller sur des vocations dont la garde lui est confiée. Or, lorsque Dieu s'est choisi une âme, il ne l'exempte pas pour cela des luttes et des tentations. Que d'efforts fait au contraire Satan pour obtenir quelque infidélité ! Et s'il remporte une victoire, si petite qu'elle puisse être, combien il en profite souvent pour insinuer une pensée de découragement ! Une bonne supérieure doit y veiller. Avec cette finesse d'entendement qui est le propre des mères, elle doit s'ingénier à saisir même ce qu'on n'ose pas du premier coup lui avouer ; avec cette délicatesse qui est le patrimoine des femmes, elle doit panser les plaies au moins dans leurs manifestations extérieures. Toujours et à n'importe quel prix, il faut qu'elle soit attentive à relever avec patience et mansuétude les pauvres cœurs endoloris, que l'esprit mauvais voudrait endormir, puis désespérer. Sœur Saint-Maurice avait ce secret. Et c'est elle que