LIVRE IIe. — LA SŒUR MISSIONNAIRE
écrivait sœur Saint-Maurice, n'ont point abattu notre courage : et nous sommes prêles à recommencer, si telle était la volonté de Dieu. »
Les bontés, que tout le monde eut à l'égard de ces exilées volontaires de Jésus-Christ, et les pieux encouragements d'un père de la Miséricorde, passager comme elles, les aidèrent à supporter tant de vicissitudes et de souffrances. Mais ajoutons que c'était bien surtout l'énergie de la mère qui soutenait les filles ; et chacune de celles-ci éprouvait dans son cœur ce que l'une d'elles disait au début de ce voyage : « La vue de notre vaillant chef nous ranimait. »
Dans cette affreuse traversée, où tous payèrent leur tribut au mal de mer, il n'y eut qu'un seul jour de beau, ce fut le dernier ; non seulement parce qu'il était le dernier, mais encore parce que le soleil et le calme voulurent montrer aux missionnaires qu'ils n'étaient point bannis de l'Amérique dont on approchait.
Cette fois, les cabines furent désertées par les derniers malades ; tout le monde parut sur le pont ; les visages jusque-là languissants ou renfrognés s'épanouirent. On sentait que la terre était là ; on ne la voyait pas, mais on ne pouvait douter de son voisi-
nage et Ton croyait la tenir déjà. C'est si beau la terre, quand on a eu le mal de mer !
Après midi, le pilote vint à bord. Avec une grande conviction de son importance, à travers la brume qui masquait l'horizon il indiqua la terre ! On ne vit rien, mais on le crut sur parole et une longue acclamation accueillit sa déclaration de marin. À minuit, le canon annonçait que l'on allait franchir la passe ; on entrait au port.
Quel réveil que celui du 15 octobre, si tant est que l'on eût besoin de se réveiller !
Le jour commence à poindre. Elles sont là, les six intrépides vierges qui portent au cœur, avec l'amour de Jésus et des âmes, l'amour préconçu d'un pays qu'elles adoptent et auquel elles s'attachent sans le connaître. Ce sol de la jeune Amérique, dont on leur a tant parlé dans la vieille Europe, est présent à leurs yeux. Elles vont le fouler de leurs pieds, pour la première fois, sans autre souci que celui de ne point le quitter seules, quand elles en repartiront pour le ciel. D'autres, avides de gain, y descendront avec elles, pour s'enrichir ; elles, elles veulent y demeurer pauvres. D'autres se hâteront de gagner une fortune et retourneront au pays natal ; pour elles, le retour au premier foyer n'est plus un rêve que l'on caresse ; leur fortune sera le sacrifice avec lequel on