LIVRE IIe — LA SŒUR MISSIONNAIRE
bancs; six lits au dortoir ; deux tables ailleurs ; quelques vieilles chaises courant, un peu partout, les unes après les autres ; et c'est tout. — « Dans cette maison, écrivait un témoin de la première heure, la sainte pauvreté régnait en souveraine. Dans aucune fondation elle ne s'est montrée aussi prodigue de ses dons. »
Sœur Saint-Maurice arpenta toutes les pièces sans sourciller. Son coup d'œil, toujours si juste, mesura aussitôt la situation. Elle vit apparaître, avec de nombreuses privations, les rigueurs de six mois d'hiver, dont l'âpreté, lui disait-on, fait quelquefois geler le fleuve Saint-Laurent jusqu'à plusieurs pieds de profondeur. Pas un nuage ne passa sur son front. Après tout ce n'était pas même la croix qui se dressait devant elle ; c'était une vision de Bethléem. Or, les œuvres qui commencent par Bethléem sont toujours celles que Jésus préfère et qu'il bénit. Le seul sentiment qui fit tressaillir cette femme énergique à la peine, s'exprima par le Fiat voluntas qu'elle dit de bon cœur en souriant. La seule résolution pratique de son oraison du jour fut celle que lui communiquait plus tard x Mgr Prince, au sujet d'un interminable escalier • « Nous nous y résignerons, disait
(4) Lettre de Mgr Prince, 43 septembre 4854.
gaiement le pieux évêque, en pensant que l'escalier de la patience est plus nécessaire que celui-là. »
Un scrupule nous arrête ici. Pour rien au monde nous ne voudrions qu'un seul lecteur pût, à propos de ce qui précède, mal juger le respectable grand vicaire et curé, M. Crevier. C'est bien lui qui avait organisé toutes choses. Mais il ne faut pas oublier que les organisations ne se complètent guère en l'absence de ceux qui en doivent bénéficier. Et puis, avouons-le à la louange de ce digne prêtre, il organisait un peu à la façon sommaire des saints. C'était un homme intelligent, mais il avait eu tant à faire à Sainte-Marie ! C'était un cœur absolument dévoué ; mais tant de besoins s'étaient présentés devant lui ! Pour fonder l'hospice de Saint -Hyacinthe il avait commencé par se dépouiller de tout ce qu'il possédait. Le reste, on le comprend, était court. De nouvelles œuvres ne pouvaient être soutenues qu'au jour le jour. Et comment le faisait-il? En devenant même ouvrier à ses heures. Quand on songe que c'est lui qui avait taillé et garni de ses mains les paillasses qu'il offrait aux sœurs à leur arrivée à Sainte- Marie ! Pour les aider à vivre, dans les premiers temps, il leur enverra des provisions ; puis, s'apercevant qu'il n'en a pas gardé pour son dîner, il leur en fera humblement demander un peu. Et savez-