‹ Vie de la soeur BourgeoysChapitre 141 sur 163 · DITE SAINT -IGNACE, TREIZIÈME SUPÉRIEURE DE LA CONGRÉGATION · texte numérisé non relu

DITE SAINT -IGNACE, TREIZIÈME SUPÉRIEURE DE LA CONGRÉGATION

La sœur Marie Raizenne , élue supérieure de la Congrégation en 1778 , était née au Lac des Deux - Montagnes , et fut formée par les sœurs missionnaires de ce lieu. Les heureuses dispositions d'esprit et de cœur dont Dieu l'avait prévenue , firent fructifier au centuple les soins qu'elle reçut de ses charitables maîtresses; et elle fut sans contredit le plus beau fruit de leur zèle dans cette mission. L'édification cpie toute la famille Raizeime y répandit, fit même trop d'honneur aax sœurs de la Congrégation pour que nous puissions nous dispenser, en parlant ici de Marie Raizenne . de faire une courte digression sur ses vertueux parents. Son père, cpii était Anglais de nation , avait été pris près de Dierfile par les sauvages du Sault-au-Récollet , vers l'an 1702. et conduit à cette mission , lorsqu'il n'avait encore qu'environ dix ans. Touchés sur le sort de ce jeime captif, les prêtres de Saint - Sulpice du Sault-au-Récollet prirent soin de lui , l'instruisirent des mystères de la foi. et, le 23 décembre 1706, lui conférèrent le saint baptême, où

MARIE RAIZENNE, 13* SUPÉRIEURE. 1778.

il reçut le nom dlgnace. Les sauvages avaient amené aussi de Dierfile une jeune Anglaise dont on a déjà parlé , Elisabeth Naim, alors âgée d'environ deux ans , que l'on confia aux sœurs de la Congrégation de la mission . dès qu'elle fut en état de profiter de leurs soins. Les deux jeunes captifs furent élevés à la façon des sauvages , qui donnèrent à Elisabeth le nom de Touatogouach, et à Ignace celui de Shoentakouanni , qui veut dire : on lui a ôté son champ (1). Jamais peut-être la grâce de l'instruction chrétienne ne tomba dans des cœurs mieux disposés que ne l'étaient ceux de ces deux enfants; car, loin de regretter la perte de leur hberté , ils s'estimèrent heureux l'un et l'autre d'avoir acquis à ce prix le bienfait inestimable de la foi , dès qu'ils furent capables d'en comprendre l'excellence.

Les parents de la jeune Elisabeth , qui étaient protestants et avantageusement pourvus des biens (le la fortune, sachant qu'elle avait été amenée au Sault-au-RécoUet , se transportèrent dans ce lieu pour la retirer des mains des sauvages : ce qui eut Heu probablement à l'occasion de la paix conclue en 1713 entre la France et l'Angleterre par le traité d'Utrecht. Ils offrirent une somme considérable pour sa rançon , et les sauvages auraient volontiers consenti à rendre leur jeune

(1) Registres de la mission du Soull-au- Récollet, conservés au Lai desDeux-Montagnes.1%juil- /eM715.

Elisabeth

Naira

et Ignace

Raizenne ,

renoncent

à leur patrie

par

attachement

à la religion.

Leur

mariage.

prisonnière, si elle eut elle-même témoigné le désir de suivre ses parents. Mais il avait été stipulé entre les deux couronnes que les enfants âgés . au moins de douze ans ne pourraient être contraints de retourner dans leur pays malgré eux , s'ils déclaraient vouloir persévérer dans la religion qu'ils avaient embrassée durant leur captivité, et la jeune Elisabeth usa de ce droit. Elle répondit donc à ses parents qu'elle aimait mieux n'être qu'une pauvre prisonnière parmi les catholiques, que de devenir une riche héritière dans une famille protestante; et, de son côté, Ignace Raizenne refusa aussi pour le même motif (i^ Notice de retourner dans son pays (1). Ce fut sans doute

particulière i ^ \ /

sur ta famille ^^ \^ smHq d'uue si ejénéreuse résolution crue les prêtres de Saint-Sulpice obtinrent des sauvages, quoique avec beaucoup de peine , la liberté de ces deux jeunes captifs. Ils méritaient bien cette faveur, tant à cause de la bonne odeur de vertu qu'ils répandaient dans toute la mission , dont ils étaient Tédifiration et le modèle, cjue pour l'attachement qu'ils témoignèrent aux sauvages en renonçant à leur propre nation pour demeurer parmi eux . et même en voulant se conformer à leur manière de vivre. Comme ils étaient déjà en âge d'être mariés , on ne jugea pas qu'il fût possible de leur trouver, à l'un et à l'autre, un parti

MARIE RAIZE.\.\E, 13* SUPÉRIEURE, 1778. 445

plus convenaljle que de les unir ensemble. Ce qui eut lieu dans Té.dise du Sault-au-RécoUet , le 29 juillet 1715, Ignace Raizenne ayant alors vingt -trois ou vingt-quatre ans, et Elisabeth Naim en ayant environ quinze (1).

Lorsque la mission des sauvages eut été transférée au Lac des Deux - Montagnes , les prêtres de Saint-Sulpice , charmés de la conduite sage et édifiante d'Ignace et d'Ëhsabeth , de leur inteUigence dans les affaires domestiques et de leur amour pour le travail, résolurent, en vue de procurer leur avantage et le bien général de la mission, de les y établir d'une manière fixe et leur donnèrent en toute propriété un vaste terrain, à une petite demi-heue du village. Ce fut là que ces deux jeunes époux offrirent en effet aux sauvages , et aux habitants des environs, l'image de la vie et des vertus patriarcales , par le soin qu'ils prirent d'élever dans la crainte de Dieu et dans la pratic|ue exacte de la religion, les nombreux enfants cpie Dieu se plut à leur domier. Tous se montrèrent de dignes imitateurs de la piété et des vertus de leurs parents. L'ainé, Simon Raizenne , né au Sault- au -Récollet en 1719 (2) , fut instruit , ainsi que son frère , par les prêtres de Saint-Sulpice , embrassa l'état ecclésiastique, et devint curé de Saint-Pierre-les-

{\) Registres fie la mission du Sault -au- Kécùllet^ ibid.

Ignace et Elisabeth s'établissent

au Lac des Deux- Montagnes.

Edification

que

leur famille

y répand.

{i)Registres de la mission du Sault -au- Récollet, 18 septemb. 1719.

;4îl4"'^1?«! Buquets (1). Leurs filles, au nombre de six, Canada, Q^ué-^ furent fomiées par les sœurs de la Congréga- '^■'^' tion. Quatre s'établirent au Lac des Deux-Montagnes, et portèrent dans les familles Castongué , Séguin et Chenier F esprit de piété qu'elles avaient puisé dans la maison paternelle (*). Les deux autres se consacrèrent à Dieu dans la Congrégation , où elles rendirent , l'une et l'autre , d'importants services. L'aînée , Madeleine Raizenne, dite Saint -Herman, qui avait appris et parlé dès l'enfance la langue des sauvages , fut envoyée comme missionnaire au Lac des Deux -Montagnes, où elle instruisit les jeunes sauvagesses pendant cinquante-quatre ans qu'elle y demeura. On la rappela à Villemarie en 1791 ; et elle y mourut en odeur de grande vertu , dans mi âge très-avancé. L'autre , appelée Marie et dite en religion sœur Saint -Ignace, que nous avons déjà nommée , devint supérieure de la Congrégation en 1778. Enfin, Jean-Baptiste -Jérôme Raizenne , leur second frère , désirait beaucoup de suivre l'exemple de son aîné, en embrassant aussi lui-même l'état ecclésiastique. Mais la mort

(*) Catherine Raizenne épousa Jean -Baptiste Séguin , et ,., „ . , Marianne Raizenne épousa Louis Séguin. Suzanne Raizenne

(1) Registirs ' ^ • r,

deiamissiondii épousa Joseph Chenier, et Auastasie Raizenne, Pierre Cas- Lac des Deux- Montagnes, tongué (1).

MARIE RAIZENNE, 13* SUPÉRIEURE, 1778. 447

de M. de Pontbriant qui survint dans ces circonstanciés , et la longue vacance du siège de Québec qui suivit, dérangèrent ses projets. Ne pouvant passer en France pour recevoir les ordres, il se décida enfin à s'établir dans le monde , et épousa une très -vertueuse fille, Marie -Elisabeth Sabournin, bien digne d'être unie à un tel époux (1).

Ignace Raizenne donna sa terre du Lac des Deux -Montagnes à son fils ; et celui- ci fit revivre à son tour dans sa nombreuse famiUe les exemples édifiants que lui avaient donnés ses pieux parents. Sa maison était le refuge des malheureux et des pauvres, et l'asile assuré des orphelins. Il éleva plusieurs de ces derniers qui, par l'éducation chrétienne cpi'il leur donna, méritèrent l'estime et la confiance publique. Dans cette maison tout était réglé, tout avait son heure marquée, comme dans les communautés les plus ferventes. Le chef de la famiUe et son épouse se levaient de grand matin et faisaient leur oraison enseml^le. Le père allait ensuite au travail avec ses domestiques , et la mère s'occupait de l'éducation de ses enfants, qui furent au nombre de dix , deux fils et huit filles. Le son de la cloche marquait le temps des classes, celui du sUence, celui des récréations. Chacun se réunissait à la table connnime pour les repas , et pendant tout ce temps on lisait la Vie

(1) Sotice particulière sur la famiUe Raizenne.

Vertus

de

Jean -Baptiste

Raizenne

et d'Elisabeth

Sabournin.

Bénédiction

de Dieu

sur leur

nombreuse

famille.

des Saints. Le soir après le souper, Jean- Baptiste Raizenne expliquait quelque point de la doctrine chrétienne aux enfants et aux serviteurs; et, après les prières qu'on faisait toujours en commun, tous se couchaient à l'heure marquée, et en silence. Ces heureux enfants, qui avaient comme sucé la piété avec le lait, et étaient l'objet d'une sollicitude si chrétienne , ne pouvaient que faire honneur à la piété de leurs parents. Parmi les huit filles , deux se consacrèrent à Dieu pour le soulagement des malades dans l'institut des sœurs de Saint -Joseph, et une troisième, Marie-Suzanne, se disposait à imiter les deux précédentes, lorsqu'elle mourut en grande odeur de vertu , à l'âge de dix-huit ans. Deux autres se dévouèrent au ser\ice des pauvres en entrant dans l'institut des sœurs de la Charité, étabU par M"' d'Youville. Enfin , deux autres , Catherine-EHsabeth et Marie- Angélique , se consacrèrent à l'instruction chrétienne de la jeunesse dans l'institut de la Congrégation ; en sorte que , sur huit qu'elles étaient, il n'y en eut qu'une seule qui s'établit dans le monde. L'un des deux fils, Joseph -Jérôme Rai- (1) Liste des zciiue , eiïibrassa l'état ecclésiastique (1), et fut

prét)esduCa-

7uida. p. 33. chargé de la cure de Saint-Roch ; l'autre, qui s'établit dans le monde , fut notaire à Saint -Benoît, et laissa un fils et quatre filles.

MARIE RAIZENNE, 13* SUPÉRIEURE, 1778. 449

Quant à Marie Raizenne , fille d'Ignace et d'E- v. lisabeth Naim , qui a donné lieu à cette digres- uaizemie,

supérieure

sion, elle entra comme déjà toute formée à la <^e la

•^ Congrégation.

communauté de la Consréaation de Villemarie ^°"

^ c caractère.

en 1752, à l'âge de seize ans : les exemples de ferveur et de régularité qu'elle avait admirés dans ses pieux parents lui ayant inspiré dès l'enfance le goût et l'amour de toutes les observances de la vie parfaite. Un trait que nous ne devons pas dérober à l'édification de nos lecteurs, c'est que , lorsque sa mère eut expiré , on trouva sur son corps un rude cilice qu'elle avait coutume de porter, et qu'elle voulut conserver jusque dans sa dernière maladie (1). La digne fille d'une si (i) Sotice

particulière

samte mère joignait à une piété sincère et solide sur la famille

Raizenne.

un esprit droit , facile , un cœur généreux , plein de courage et d'énergie ; et ces heureuses qualités étaient relevées en elle par un grand fonds d'instruction , des talents supérieurs et une éducation des plus distinguées. Aussi remplit-elle avec fruit et bénédiction les premiers emplois de l'institut. Mais un avantage plus précieux encore et qui la rendit surtout utile à toute la Congrégation, c'est qu'elle possédait dans un degré remarquable le véritable esprit de la sœur Bourgeoys, et qu'elle {i)Afémoive

, «. 11 . , T , , particulier

s etiorça de le ranimer de plus en plus dans toutes sur tes supé-

" n n • rieures de la

ses filles (2j. Elle fut puissamment secondée par Congrégation. II. 29

M. Montgolfier , qui, de son côté, employa les dernières années de sa vie à recueillir tout ce qui pouvait faire revivre le souvenir, les maximes et l'esprit de la fondatrice, et maintenir dans la Congrégation les pratiques et les usages des premiers temps.

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