I. La sœur Bourgeoys semblait avoir accompli les
Dieu envoie
à la sœur Jesseins de Diec sur elle , en fondant l'institut de
Bourgeoys
des peines la ConoTésralion : la communauté était formée,
Ultérieures o o
^ à' mettr?"^ ^^ maison avait été construite , diverses missions leriuraTères étaient établies , les règles venaient d'être solenavait reçues nellement approuvées. Mais pour qu'il ne manson institut, quât rieu a cet mstitut de ce qui pouvait le mettre en recommandation dans l'Eglise , il fallait encore que la sœur Bourgeoys laissât par écrit les vues sublimes que Dieu lui avait communicfuées sur cet établissement ,. et les circonstances si merveilleuses de sa vocation à Villemarie. Toutefois , comment déterminer une âme si pénétrée de sa bassesse à découvrir tant de précieuses faveurs , dont la publicité ne pouvait qu'attacher à son nom une sorte de vénération religieuse? Pour qu'elle pût se résoudre à un tel oubli d'ellemême , il ne fallait rien de moins cpi'une sorte d'obligation de conscience et une impérieuse né-
Iir PARTIE. — CHAPITRE IV, 51
cessité, et ce fut le moyen dont Dieu sembla se servir pour conlraindre l'humilité de sa servante à ce sacrifice. Du moins, il permit que vers la fin de sa vie elle éprouvât des peines intérieures, qui l'obligèrent à mettre par écrit , et les lumières qu'elle avait reçues de Dieu sur son institut, et les circonstances de sa vie les plus étonnantes , que nous avons racontées jusqu'ici dans cet ouvrage. Heureuses peines, qui ont eu de si utiles résultats ! Heureuses pour l'Église, à qui elles ont procuré de si précieux écrits ; plus heureuses pour la sœur Bourgeoys elle-même , puisqu'elles ont été le moyen dont Dieu s'est servi pour mettre le dernier sceau à l'œuvre de sa sanctification ! C'est ce qui paraîtra par la nature de ces peines , que nous allons exposer en reprenant d'abord les choses de plus haut.
On a vu que la Gonerrégation , suscitée de Dieu ii. pour aider à la formation de l'Église de Ville- ^'^J^|J{'^^ marie par l'exercice du zèle apostolique , reçut , "janïfà' dans la personne de sa sainte fondatrice, une par- Congrégation
..... ,,, ., . f>i,> -, dépouillement
ticipation de 1 esprit communique a la tres-sainte réel ,
K 1 1 r 1 /-. • pour imiter
\ierge et aux apôtres dans le cénacle. Cet esprit la vie
des apôtres.
inspira à la sœur Bourgeoys le désir et la résolution ferme et invariable de prendre la conduite des apôtres pour modèle de la sienne. A leur imitation , elle quitta tout pour suivre la voix de
o2 YIE DE LA SœUR BOUHGEOYS.
Dieu ; et comme Jésus-Christ avait fait à ses apôtres le commandement de n'avoir ni or, ni ar- J/o/""SS ë'^^^*' ^^ ^^ ^^ contenter d'mie seule tunique (1), Matûiœu^ch. |^ ^^^j, Bourgcoys , uniquement appuyée sur la
Providence de Dieu et sur l'assistance de Marie , entra de cœur et d'effet dans ce parfait dépouillement, et y fit entrer aussi, par la ferveur de ses exemples, ses premières compagnes. « Les apô- « très, écrivait- elle, sont allés sans bourse, ni « doubles robes , se confiant en Dieu qui les a « nourris là où il n'y avait point de vivres. Les « filles de la Congrégation vont faire l'école sans c( aucune assurance de leur vie , avec le moins « de bardes qu'elles peuvent, laissant le soin « de leurs besoins enti-e les mains de la sainte tographes- ^l'h « Vierge, et elles ne manquent jamais du néces-
/« sœur Bour-
geotjs. « saire (2). »
le réce te Toutefois, le dépouillement extérieur prescrit dépouillement V'^^' ^^ Sauvour à SCS apotrcs, lorsqu'il les envoya ai[x%ôtres eu missiou dans les bourgades de la Judée, ne que pour devait pas être perpétuel. Le détacliement intérieur est de tous les temps et de toutes les circonstances, il s'étend même à tous les cbrétiens, quoiqu'il soit plus strictement ordonné aux prédicateurs de la foi; mais le précepte fait aux apôtres de n'avoir ni or, ni argent , ni souliers, et de se contenter d'un seul vêtement , n'était que pour
un temps.
m" PAUTIE. — CllAriTUE IV. 53
un temps , selon la remarque de saint Jean Chrysostome. « Nous voyons en etlet , ajoute ce saint « docteur, que, malgré ce précepte, saint Pierre « ne laissait pas d'avoir des souliers, puisque « l'ange lui ordonna de s'en chausser lorsqu'il le « tira de prison ; et saint Paul avait plusieurs « vêtements , puisqu'il recommande à Timo- « thée, dans une de ses Épitres , de lui apporter « avant l'hiver le manteau qu'il avait laissé à (( Troade chez Carpus (1). Ce précepte n'aurait .i) setwid»^
^ ^ \ ^ ^ Epifre à Ti-
« pu être perpétuel , à moins que Dieu ne se fui mothée, chap.
« engagé à faire des miracles chaque jour, pour
'c assister ses apôtres. Car s'ils n'eussent eu
« chacun qu'une seule tunique, quel parti au-
« raient-ils pris lorscju'il eût été nécessaire de
« la laver ? Seraient-ils restés renfermés dans la
« maison? Et si le service du prochain les eût
« appelés au dehors, se seraient-ils montrés
« sans vêtement, contre toute décence? Quelle
« messéance que saint Paul , par exemple , lui
« qui parcourait tout l'univers pour opérer tant
« d'œuvres éclatantes, eût été contraint, faute
« d'un vêtement , de demeurer renfermé ! De
« plus , s'il eût été trempé par la pluie , serait-il
« resté renfermé de nouveau en attendant qu'il
K eût fait sécher sa rohe? Et l'hiver, pendant
« les glaces et les frimas , il eût donc fallu qu'il
« tremblât et gardât le silence? Car ne pensez
.« pas que les apôtres eussent des corps de dia-
« mant. Écoutez ce que saint Paul dit à Timo-
<( thée : Usez d'un peu de vin, à cause de vos
{i)i^^Épi- H fréquentes maladies (1): et encore, écrivant
tre à Timo- ' ' ^ ^ '
thée, chap. v, ^^ ^ux Pliilippiens : J'ai jugé nécessaire de vous
« envoxjer votre apôtre , car il a été malade jus-
(2) Épitre H qu'à la mort (2). Les apôtres et les hommes
aux Philip- ^ \ / i
^^ï'se'l?"' " apostoliques étaient par conséquent exposés
« comme nous à toutes sortes de maladies. Si
« donc le précepte de ce dépouillement réel et
« effectif eût été perpétuel , Dieu aurait été dans
« l'obligation de faire tous les jours des miracles
« pour leur venir en aide.
« Aussi Jésus-Christ donne- t-il clairement à
« entendre que ce précepte n'avait été fait que
« pour un temps , lorsqu'il adresse à ses apôtres
« cette question , rapportée par saint Luc :
« Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans
« besace, sans ceinture , sans souliers , avez-vous
(( manqué de quelque chose ? De rien , lui répon-
{z) Évangile « dcnt-Hs (3). Maintenant donc , reprend le Sau-
selon saint
Luc, ch. xxii, (( veur, que celui qui a une bourse la prenne avec
(( lui, et que celui qui a une besace en fasse de
« même. Il est donc manifeste qu'en leur parlant
« de la sorte , il leur disait équivalemment : Dé-
« sormais procurez-vous toutes ces choses.
iri* PARTIE. — CIIAPITHK IV. 55
« Notre-Seignelr voiilul cependant leur im-
« poser ce prëcepte pour un temps, afin de les
« convaincre de sa puissance à les assister , et de
f< leur donner ainsi pour l'avenir une assurance
« ferme en sa Providence , qui pourrait les faire
'( subsister de la même sorte, quand tous les
« autres movens viendraient à leur manquer à i])Cominen-
T^ taire de saint
Telles sont les réflexions de saint Jean Chrysos- fippiéns^'^ ch' tome sur le précepte dont nous parlons (1). p'^vo 272-273'
La même conduite que Dieu avait suivie en- levers les apôtres, il voulait la garder aussi à fâr'pj.anqlîé l'égard de la Congrégation. En appelant la sœur i,.s fiifj'/de la Bourgeoys à jeter les fondements de cet institut, Se^polvaT'
. . ■ , être perpétuel
il lui inspira ce dégagement parlait que les apo- dans
cet institut.
très firent d abord paraître , et dont elle-même nous a montré les effets à son départ de Troyes ,
(*) « Au rcsle, ajoute saint Jean Chrysoslome, si Dieu n'a « p:is voulu que leurs vêtements et leurs chaussures se co;:ser- « vassent miraculeusement comme ceux des Israélites dans le " désert, si, au contraire, il les a soumis à toutes les nécessités " communes de la vie, et leur a même refusé les biens exté- « rieurs qu'il a donnés a tant d'autres avec abondance , c'est <t pour l'amour de ceux a qui il les envoyait. Car il donnait " par la a ceux-ci la consolation d'assister de leur superflu « ceux qui leur apportaient les richesses de la grâce , et il oh- « servait en cela la conduite qu'il avait tenue lui-même en « descendant sur la terre , puisque, possédant tous les biens, « il s'est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté. )'
et dans toute la suite de sa vie. Cette sainte fondatrice et ses premières compagnes faisaient leurs voyages ordinairement à pied , elles ne mangeaient leur pain qu'à la sueur de leur visage, et employaient même les nuits au travail, pour n'être à charge à personne. Dans leur communauté et dans leurs missions , elles n'avaient que les meubles les plus indispensables , les habits les plus communs , la nourriture la plus grossière ; elles couchaient sur la paille , et se réduisaient en tout à la manière de vivre des plus pauvres habitants des campagnes. Une vie si austère , visiblement autorisée de Dieu , par les bénédictions sans nombre qu'il répandait sur les travaux de la Congrégation , n'était pas cependant la vie commune que sa sagesse voulait qu'on y pratiquât : ce dépouillement effectif ne devant pas y être perpétuel , non plus que dans le collège apostohque. Tant que les sœurs avaient été en petit nombre , il avait été facile de maintenir parmi elles ces pratiques de mortification ; mais à mesure que la communauté devint plus nombreuse , on comprit qu'une vie si austère ne pouvait convenir à tous les tempéraments , et l'on remarqua que les santés même les plus robustes en étaient sensiblement affaiblies. On jugea donc qu'il était nécessaire de se fixer à un genre de
lir TAItTIE. — ClIAl'ITHK IV. o7
vie plus proportionné aux lorces et à la (pialité
du plus grand nombre, et ce fut ce qui donna
lieu dans la sœur Bourgeoys aux peines dont /r^HnrBour-
nous allons parler (1). '(^m'.
Dès que l'on commença à proposer des adou- v.
cissements à la règle primitive, la sœur, toute ^^""'i^^JJ^/g"*^
charitable qu'elle était envers ses compagnes , eut ,|^.pf,ui'iiement
bien de la peine à goûter ce langage , craignant sontroccasion d'ouvrir, sous ce prétexte, la porte au relâche- intérieures ment (2). Cette même crainte donna lieu d'abord la sœur
, , , . Bourgeoys.
aux peines d'esprit qu'elle éprouva lorsqu'elle vit (2) ibid., p. s'élever la grande maison , qui fut incendiée dans la suite ; et plus tard à d'autres semblables peines qui la déterminèrent à repasser en France en 1679, comme nous l'avons raconté. Ces peines augmentèrent encore après qu'elle eut été délivrée des frayeurs que lui avaient inspirées les révélations prétendues de la sœur Tardy. « En « 1694, rapporte-t-elle , j'eus une vue qui fit dis- « paraître toutes mes peines; mais peu de temps « après , revinrent celles de ma négligence et du « peu de fermeté que j'avais eue pour faire « avancer mes sœurs. Je voudrais bien réparer « toutes ces fautes , mais je n'en vois aucun « moyen, .l'ai pourtant bien envie de retourner « par le bon chemin : les remords de ma con- « science me troublent. Je dois donc remédier à
« ces relâchements qui favorisent notre nature. « La première règle ne s'observe pas, et je crois « que si j'eusse eu un peu de vigilance et de fer- « meté , nous amons suivi mon premier des- « sein. Il me semble que Notre -SeiGxNEur me « retire ses grandes grâces à cause de mes fautes. (( La ferme de la Pointe-Saint-Charles a brûlé « sans savoir d'où venait cet accident. Quelques « personnes m'ont dit que c'était notre bon Dieu « qui l'avait ainsi ordonné pour en faire une « croix de providence , et nous faire rentrer dans « notre première façon de vie simple , plus con- '( forme à la vie de la sainte Vierge. Il y eut un « temps 011 on ne faisait pas de pain comme « celui qu'on vend chez les boulangers, et toute K la communauté , aussi bien que les hommes « de service , avait le même pain , sans dis- « tinction de bis et de blanc Les malades et les « infirmes étaient traités du mieux possible dans « la maison , sans chercher ailleurs des soulage- « ments , et on se privait de ce dont on pouvait « se passer, sans user de tant de recherches. L'in- « firmerie est fort bien aujourd'hui, et mieux « qu'il ne nous convient : il faut que tout y soit « propre , les linges fins ; enfin il n'y parait au- « cime pauvreté. Quand M^' de Laval fit sa pre- « mière visite dans cette maison , il fut fort
Iir PARTIE. — CHAPITRE IV. 59
« content de ne trouver à tous nos lits que des « paillasses et des couvertures, sans draps. Mais « à présent cela ne contente point. Les missions « étaient sur ce pied dans le commencement où " l'on devait imiter les apôtres et travailler pour « n'être à charge à personne , et cela réussissait . « Présentement , il faut des matelas et des draps « et beaucoup d'ustensiles; vivre d'une autre « manière c{ue les gens simples, et avoir toutes « les commodités cpie n'ont pas les personnes de « la campagne. On ne croit pas, dit-on, qu'on « puisse faire mieux dans ce temps-ci ; que cou- « cher durement peut engendrer htien des infir- « mités. On me dit à moi-même que je dois « conserver ma santé, être bien couchée, bien « nourrie, me mettre en état d'éviter les mala- « dies et les infirmités ; et en même temps j'en- « tends une voix plus ancienne et plus forte , '( tant dans la lecture des livres approuvés et « dans les paroles et les instructions de Notre- " Seigneur , cpie dans ma propre expérience , qui « me dit : Pourquoi je me défierais de la Pro- « vidence de Dieu, qui m'a si heureusement con- « duile depuis plus de cinquante ans ? Car c'a été " par son inspiration que j'ai commencé , non « une vie austère dans les déserts , mais une
, ^ 1 ; Écrits au-
« petite vie simple et proportionnée à ma cou- tographes de
j. i X ^^^ sœur Bour-
« dition de pauvre fille (1). » ô-^oy^-
"^'î- Lorsaue la sœur Bourffeovs ioinba dans les
Dans ^ o -
cet état peines dont elle décrit ici le sujet . elle était l'une
ne peines , - t^ J
BourSvs ^^^ conseillères qu'on avait données à la sœur
W'écàrt!^ Barbier, alors supérieure (1). Comme elle avait
occupations, déjà atteint sa 75" année, et que dans cet état
commune (les d'épreuvcs tout ce qu'elle voyait dans la maison,
Tronson, Ve qui n'était pas conforme à cette grande austérité
l'année i69o. . ...
cie Vie, augmentait ses peines, on jugea convenable qu'elle gardât l'infirmerie , où la sœur Crolo était alors obligée de rester. « Pendant près « de quatre ans, dit-elle, j'ai demeuré àTinfir- « merie , m'occupant à quelque peu de couture. « J'y couchais et j'y mangeais pour tenir comte pagnie à ma sœur Crolo , qui ne pouvait des- « cendre au réfectoire ; et c'était fort rarement « que j'allais à l'église, car la sainte messe se « disait alors dans la maison. Je ne sortais pas, « ni ne parlais à aucune de mes sœurs; tout « cela , comme on me disait , à cause de mon « grand âge. Pendant ce temps, je parlai d'aller « en France, ce qui ne réussit pas; mais j'avais '< toujours dans la pensée que Dieu demandait « de cette communauté plus de perfection que « je n'y en voyais. Quand , par quelque ren- « contre, je faisais là-dessus quelque réflexion, togrop'fi'es "Se " OU me disait de ne pas m'en mettre en peine,
la sœur Boni- . , , . , . , . ,^,
geoy.9. « et quc je ne répondrais de rien a ce sujet (2). »
aux sœurs
de la
Cungrégation,