CHAPITRE SEIZIÈME
qui se trouvaient là, et Elisabeth, qui est décidée et hardie, se dirigea au moyen d'une branche d'arbre qui lui servit de rame. La rivière passée, ils se dirigèrent plus à l'est; ils entrèrent alors dans une gorge hérissée de rochers et désolée dans sa partie la plus élevée; mais la vallée voisine' présentait aux yeux des voyageurs des bosquets avec des arbres à fruits et des baies; l'enfant en cueillit même à plusieurs reprises.
Quand ils furent arrivés à une certaine distance de leur point de départ, Elisabeth se sépara de son enfant. Elle le bénit, le pressa contre son cœur, le baisa sur les deux joueset au front et reprit le chemin de sa maison. Plusieurs fois je la vis se retourner et regarder son enfant en pleurant. Pour lui, tout entier à sa vocation, il continuait à marcher et s'enfonçait de plus en plus dans le désert.
Comme, pendant ces contemplations, j'étais extrêmement souffrante, Dieu m'accorda la grâce de prendre part, comme enfant, à tout ce qui se passait sous mes yeux. Il me semblait que j'avais l'âge de Jean-Baptiste et que je cheminais avec lui; j'étais inquiète en le voyant si loin de sa mère, je craignais qu'il ne pût retrouver sa maison; mais bientôt j'entendis une voix qui me dit : « Sois tranquille, l'enfant sait bien ce qu'il fait. » Alors il me sembla que j'étais avec lui comme avec un compagnon de mon enfance et que je l'accompagnais au désert, et je vis plusieurs incidents qui lui arrivèrent à lui-même. Même il me parla longuement, en cette circonstance, de son séjour au désert; il me dit comment il s'était mortifié en toutes choses et avait exercé sur ses sens un empire absolu, comment il était devenu de plus en plus éclairé, enfin, comment il avait été instruit d'une façon inexprimable de tout ce qui l'entourait.
Tout cela ne m'étonnait pas, parce que, durant les
annéesde mon enfance, quand je gardais nos vaches, j'avais toujours eu des rapports Irès-famiiiers avec le petit saint Jean au désert; souvent, quand j'avais le désir de le voir el que je criais dans les bois: « Petit saint Jean, venez me voir avec votre bâton et votre peau de mouton sur l'épaule, » le petit saint Jean venait à moi avec son petit bâton et sa peau de mouton sur l'épaule, et nous jouions comme des enfants, et il me racontaiteL m'apprenait beaucoup de bonnes choses. Je ne m'étonnais pas davantage de voir qu'il ait appris au désert tant de choses des plantes et des animaux; parce que, dans mon enfance, quand j'étais dans les bois, dans la prairie ou dans les champs, gardant les troupeaux, ramassant les épis, coupant de l'herbe ou cueillant des simples, chaque fleur, chaque feuille était pour moi comme un livre; chaque oiseau, chaque animal qui passait, en un mot tout ce qui m'entourait me donnait des leçons salutaires. La forme, la couleur de ces différents objets, la moindre côte d'une feuille me suggérait des pensées profondes. Quand j'en parlais, les uns m'écoutaient avec admiration, tandis que d'autres riaient de moi, ce qui m'a fait prendre l'habitude de me taire sur tout cela; auparavant je croyais, et parfois je crois encore maintenant que ces idées sont familières à tous les hommes et que la nature est le meilleur de tous les livres, parce qu'il a ét^' écrit de la main de Dieu lui-même.
Suivant de nouveau dans mes contemplations saint Jean dans le désert, j'ai eu encore sous les yeux tout le détail de sa vie. Je l'ai vu jouer avec des fleurs et des animaux. Les oiseaux surtout étaient très-familiers avec lui, ils se perchaient sur sa tête quand il se promenait ou qu'il priait à genoux. Parfois il mettait son bâton en travers sur les branches ; des oiseaux au riche plumage répondaient aussitôt à