CHAPITRE CINQUIÈME
avaient déjà des livres, sans doute pour leur instruction. La petite Marie n'en avait pas , bien qu'elle sût déjà lire. Ces livres ne ressemblaient pas aux nôtres; c'étaient de lougues bandes de je ne sais quelle étoffe, larges d'une demi-aune et roulées autour d'un morceau de bois lequel se terminait à chacune de ses extrémités par une petite boule. Le plus grand des deux jeunes garçons, ayant ouvert son rouleau, s'approcha de moi, me lut et m'expliqua quelque chose de son rouleau. C'étaient des lettres d'or isolées les unes des autres et qui m'étaient complètement étrangères, elles étaient écrites à l'envers, et chacune d'elles semblait désigner un mot. Les sons correspondant à ces mots m'étaient totalement inconnus, et cependant je les compris sans peine. Malheureusement j'ai entièrement oublié ce qu'il m'a dit, il s'agissait de Moïse; cela i^e reviendra bientôt. L'autre qui était plus jeune, avait à la main son rouleau dont il se faisait une sorte de jouet, il sautillait comme un enfant et s'amusait à faire flotter au gré du vent son hvre déroulé Je ne saurais dire combien j'aimais ces enfants, ils étaient tout différents des personnes présentes, et celles-ci semblaient ne pas les apercevoir.
La sœur Emmerich parla ainsi longuement et avec une complaisauce enfantine de ces deux jeunes garerons, mais sans pouvoir indiquer d'une façon plus précise ce qu'ils étaient en réalité. Après le dîner, ayant pris quelques inslanls de repos, elle dit en semblant réfléchir :
Ces deux jeunes garçons que j'ai vus avaient un sens spirituel; ils n'étaient pas réellement présents à cette scène; c'étaient des symboles des prophètes. Le plus grand portait son rouleau avec une gravité admirable. Il m'y a montré le passage du troisième chapitre de l'Exode, dans lequel Moïse voit, au mi- Keu du buisson ardent, le Seigneur qui lui dit d'ôter sa chaussure. Il m'expUqua ce passage et me fit voir
que, de même que le buisson ardent brûlait sans être consumé, ainsi le feu du Saint-Esprit brûlait dans la jeune Marie et qu'elle portait en elle cette flamme sainte avec la naïveté d'une enfant qui n'a pas conscience de ce qui se passe en elle. Ce symbole désignait aussi l'union prochaine de la Divinité avec l'humanité, Dieu étant figuré par le feu et l'homme par le buisson. L'enfant m'expliqua aussi la prescription relative à la chaussure; mais je ne me rappelle pas bien son interprétation; je crois que cela marquait que l'enveloppe devait être enlevée pour laisser paraître la réaUté, que la loi était remplie, que celui qui allait venir était plus grand que Moïse et les prophètes.
L'autre enfant avait son rouleau attaché comme un étendard à un joli bâton et s'amusait à le faire flotter au gré du vent; celaiflgurait la Vierge, destinée à être la mère du Sauveur et entrant gaîment dans la carrière qui lui était marquée par les décrets du ciel. Ce jeune garçon jouait avec son rouleau, ce qui paraissait l'amuser beaucoup.. Ses jeux marquaient l'innocence naïve de la Vierge sur laquelle reposaient de si magnifiques promesses et qui se jouait comme un enfant dans ses destinées glorieuses. Ils m'expliquèrent particulièrement sept passages de leurs rouleaux; mais au miheu des dérangements que j'éprouve continuellement, j'ai tout oublié excepté le peu que j'ai dit.
« 0 mon Dieu, s'écria alors la pieuse narratrice, comme tout ce que je vois est beau, profond, simple, étincelant de clarté; cependant je ne puis le raconter avec ordre, et j'en oublie la partie la plus considérablCj et cela à cause des misères de ce triste monde (1). »
(1) On doit frémir â la pensée de l'empire que la décliéance originelle exerce sur l'homme, quand on considère avec quelle facilité elle ravissait les souvenirs les plus précieux à cette àme favorisée de grâces extraordinaires et si détachée de la terre. — Chaque année