LA PASSION
Il faudrait, pour parler dignement de la Passion, des opprobres et des souffrances de notre Sauveur Jésus-Christ, se servir de paroles si vives et si éloquentes, qu’elles pussent pénétrer plus avant qu'une épée à deux tranchants, et atteindre par une profonde blessure jusqu'aux fibres les plus secrètes de nos cœurs. Les peines de cet adorable Seigneur ne furent point communes, et il n’y aura jamais de dovleur semblable à la sienne. Sa personne sacrée n'était point comme celle des autres enfants des hommes; il ne souffrit point pour lui-même ni pour ses péchés, mais pour nous et pour nos propres crimes. Il ne faut donc pas que les termes dont nous nous servons pour parler de ses souffrances soient communs, mais extraordinaires et efficaces, afin de nous en faire concevoir un juste sentiment. Mais, hélas ! il ne m'est pas possible de donner cette force à mes paroles, ni de trouver celles que mon âme désire pour manifester ce mystère! J'en dirai pourtant ce que je pourrai, employant les expressions qui me seront dictées, quoique la petitesse de mon talent amoindrisse la grandeur de l’intelligence que j'en ai, et que ces expressions ne rendent pas ma pensée. Que la force et la vivacité de la foi que les enfants de l'Eglise professent suppléent donc à la faiblesse de mes paroles ! Si les expressions sont communes, faisons en sorte que la douleur soit extraordinaire, la pensée haute, la pénétration vive
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la considération profonde, la reconnaissance sincère ct l'amour fervent, et croyons que tout cela sera fort au-dessous de la vérité de l'objet, et du retour que nous devons à notre divin Rédempteur comme serviteurs, comme amis, et comme enfants adoptés par le moyen de sa passion et de sa mort.
Le très doux agneau, Jésus-Christ, ayant été pris et gerotté dans le jardin, fut amené chez les pontifes, et d'abord chez Anne.
+ La Vén. Marie d'Agréda dépeint ici la cruauté impie et le mépris sacrilège avec lesquels Notre. Seigneur fut traité jusqu'au premier renoncement de saint Pierre, et elle continue ainsi :
Le reniement de Pierre causa une plus grande douleur à notre divin Maître que le soufflet qu'il reçut; Car autant le péché était contraire et odieux à son immense charité, autant et plus les soutfrances lui étaient agréables et douces, parce qu’elles lui servaient à vaincre nos propres péchés. Après ce premier reniement Jésus-Christ pria le Père éternel pour son apôtre, et disposa que la grâce et le pardon de ces trois reniements successifs lui fussent ménagés par l'intercession de la bienheureuse Marie. Cette auguste Souveraine voyait de son oratoire tout ce qui se passait, ainsi que je l'ai indiqué. Or, comme elle avait dans son sein le propitiatoire et le sacrifice, c'est-àdire son adorable Fils lui-même sous les Espèces encharistiques, elle lui adressait ses amoureuses prières, exerçant des actes sublimes de compassion, de reconnaissance et d’adoration. Quand elle connut le reniement de saint Pierre, elle pleu à amèrement, et elle n'arrêta point ses larmes qu'elle ne sût que le Très-Haut ne lui refuserait point ses grâces et qu’il le relèverait de sa chute. Cette tendre Mère sentit aussi dans son corps virginal toutes les douleurs et toutes les blessures de son Fils, et aux mêmes endroits que lui. Lorsque le Seigneur fut garrotté de cordes et de chaîne- lle éprouva aux mains un mal si violent, que le sang en Jullit comme si elles eussent été fortement liées ; et il en arriva de même pour les autres blessures qu'il recevait sur sa personne sacrée. Comme à ses souffrances corporelles se joignait la douleur qui déchirait son
âme à la vue des tourments qu'endurait Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle finit par verser dans cet amoureux martyre des larmes de sang, prodige qu'opéra le bras du Seigneur. Elle sentit ausni le soufflet qui fut donné à son très saint Fils, comme si la même main sacrilège eût frappé en même temps et le Fils et la Mère. Pendant tous ces mauvais traitements que le Sauveur subissait, elle invita les saints anges À glorifier et à adorer leur Créateur avec elle, pour réparer les outrages que les pécheurs lui faisaient: et communiquant aux inêmnes anges ses profondes et douloureuses réflexions, elle s'entretenait avec eux du triste sujet de sn compassion, de ses amertumes et de ses larmes.
Lucifer employs toutes ses ruses 2t toutes ses forces pour perdre saint Pierre. Il excita d'abord les servantes des pontifes, comme plus volages, et ensuite les soldats, afin que les unes et les autres tourmentassent l'Apôtre par leurs remarques et leurs questions, et il troubla le saint lui-même par de violentes tentations, quand celui-ci s'aperçut du dunger, et surtout quand il commença à chanceler. Par suite de ces cruelles attaques, le premier reniement de saint Pierre fut simple, le second avec serment, et il ajouta au troisième des imprécations contre luimême. C’est ainsi que l'on tombe d'un moindre péché dans un plus grand, quand on prête l'oreille aux suggestions de l’ennemi. Mais saint Pierre, ayant ouï le chant du coq, se souvint de la prédiction de son divin Maître, dès que le Seigneur l'eut regardé avec sa bénigne miséricorde. La Reine de l'univers lui procura ce bonheur par ses charitables prières; car elle connüt, du cénacle où elle était, les reniements que l'Apôtre avait commis, et tout ce qui avait contribué à sa chute, entrainé qu'il avait été par la crainte naturelle, et bien plus encore par la violence de la tentation de Lucifer. Elle se prosterna aussitôt et pria avec beaucoup de larmes pour saint Pierre, en représentant à Dieu sa fragilité et en même temps les mérites de son adorable Fils. Le Seigneur lui-même toucha le cœur de Pierre et le reprit avec douceur par le moyen de la lumière qu'il lui envoya, afin qu'il reconnût et pleurât sa faute. L’Apôtre sortit incontinent de la maison du pontife, le cœur brisé par la
plus vive douleur et par les sanglots que lui arrachait le regret de sa chute. Pour la pleurer dans toute l'amertume de son âme, il alla dans une grotte, qui est inaintenant appelée du chant du coq, où il exhala son profond repentir. Dans trois heures il recouvra la grâce, et obtint le pardon de ses péchés, n'ayant pourtant jamais été privé des saintes inspirations. Notre auguste Souveraine lui envoya un de ses anges, qu’elle chargea de ie consoler secretrment et de le porter à conserver l'espérance du pardon, de peur qu’il ne lui fût retardé par la défiance et le découragement. Le saint ange partit avec ordre de ne point se manifester à Pierre, attendu que son péehé était encore trop récent. Cet esprit céleste exécuta tout ce qui lui avait été ordonné, sans que l’Apôtre s'aperçût de sa présence ; ainsi ce grand pénitent fut fortifié et consolé par les inspirations de l'ange, et obtint le pardon de sa faute par l’intercession de la très pure Marie.
La patience que montra notre auguste Souveraine dans la passion et à la mort de son bien-aimé Fils fut incomparable : car elle ne crut jamais assez souffrir; la grandeur de ses peines n'égalait point celle de son affection, qu'elle mesurait à l'amour et à la dignité de son très saint Fils, et à l'excès de ses souffrances ; et dans tous les onirages dont les Juifs accablaient le Seigneur, elle ne témoigna pas le moindre ressentiment personnel. Il n'y en avait point un seul qui lui échappât ; mais elle ne s’en considérait point comme directement offensée, elle les déplorait seulement en tant qu’its offensaient la divine personne C2 son Fils, et qu'ils devaient tourner au préjudice des agresseurs ; elle pria pour tous et sollicita le Très-Haut de leur pardonner, de les retirer du péché et de tout mal, de les éclairer par sa divine lumière et de leur faire la grâce d’acquérir le fruit de la Rédemption. Les Evangélistes disent que le vendredi matin, les anciens du peuple s'assemblèrent avec les princes des prêtres et les scribes qui étaient les plus respectés du peuple, parce qu'ils étrient savants dans la Loi; c'était pour terminer d'un commun accord la cause de Jésus-Christ et pour le condamner à la mort, suivant les désirs de t: 118 les membres du conseil, en couvrant leur décision d'une apparence de
sement ———
justice, afin de satisfaire le peuple. Ce conseil se tint dans la maison de Caïphe, où le Sauveur était en prison.
Les satellites emmentrent ensuite notre Sauveur Jésus- Christ de la maison de Caïphe à celle de Pilate pour le lui présenter lié avec des chaines et des cordes, comme digne de mort.
Sur ces entrefaites le soleil s'était déjà levé et ln Mère de douleurs, qui observait toute chose, résolut de sortir de sa retraite pour suivre son très saint Fils à la maison de Pilate, et l'accompagner jusqu'à la croix. Au moment où elle sortait du cénacle, saint Jean survint pour l'informer de tout ce qui se passait ; car le disciple bien-aimé ignorait alors que la bienheureuse Marie connût par une vision particulière toutes les œuvres de son divin Fils, ainsi que leurs divers incidents. Après le reniement de suint Pierre, saint Jean s'était retiré, observant de plus loin les événements. Il reconnut aussi la faute il avait commise en prenant la fuite au jardin, et, se présentant à notre auguste Reine, il la salua avec beaucoup de larmes, comme Mère de Dieu, et sollicita humblement son pardon; ensuite il lui dit tout ce qui se pussait dans son eœur, tout ce qu'il avait fait, et tout ce qu'il avait vu, en suivant son divin Maître. Il crut qu'il fallait prévenir la Mère désolée, afin d’udoucir la cruelle impression dont elle serait frappée, à l'aspect de son très saint Fils.
La divine Reine alla par les rues de Jérusalem, accompagnée de saint Jean, des saintes femmes (quoique toutes ne la suivis sent pas toujours, hormis les trois Marie et quelques autres fort pieuses) et des anges de sa garde; elle dit à ces esprits célestes de faire en sorte que la foule du peuple ne l'empéchât point de parvenir à l'endroit où se trouvait son très saint Fils. Is lui obéirent et lui en facilitèrent l'abord. Toutes les rues, toutes les places retentissaient de discussions et de murmures. Mais, au milieu d'un pareil tumulte, notre invincible Reine conservait, malgré l'excès de sa douleur, une sérénité et une constance imperturbables, priant pour les incrédules et pour les malfaiteurs, comme si elle n’eût point eu d'autre soin que de travailler à obtenir le pardon de leurs péchés; car elle les aimait avee autant de charité que si elle en eût reçu de grands
bienfaits. Elle ne s'irrita point contre ces ministres sacrilèges de la passion et de la mort de son vien-aimé Fils et ne témoigna pas même la moindre indignation, Au contraire, elle les regardait avec affection, et leur accordait sa maternelle protection.
La bienheureus: Vierge Marie, saint Jean et les saintes femmes qui les suivaent, se trouvèrent présents à toutes les procédures qui eurent lieu dans le prétoire de Pilate, eur les saints anges conduisirent leur Reine à un endroit d'où elle pouvait voir et entendre tout ce qui se faisait et tout ce qui se disait. Et couverte de son voile, elle versait des larmes de sang par la vivlence de la douleur qui brisait sci cœur virginal. Elle était, quant aux actes de toutes les vertus, un miroir très clair, dans lequel se réfléchissait l'âme très sainte de son Fils, et elle ressentait dans son corps le con‘re-coup de ses douleurs et de ses peines, Elle pria le Père éternel de lui accorder la grâce de ne point perdre de vue son adorable Fils jusqu'à sa mort, autant qu'il serait naturellement possible. Cela lui fut accordé pendant que le Seigneur ne fut point en prison. La très prudente Vierge, considérant qu'il était convenable que l'on connût l'innocence de notre Sauveur parmi les fausses accusations des Juifs, et qu’ils demandaient injustement sa mort, pria avec beaucoup de ferveur pour que le juge ne fût point trompé, et qu'il fût assez éclairé pour comprendre que Jésus-Christ lui avait été livré par l'envie des prêtres et des scribes. En vertu de cette prière, Pilate eut une claire connaissance de la vérité, et découvrit que Jésus était innocent, et que c'était par envie qu'on le lui avait livré, comme le dit saint Matthieu ; c'est pourquoi le Seigneur se communiqua davantage à lui, quoique Pilate ne coopérât point à la vérité qu'il connut, et qu'ainsi il n'en ait point profité; mais elle nous sert, À nous, et elle a fait voir la pertidie des pontifes et des pharisiens.
Jésus, l'innocence même, fut done condamné à mort !
Notre auguste Reine pénétrait profondément ces mystères cachés, et les re passait dans son cœur, exerçant des actes héroïques de toutes les vertus. Et comme les autres enfants d'Adam, conçus dans le péché et souillés de plusieurs crimes, se laissent
d'ordinaire d'autant plus troubler et abattre, qu'ils sont assaillis par des tribulations et des douleurs plus violentes, et qu'alors la colère et les autres passions désordonnées les agitent, le contraire arrivait en la très pure Marie, chez laquelle n'agissient ni le péché ni ses effets ; et la nature ne pouvair point contrebalancer la grâce éininente qu'elle possédait. Car les grandes persécutions et les grandes eaux de tant de douleurs n'éteignaient point le feu de son cœur enflammé de l'amour divin ; mais c'étaient comme autant de brandons qui l’alimentaient et embrasaient de plus en plus cette âme divine et l'excitaient à redoubler ses prières pour les pécheurs au moment où ils en avaient un plus pressant besoin, puisque la malice des hommes était alors arrivée à son plus heut degré. :) Reine des vertus, Maîtresse des créatures et très douce Mère de miséricorde ! que mon insensibilité esx grande, puisque mon cœur ne se brise point de douleur dans a connaissance que j'ai de vos peines et de celles de votre bien-aimé Fils unique! Si, malgré tout ce que je sais, je rne trouve encore en vie, au moins faut-il que je m'humilie jusqu’à la mort, C'est manquer aux lois de l'amour et même de 12 simpk piété, que de voir soutfrir
l'innocent et de lui demander des grâces, sans prendre part à ses pcines. Or, de quel front dirons-nous, Reine vénérable, que nous aimons notre divin Rédempteur et que nous vous aimons, vous qui êtes su Mère, si, lorsque vous buvez ensemble l'amer calice des douleurs les plus affreuses, nous nous enivrons au calice des plaisirs de Babylone ? Oh ! si je comprenais bien cctte vérité ! Oh! si je la sentais et ln pénétrais ! Si elle-même me pénétrait jusqu'au fond des entrailles, en me forçant de considérer ce que mon adorable Seigneur et sa Mère affligée ont souffert ! Comment pourrai-je penser qu'on est injuste à mon égard, lorsqu'on me persécutera ? Comment osera je me plaindre, quand je me verrai méprisée et rejetée du monde ? O grande Reine des martyrs et des âmes fortes, Maîtresse des imitateurs de votre Fils, si je suis votre fille et votre disciple, comme vous avez duigné me l'assurer, et que mon Seigneur a bien voulu me le mériter, ne repoussez point les désirs que j'ai de suivre vos traces dans le chemin de la croix! Et si par
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faiblesse je viens à tomber, obtenez-moi, ma très charitable Mère, les forces dont j'aurai besoin pour me relever, et donnez-moi un cœur contrit et humilié pour pleurer mon ingratitude, Priez le Très-Haut qu'il me favorise de son saint amour, qui est un don si précieux, que votre seule intercession me le peut procurer, et mon seul Rédempteur me le mériter.