LA VOIE DOULOUREUSE
La sentence que Pilate avait prononcée contre notre Sauveur ayant été lue à haute voix devant tout le peuple, les satellites chargèrent sur les épaules délicates et meuitries de Jésus la lourde croix sur laquelle il devait être crucitié, La croix était de quinze pieds de long, fort épaisse et d’un bois fort pesant. Le héraut qui avait publié la sentence ouvrit la marche, et ensuite toute cette populace turbulente, les satellites et les soldats partirent du palais de Pilate avec des vociférations et an tumulte effroyables, pressant leurs rangs comme ceux d’une procession en désordre, pour se diriger vers le mont du Calvaire à travers les rues de Jérusalem.
La bienheureuse Vierge pénétrait tous ces mystères avec une plus haute intelligence que les esprits célestes; et ce qu'elle ne pouvait pas voir, elle le connaissait par une révélation particulière, qui le lui découvrait avec beaucoup de clarté, et lui manifestait en même temps les opérations intérieures de son très saint Fils. Cette divine lumière lui fit connaître le prix infini que le bois sacré de la Croix acquit par le seul contact de l’humunité divinisée de notre Rédempteur Jésus-Christ. Aussitôt elle adora cet instrument auguste, et lui rendit le culte qui lui était dû. Les anges, qui accompagnaient le Sauveur et sa très sainte Mère, firent de même. De son côté, elle partagea le tendre empressement avec lequel son adorable Fils
reçut la Croix et Ini adress un discours très sublime comme Coadjutrice du Rédempteur. Elle prin aussi le Père éternel, imitant en tout, de la manière la plus parfaite, son divin exemplaire, sans omettre la moindre chose. Au moment où le héraut publiait la sentence par les rues, elle composa, pour exalter l'innocence de son très saint Fils, un cantique de louanges, qu'elle opposait aux crimes énumérés dans la sentence, somme si elle en eût voulu puraphraser les termes à la gloire du même Seigneur. Les saints anges faisaient leur partie dans ce cantique, et le répétaient avec elle, À mesure que les habitants de Jérusalem blasphémaient contre leur divi Rédempteur.
Or, comme toute la foi, toute l'intelligence et tout l'amour des créatures étaient en cette triste occasion concentrée dans le cœur tnagnanime de la Mère de là Sagesse, elle seule uvait une juste idée, et portait un digne jugement des peines et de la mort que Dieu souffrait pour les hommes, Ainsi, sans rien négliger de tout ce qu'il fallait faire extérieurement, elle repassait et pénétrait par sa engesse tous les mystères de la Rédemption du genre humain, et le mode de leur accomplis û au moyen de l'ignorance des mêmes hommes qui y étai “chetés. Elle comprenait merveilleusement quel était Celui ni souffrait, de quiet pour qui il les souffrait, la dignité de ‘à personne de notre Rédempteur Jésus-Christ, ea laquelle se trouvaient les deux natures divine et bumaine, leurs perfections, et les attributs de ces mêmes natures. La bienheureuse Marie seule en eut, après le Seigzeur lui-même, la plus haute cennaissance: de sorte qu'elle fui l'unique entre toutes les simples créatures qui parvint À faire une estime convenable de la Passion et de la mort de son très saint Fiis. Elle ne fut pas seulement témoin oculaire de ce qu'il souffrit, mais elle le connut par sa propre expérience, et c'est ce qui doit exciter une sainte émulation non seulement parmi les hommes, mais encore parmi les anges, qui ne participèrent point à cette grace. Ils surent pourtant que notre aususte Reine éprouvait en son âme et en son corps les mêmes douleurs que son adorable Fils, et combien cela fut agréable à l» très sainte Trinité; et ils suppléèrent aux peines qu'ils ne purent point souffrir, par la
gloire qu'ils Ini rendirent. Il arrivait quelquefois que la Mère afligée, ne voyant pas kon très saint Fils, sentait en son corps et en son âme les nouvenux tourments qu'on lui faisait subir, même avant qu'elle les eonnût pur l'intelligence. Et en étant comme alarmée, elle disait: «Hélas! quel martyre souffre iwnintenant mon très doux Seigneur!» Bientôt elle apprem ! + discernait nettement, par la lumiere d'en haut, tout ce qui se passait à l'égard du divin Jésus, Mais elle fut si admirable et si constante dans le désir qu'elle avait d'imiter son divin exenplaire, qu'elle refusa durant la Passion toute sorte de soulagement naturel, non seulement à son corps, cur elle ne reposa, ne mangea et ne dormit point pendant ce temps-là: mais encore à son âme, en suspendant toutes les considérations qui pouvaient adoucir ses amertumes, et en ne voulant recevoir aucune consolation, excepté celles que le Très-Haut lui communiquait par quelque divine influence : celles-là elle les recevait avec humilité et avec reconnaissance pour recouvrer de nouvelles forces, afin de s'attacher avec plus de ferveur à l'objet douloureux qui causait ses peines. Elle réfléchissait aussi sur la mulice des Juifs et des ministres, sur le grnnd, besoin qu'avait le genre humain d'être secouru dans son état d-plorable, et sur l'ingratitude des mortels, pour qui son très saint ‘ils souffrait ; tout cela, elle le connut à un degré très émine:c et très parfait, et elle le ressentit plus que toutes les créatures.
Notre Sauveur continua à se diriger ver: le mont du Calvaire, portant sur ses épaules, comme dit Isaïe, le signe de sa domination, qui était la sainte Croix par laquelle il devait réguer et assujettir le monde, mériter l'exaltation de son nom au-dessus de tout nom, et racheter le genre humain entier de la puissance tyrannique que le démon s'était acquise sur les enfants d'Adam. Le même prophète appelle cette tyrannie le joug qui les accablait, et le sceptre de celui qui les opprimait et qui exigeait avec violence le tribut du premier péché. Et pour vainere ce tyran, pour détruire le sceptre de sa domination et le joug de notre servitude, Notre Seigneur Jésus-Christ mit la Croix au même endroit où l’on porte le joug de la servitude et le sceptre de la puissance royale, voulant marquer
par là qu'il en dépouillait le démon et la transportait sur ses épaules, afin que dès l'instant où il prit sa Croix, les captifs enfants d'Adam le reconnussent pour leur légitime Seigneur et leur véritable Roi, qu’ils devaient suivre dans le chemin de cette Croix, par laquelle il a réduit tous les mortels sous son empire et les a rendus ses sujets et ses esclaves achetés au prix de son précieux Sang et de sa propre vie.
Mais, hélas! que notre ingratitude est extrême! Que les Juifs et les ministres de la Passion aient ignoré ce mystère, caché aux princes du monde; qu’ils n’aient point osé toucher la Croix du Seigneur, parce qu'ils la croyaient ignominieuse, ce fut par leur faute, et cette faute a été énorme. Mais elle n'est point comparable à la nôtre, puisque ce mystère nous est maintenant découvert, et qu’en témoignage de notre croyance nous condamnons l'aveuglement de ceux qui ont persécuté notre divin Maître. Or, si nous les blâmons de ce qu'ils ont ignoré ce qu'ils devaient connaître, quel péché ne doit point être le nôtre, quand, tout en reconnaissant Jésus-Christ pour notre Rédempteur, nous le peisécutons et le crucifions comme eux par nos offenses? « O mon très doux Jésus! lumière de mon entendement, gloire de mon âme, méfiez-vous de ma tiédeur et de ma faiblesse, qui me font répugner à vous suivre avec ma croix dans le chemin que vous m'avez frayé par la vôtre. Ayez la bonté, mon adorable Maitre, de m'attirer après vous, et je courrai à l'odeur de votre ardent amour, de votre patience inetfable, de votre éminente humilité, et à la participation de vos opprobres, de vos angoisses, de vos affronts et de vos douleurs. Que ce soit là mon héritage dans cette vie passagère et pénible: que ce soit là, ma gloire et mon repos, car je ne veux avoir d'autre vie, d'autre consolation, d'autre paix, d'autre joie que votre Croix et vos ignominies ! » Comme les Juifs et tout ce peuple aveuglé prenaient des précautions pour ne point toucher la Croix du très innocent condamné, s'imaginant que son glorieux déshonneur était capable de les souiller, cet adorable Seigneur s'ouvrait lui-même le chemin qu'il devait parcourir à travers le flot de la populace qui remplissait les rues de vociférations horribles et confuses, au
milieu desquelles on entendait retentir la voix du héraut qui publiait la sentence.
La Mère de douleurs quitta la maison de Pilate pour suivre son très saint Fils; elle était accompagnée de saint Jean, de Madeleine et des autres Marie, Mais comme la grande foule la pressait et l'empêchait de s'approcher du Sauveur, elle pria le Père éternel de lui accorder la faveur de pouvoir se trouver au pied de la Croix en la compagnie de son Fils, de manière à. le voir par l'organe physique; et assurée de la volonté du Très-Haut, elle ordonna aux suints anges de lui en faciliter le moyen, Les anges lui obéirent avec un humble respect, et conduisirent leur Reine par une rue qui abrégeait le chemin. Grâce à cette diligence, ils rencontrèrent notre divin Maître, et alors le Fils et la Mère se regardèrent en face, chacun d'eux ressentant une nouvelle douleur à la vue de ce que l’autre souffrait : mais ils ne se parlèrent point de vive voix, et la dureté des bourreaux ne leur aurait pas donné le temps de le faire. La très prudente Mère adora son très saint Fils qu’elle voyait pliant sous le faix de la Croix et le pria intérieurement, puisqu'elle ne pouvait point le soulager de ce lourd fardeau, et qu'il ne voulait pas non plus permettre que les anges le fissent, suivant le désir que lui inspirait son amour maternel, de se vir du moins de sa puissance divine pour suggérer à ses ministres l’idée de lui donner quelqu'un qui l'aidât à porter l'instrument du supplice. Notre Rédempteur Jésus-Christ exauça cette prière; et c'est ninsi qu'un homme de Cyrène, appelé Simon, fut destiné à porter la Croix avec le Seigneur. Les pharisiens et les satellites se décidèrent à lui procurer ce soulagement, les uns par une certaine compassion naturelle, les autres par la crainte qu'ils avaient que Jésus-Christ ne mourût avant d'être crucitié; car il était dans une défaillance extrême.
L'esprit humain ne saurait ni concevoir ni exprimer la douleur que la tendre Vierge Mère éprouva dans le trajet qu’elle fit jusqu'au mont du Calvaire, ayant devant les yeux son propre Fils, qu’elle seule pouvait dignement connaître et aimer. Son affliction était si grande qu'elle n'aurait pu manquer d'en mourir si la puissance divine ne l’eût soutenue.
Comme le dit l'évangéliste saint Luc, cette multitude comptait beaucoup d'autres femmes qui suivaient aussi le Seigneur et qui s'afiligenient et pleuraient de le voir si maltraité. Mais le très doux Jésus se retournant vers elles, leur dit: « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vousmêmes et sur vos enfants. Car les jours viendront dans lesquels on dira: Heureuses les femmes stériles ; heureuses les entrailles qui n’ont point conçu, les seins qui n'ont point nourri. Alors les hommes diront aux montagnes : Tombez sur nous, et aux collines: Couvrez-nous. Cur, s'ils traitent ainsi le bois vert, comment le bois sec sera-t-il traité ?» Par ces termes mystérieux, le Seigneur approuvait en quelque sorte les larmes que ces femmes versaient à cause de sa très sainte Passion, et témoignait agréer leur compassion, nous apprenant en même temps quel doit être le principe de nos larmes pour qu'elles soient salutaires. Ces pieuses disciples de notre divin Maitre l'ignoraient alors, car elles pleuraient ses affronts et ses douleurs, et non pas la cause pour laquelle il les souffrait ; mais elles méritèrent d'en être instruites. Ce fut comme si le Seigneur leur eût dit: Pleurez sur vos péchés et sur ceux de vos enfants en me voyant souffrir, et non pas sur les miens, car je n’en ai aucun, et il n’est pas même possible qu'on en trouve en moi ; c'est pour vos propres péchés que je souffre. Et si la compassion que vous me montrez est bonne et juste, j'aime encore mieux que vous pleuriez vos péchés que les peines que j'endure pour eux ; en pleurant de la sorte, vous recevrez et sur vous et sur vos enfants le prix de mon sang et de la rédemption que ce peuple aveugle ignore. Car le temps viendra qui sera celui du jugement universel, auquel celles qui n'auront point d'enfants se croiront bienheureuses, et auquel les réprouvés souhaiteront que les montagnes tombent sur eux pour ne point voir ra colère. Car si leurs péchés dont je me suis chargé ont produit ces effets en moi qui suis innocent, quels sont ceux qu'ils produiront en eux, qui seront comme un bois sec, sans aucun fruit de grâce et de mérite ?
Ces femmes fortunées furent éclairées, en récompense de leurs larmes et de leur compassion, pour pénétrer cette
doctrine. La prière de la très pure Marie ayant été exaucée, les pontifes, les pharisiens et les satellites résolurent de chercher un homme qui aidât notre Rédempteur Jésus-Christ à porter la Croix jusqu'au Calvaire. Ils rencontrèrent à propos Simon de Cyrène (appelé le Cyrénéen parce qu'il était natif de cette ville de Lybie, et venait souvent à Jérusalem) ; c'était le père de deux disciples du Seigneur qui se nommaient Alexandre et Rufus. Les Juifs contraignirent ce Simon de porter la Croix de Jésus une partie du chemin, sans vouloir eux-mêmes la toucher, parce qu'ils croyaient qu'ils se souilleraient en touchant l'instrument du supplice d’un homme qu'ils punissaient comme un insigne malfaiteur. Ils prétendaient par ces précautions affectées le faire passer pour tel aux yeux du peuple. Simon prit la Croix et suivit le Sauveur qui marchait entre les deux larrons, afin que tous le regardassent comme un malfaiteur de leur espèce. La Mère de douleurs s’avançait à quelques pas du Sauveur, ainsi qu'elle l'avait demandé au Père éternel ; et elle se conformait entièrement à sa divine volonté dans toutes les peines de la Passion de son adorable Fils, auxquelles elle participait de la manière la plus sensible, de sorte qu'elle n'eut pas la moindre pensée de rétracter le consentement qu'elle avait donné à ses souffrances et à sa mort; si grande était la charité qu'elle avait pour les hommes, si grande I" grâce par laquelle notre sainte Reine surmontait la nature.
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