CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME
Le jour que la divine volonté avait déterminé approchuit, le jour où l'arche vivante et véritable du Testament devait être transférée dans le temple de la Jérusalem céleste avec beaucoup plus de gloire et de joie que Salomon ne plaça dans le Sanctuaire sous les ailes des Chérubins celle qui en étuit lu figure. Trois jours avant la glorieuse mort de notre grande Souveraine, les Apôtres et les disciples se trouvèrent réunis à Jérusalem dans la maison du Cénacle. Le premier qui y arriva fut saint Pierre, parce qu'un ange l'y transporta de Rome, où il était en ce moment. Le messager céleste lui avait apparu et lui avait dit que la arort de la très pure Marie approchait et que le Seigneur ordonnait qu'il vint à Jérusalem pour y assis ter. Et lui ayant donné cet avis, il le porta d'Italie au Cénacle, où la Reine de l'univers était dans son oratoîre, Déjà chez elle les forces du corps cédaient à la force de l'amour divin, qui, à mesure que sa tin approchait, lui faisait sentir ses effets avec plus d’efficace.
Notre auguste Reine se présenta à la porte de l'oratoire pour recevoir le Vicaire de notre Sauveur Jésus-Christ: et, s'étant mise à genoux, elle lui demanda sa bénédiction et lui dit: «Je remercie et bénis le Tout-Puissant de ce qu'il m'a amené le Chef de l'Eglise, afin qu'il n'assiste à l'heure de ma mort.» Bientôt arriva saint Paul, auquel la bienheureuse Vierge rendit
à proportion le même respect, lui témoignant par d'égales démonstrations la joie qu'elle avait de le revoir. Les apôtres la saluèrent comme Mère de Dieu, comme leur propre Reine et, comme Maîtresse de tout ce qui est créé; mais avec non moins de douleur que de vénération, parce qu'ils étaient venus pour assister À sa très heureuse mort. Les autres apôtres et les disciples qui vivaient encore arrivèrent ensuite; et tous se trouvèrent réunis dans le Cénncle trois jours avant le triste événement. La divine Mère les reçut tous avec une profonde humilité et avec une tendresse maternelle, demandant à chacun sa bénédiction. Ils la lui donnèrent tous, et la saluèrent avec un respect inexprimable ; et par l'ordre que notre Reine donna elle-même à saint Jean, ils furent tous logés et pourvus du nécessaire, l'apôtre saint Jacques le Mineur partageant tous ces soins avec saint Jean, Quelques-uns des apôtres qui furent transportés par les mains des anges apprirent d’eux le sujet de leur venue: et cette nouvelle les ufligea extrêmement et leur fit répandre des torrents de larmes, parce qu’ils considéraient qu’ils allaient perdre leur Protectrice et leur unique consolation. Les autres l'ignoraient, et en particulier les disciples; car ils ne reçurent aucun avis extérieur des anges; ils sentirent seulement, par quelques inspirations douces et efficaces, que Dieu voulait qu'ils se rendissent immédiatement À Jérusalem, comme ils le firent. En y arrivant, ils Communiquèrent aussitôt à saint Pierre la cause de leur venue, afin qu'il les informât des circonstances particulières qui se présentaient ; car ils comprirent tous que, s'il n’y en avait Pas eu, le Seigneur ne les aurait pas appelés avec la force qu'ils avaient sent'e. L'apôtre saint Pierre, en qualité de Chef de l'Eglise, les assembla tous pour leur apprendre le sujet de leur venue et leur dit: « Mes très chers enfants et mes bien-aimés frères, Je Seigneur ne vous a poine slés et fait venir à Jérusalem de
mort. Lersque notre Maître et notre Rédempteur monta à la droite de son Père éternel, quoiqu'il nous laissât orphelins de sa vue si désirable, nous avions au moins sa très sainte Mère pour notre refuge et pour notre véritable cousolation dans la vie mortelle; mais maintenant que notre Mère et notre Lumière nous quitte, que ferons-nous ? Quelle protection et quelle espélance aurons-nous qui nous anime dans notre pèlerinage ? Je n'en trouve aucune, si ce n’est que nous la suivrons tous avec. le temps, »
Saint Pierre ne put continuer son discours, suffoqué par les larmes et les sanglots qu'il fut incapable de retenir. Les autres apôtres ne purent non plus lui répondre pendant longtemps que par des gémissements qu'ils poussaient du fond de leur cœur et par des larmes abondantes; mais lorsque le Vicaire de Jésus-Christ fut assez maître de son émotion pour pouvoir parler, il reprit en ces termes: « Mes enfants, allons trouver notre Mère, restons auprès d'elle durant le peu de temps qu'ii lui reste à vivre, et demandons-lui sa sainte bénédiction. » Ils se rendirent tous avec saint Pierre à l'oratoire de notre grande Reine, où ils la trouvèrent agenouillée sur une petite estrade sur laquelle elle s'appuyait lorsqu'elle prenait. un peu de repos. Ils la virent toute resplendissante de beauté, revêtue d’une lumière céleste et entourée des mille anges qui l’assistaient,
La disposition naturelle de son corps virginal et de son visage était celle qu'elle avait eue à l'âge de trente-trois ans ; car, à partir de cette époque (1) elle ne subit aucun changement dans son état naturel: elle ne sentit point l'action du temps, ni les effets de la vieillesse ; elle n'eut aucune ride ni sur sOR visage, ni sur ses membres; elle n'éprouva aucun affaissement, aucun affaiblissement, et son corps ne maigrit point comme celui des autres enfants d'Adam, que la vieillesse abat et défigure, au point qu'ils ne tonservent presque rien de leur jeunesse où de leur maturité, Cette immutabilité fut un privilège unique pour la bienheureuse Marie, tant parce qu’elle
(4) Voir la Seconde Partie de la « Cité mystique. »
correspondait à la stabilité de son âme très sainte, que parce que ce fut en elle une suitede l'immunitéqui la préserva du premier péché d'Adam, dont les effets à cet égard n'atteignirent ni son corps virginal ni son âme très pure. Les apôtres, les disciples et quelques autres fidèles étaient rangés dans l'oratoire de l'auguste Marie: saint Pierre et saint Jean se trouvaient au chevet du lit. Notre grande Souveraine les regarda tous avec la modestie et l'humble douceur qui Jui étaient ordipaires et leur dit: « Mes très chers enfants, permett-z à votre servante de parler en votre présence et de vous découvrir ses humbles désirs.» Saint Pierre lui répondit qu'ils l'écontaient tous avec attention, et qu'ils lui obéiruient en ce qu'elle leur cominanderait, et la supplia de s'assoir sur le lit pour leur parler: car il parut à saint Pierre qu'elle devait être fatiguée d'avoir demeuré si longtemps à genoux, et que si elle priait en cette posture le Seigneur, il était juste que pour leur parler, elle s'assit comme étant leur Reine.
Mais celle qui était la Maîtresse de l'humilité et de l'obéissance jusqu’à la mort, pratiqua ces vertus à cette heure : elle répondit qu'elle obéirait après leur avoir demandé leur bénédiction, et les pria de lui permettre de se mettre en état de recevoir cette consolation, Avec le consentement de saint Pierre, elle descendit de l'estrade et, devant le même apôtre, elle lui dit: « Seigneur, je vous : ipplie comme Pastenr universel et Chef de In sainte Eglise, de me donner en votre nom et au sien votre sainte bénédiction, et de pardonner à votre servante le peu qu'elle a fait durant sa vie pour vous servir, afin qu'elle parte pour la vie éte rnelle, Et si c'est votre volonté, permettez que Jean dispose de mes habits, qui consistent en deux tuniques, et qu'il le certaines filles pauvres qui m'ont toujours obligée par leur charité,» Ensuite elle se Prosterna et baisa avec beaucoup de larines les pieds de saint Pierre, comme Vicaire de Jésus-Christ, à la grande admiration du même apôtre et de tous ies nssistants qui étaient profondément attendris, E à saint Jean, et, s'étant aussi prosternée dit: « Pardonnez-moi,
se mettant à genoux
»“ donne à
le s'adressa ensuite
à ses pieds, elle lui mon fils, de ce que je ne me suis pas
assez bien acquittée envers vous de l'office de mère que le Seigneur m'a confié, lorsque étant sur lu Croix il vous destina pour être mon fils et me nomma pour être votre mère, Je vous rends d'humbles actions de grâces de la bonté avec laquelle vous m'avez assistée comme tils. Donnez-moi votre bénédiction avant que j'aille jouir de la compagnie et de la vue éternelle de Celui qui m'a créée, »
La très donce Mère continua cet adieu, s'adressant séparément à tous les apôtreset à quelques disciples,et ensuite en général à tous les autres assistants qui étaient wombreux. Puis elle se leva et parlant à toute cette sainte assemblée, elle dit: « Mes très chers enfants et seigneurs, vous avez toujours été écrits duns mon cœur, où je vous ai tendrement aimés avee ln charité qui m'a été communiquée par mon très saint Fils, que j'ai toujours regnrdé en vous, comme en ses élus et en ses amis. Je m'en vais par sa sainte et éternelle volonté aux demeures célestes, où je vous promets comme Mère que vous me serez présents duns la très claire lumière de la Divinité, dont mon âme désire et attend la vision avec confiance. Je vous recommande l'Eglise ma mère, l'exaltation du Nom du Très-Haut, la propagation de la Li évangélique, l'estime des paroles de mon très saint Fils, lu mémoire de sa vie et de sa mort et la pratique de toute sa doctrine. Aimez, mes enfants, la sainte Eglise, et aïmez-vous les uns les autres de tout votre cœur, dans les liens de la charité et de la paix que votre adorable Maître a toujours enseignées, Et vous, Pierre, Pontife saint, je vous recommande mon fils Jean et les autres aussi, »
La bienheureuse Marie acheva de parler, et ses paroles comme autant de dards enflammés du feu divin percèrent et embrasèrent le cœur de tous les apôtres et de tous ceux qui étnient avec eux, et fondant en larmes, pénétrés d'une douleur iconsoluble, ils se prosternèrent tous devant la très douce Marie, qu'ils émurent si vivement par leurs sanglots et par leurs gémissements, que, ne voulant pas résister à leur juste douleur, elle se mit à pleurer elle-même avec ses enfants. Quelques ins tants après elle leur parla de nouveau, et les exhorta à prier avec elle et pour elle en silence, ce qu'ils firent. Au milieu de ce
doux calme, le Verbe incarné descendit du ciel sur un trône d'un éclat ineffable, Accompagné de tous les Saints de la nature humaine et d'une multitude innombrable d'anges de tous les chœurs, de sorte que la maison du Cénacle fut toute remplie de gloire, L'auguste Marie adora le Seigneur et lui baisa les pieds, et se Prosternant devant sa divine Majesté, elle fit pour ln dernière fois dans la vie mortelle le plus profond acte de reconnaissance et d'humiliation ; en ce moment la grande Reine de l'univers s’humilia plus que tous les hommes ensemble ne se sont jamais humiliés après leurs péchés, et ne s’humilieront jusqu'à la fin du monde. Son très saint Fils Jui donna sa bénédiction, et en Présence des courtisans du Ciel, il lui dit ces paroles: « Ma très chère Mère, que j'ai choisie pour ma demeure, voici l'heure à laquelle vous devez passer de la vie mortelle et du monde à la gloire de mon Père et à Ja mienne, où se trouve préparée À ma droïte la pluce dont vous jouirez pendant toute l'éternité, Et de même que j'ai voulu qu'en qualité de ma Mère, vous entrassiez dans le monde libre et exempte du péché, de même je veux que, pour vous en faire sortir, la mort n'ait aucun droit de vous toucher, Si vous ne voulez point passer par elle, venez avec moi, afin que vous participiez À ma gloire que vous avez méritée. »
La très prudente Mère se Piosterna devant son Fils, et Ini répondit avec un air joyeux: « Mon Fils et mon Seigneur, je vous supplie de permettre que votre mère et votre servante eutre dans la vie éternelle par la porte commune de la mort naturelle, comme les autres enfants d'Adam. Vous qui êtes mon Dieu véritable, vous l'avez subie sans être ancunement obligé à mourir ; il est juste que, comme j'ai tâché de vous suivre en la vie, je vous suive aussi en la mort.» Notre Sauveur Jésus-Christ approuva le sacrifice et la volonté de sa très sainte Mère, ev lui dit que ce qu'elle souhaitait pouvait s'accomplir. Ausitôt tous les anges commencèrent à chanter avec une harmonie céleste divers versets des cantiques de Salomon et d'autres nouvelles hymnes. Et quoique la présence de Jésus- Christ notre Sauveur ne fût iuanifestée par une illustration particulière qu'à saint Jean et à quelques apôtres, tandis que
les autres éprouvaient seulement dans les. 41e de divins et puissants effets, la musique des anges fut citeudue, tant par les disciples et beaucoup de fidèles qui étaient avec eux, que par les apôtres. L'air se remplit aussi d'une divine odeur, qui se faisait sentir comme ln musique se faisait entendre, jusque dans la rue. Toute la maison du Cénacle fut illaminée d’une splendeur admirable qui frappait tous les yeux, et le Seigneur, voulant augmenter le nonibre de: témoins de cette nouvelle merveille, y fit accourir :aucoup d'habitants de Jérusalem qui se trouvaient dans la ru
Au moment où les angex coinmencbrent jeurs chants, la bienheureuse Marie sine “ur s à lit, sa tunique comme collée à son corps sacré, les maine jo ntes les veux fixés sur son très saint Fils, tout embruste de on divin muour, Et lorsque les anges vinrent à chanter ces vercts du seconi chapitre du cantique des cantiques: « Hâtez-vons de vous lever, ma bien-ainée, mu colombe, ma toute belle et venez, car l'hiver est passé... », alors, à ces douces paroles, elle prononca celles que dit son très saint Fils sur la Croix: « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains,» Puis elle ferma les yeux et elle expira. La maladie qui lui ôta la vie ce fut l'amour, sans aucun autre accident ou infirmité, et voilà comment le pouvoir divin suspendit l'intervention miraculeuse par laquelle il lui conservait les forces naturelles atin qu'elles ne fussent point consumées par l’ardeur sensible que lui causait l'amour divin; et, le miracle cessant, ce feu sacré produisit son effet, et dessécha en elle l’humide radical du cœur, de sorte que la vie naturelle dut finir.
L'âme très pure de Marie passa de son corps virginal à la droite et sur le trône de son divin Fils, où à l'instant elle fut placée avec une gloire immense, Bientôt on commença à s'apercevoir que la musique des anges s'éloignait dans la région de l'air; car tout ce cortège d’anges et de saints accompagnant leur Roi et leur Reine, monta dans l'empyrée. Le corps virgipal de l’auguste Marie, qui avait été le temple et le sanctuaire du Dieu vivant, resta revêtu de lumière et de splendeur, et il exhalait une odeur si délicieuse et si extraordinaire que tous
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les assistants se sentaient Pénétrés dans leurs sens et dans leurs puissances d'une suavité céleste. Les mille anges, composant la garde de la bienheureuse Vierge, demeurèrent pour garder le trésor inestimable de son très saint corps. Les apôtres et les disciples, partagés entre la douleur qui leur arrachait encore des larmes, et la joie que leur causaient toutes ces merveilles, restèrent quelque temps dans une sorte de ravissement, puis ils se mirent à chanter plusieurs hymnes et plusieurs psaumes à l'honneur de la très pure Marie, dont l'âme
était déjà dans la gloire. Cette glorieuse fin de la Reine de l'univers arriva un vendredi à trois heure que son adorable Fils mourut, te-dixième année de son âge, moins 13 août, jour où elle mourut, jusqu'a saire de sa naissance.
De grandes merveilles et plusieurs prodiges marquèrent cette précieuse mort de notre auguste Reine; car le soleil s'éclipsa, et en signe de deuil il déroba sa lumière pendant quelques heures. Beaucoup d'oiseaux de diverses espèces se réunirent autour de la maison du ! :1:,cle, et par les cris plaintifs et les gémissements qu'ils ne cessaient de pousser, ils touchaient le cœur de tous ceux qui les entendaient. Toute la ville de Jérusalem s'émut, et ses habitants frappés d'admiration accouraient au Cénacle, publiant à haute voix la puissance de Dieu et la grandeur de ses œuvres. Il yen avait qui étaient tout éperdus et comme hors d'eux-mêmes. Quant aux apôtres, aux disciples et autres fidèles, ils ne faisaient que soupirer et pleurer. Beaucoup de malades accoururent et tous furent guéris. Les âmes qui étaient dans le purgatoire en sortirent, Et
la plus grande merveille fut qu'au moment même où la bienheureuse Marie expira, trois personnes expirèrent aussi, un homme à Jérusalem, et deux femmes qui habitaient près du Cénacle; elles moururent en état de péché et dans l'impénitence, de sorte qu'elles allaient être damnées ; mais ieur Cause arrivant au tribunal de Jésus-Christ, sa très douce Mère demanda miséricorde pour elles, et elles revinrent à la vie. Elles s’améliorèrent ensuite de telle sorte, qu’elles moururent en état
heures du soir, à la même le 13 août, et à la soixanles 26 jours qu'il y a du u 8 septembre, anniver-
de grâce et se sauvèrent. Ce privilège ne fut pas général pour les autres qui moururent ce jour-là dans le monde, mais seulement pour ces trois personnes de Jérusalem qui expirèrent à la même heure.