LIVRE ni, CHAP. XII
sa fille entre les mains de Madame Aearie, mais en demandant que sa vocation fût sérieusement examinée. Les docteurs chargés de cet examen déclarent d'une voix unanime que la vocation vient du ciel. Le maréchal rend alors les armes, et mademoiselle de Brissac, libre des chaînes du monde, entre au monastère de l'Incarnation de Paris. À vingt et un ans elle reçut le saint habit du Carmel des mains de la vénérable Mère Anne de Saint-Barthélémy, qui l'année suivante reçoit ses vœux le 9 mai 1606. Son nom du siècle fut échangé contre celui d'Angélique de la Trinité.
Le Carmel fut pour cette âme si forte et si pure un ciel anticipé. Pour exprimer à ses sœurs l'estime qu'elle faisait de sa vocation, elle leur disait souvent que Te monastère était plein de Dieu ; que Ton y ressentait la plénitude divine ; qu'il n'y avait pas d'effort à faire pour la trouver. Elle était touj ours sm vie d'un parfum céleste, que les mères espagnoles attribuaient à la présence invisible de sainte Térèse. Quant à elle, elle ne doutait pas que cette grâce ne fût commune à toutes ses sœurs. Sa familiarité avec Dieu était ravissante. Le divin Maître, qui se complaisait dans son âme, hâtait l'œuvre de sa sanctification ; il la comblait de grâces, lui donnait des lumières pour sa conduite, lui faisait sentir que rien ne la séparerait jamais 'de son amour. De là son invincible patience et sa sainte jubilation au milieu des grandes souffrances qu'elle eut à endurer.
Se voyant près de la mort, elle désira se confesser au révérend père Coton, jésuite , auquel elle rendit compte des grâces admirables et innombrables qui la soutenaient dans cette espèce de purgatoire. Elle demanda permission de faire savoir quelque chose au maréchal, son père, et elle dit au père Coton : Je vous
supplie, mon père, de lui dire de ma part que je le remercie du consentement quil a donné à mon entrée en religion , assurez-le que je meurs très-contente ; quil ne me semble point aller « la mort, mais au ciel, vers Dieu , pour en jouir éternellement. Après une pause, elle ajouta : Quand je dis que je meurs contente, ce n'est pas pour être délivrée de mon mal ou des austérités delà religion, car, pour cela, je voudrais vitre quatre-vingts ans ; mais c'est pour aller posséder Celui pour qui j'ai été créée. Après ces paroles, elle s'entretint familièrement avec Dieu ; ensuite, serrant sur son cœur la statuette de la Vierge qu'elle avait demandée, elle dit avec une inexprimable ferveur : Vitaux prœstapuram, iter paratutum, ut videntes Jesum sempercollœtemur.Ei en achevant ces mots, des bras d'Anne de Saint-Barthélémy, elle s'envola au ciel; c'était le 16 février 1607, un an et neuf mois après son entrée en religion.
Heureuse vierge, tu meurs entre les bras de celle qui a soutenu durant quatorze heures sur son cœur la tête de la séraphique Térèse, à sa dernière extase, au dernier jour de son exil. C'est la main qui soutenait Térèse prête à entrer dans la gloire, qui nous a dessiné ton angélique figure et légué le récit de ta dernière heure. Cette page toute céleste que te consacre Anne de Saint- Barthélémy transmettra ton nom aux âges les plus reculés, et fera verser de tendres larmes d'admiration. Les âmes chrétiennes salueront, chériront en toi une illustre épouse du Christ, mie noble fille de la séraphique Térèse, une des plus saintes Heurs du Carmel de France, et une des perles de la capitale du royaume très-chrétien. Ton père, qui sur la terre a consenti à ton sacrifice , trouvera en toi au ciel sa plus belle couronne. Il demeurera éternellement ravi d'admiration et de bonheur en contemplant «n toi un héroïsme auprès duquel n'était rien celui