LIVRE III, CïIAP. Xlll
qu'il avait tant de fois montré sur les champs de bataille.
Dans cet exil, ce qui nous console, c'est qu'on peut dire de toi, comme delà Bienheureuse Marie de l'Incarnation : Elle prie sans cesse pour la nation dont elle a fait partie y et pour la cille où elle a pins naissance.
(II Machab., xv.)
* CHAPITRE XIII
Faveur qu'elle reçut à Paris, la veille et le jour de saint Denis l'Aréopagite. — Son zèle pour le salut des âmes depuis qu'elle commença à faire oraison, et surtout depuis quelle vécut dans la compagnie de sainte Térèse. — A quelle occasion ce zèle s'accrut dans son àme à Paris.
La veille de saint Denis l'Aréopagite auquel je suis très-dévote, tandis que j'étais en oraison, le Seigneur me fit la grâce de visiter mon âme et de la transformer en lui en une grande union. Bien que cette visite fût de courte durée, les effets en furent très-grands. Je restai tellement divinisée quant à l'âme et quant au corps, que je n'avais plus, ce semble, d'action naturelle, ni même un petit mouvement naturel. Le lendemain, jour de la fête de saint Denis, le Seigneur me fit la même grâce après la communion. Quoique cette visite fût de courte durée, comme je l'ai dit, néanmoins les effets que j'en ressentis et la disposition où elle mit mon âme durèrent plus de quinze jours. Bien que je ne visse rien, je sentais au dedans de moi, dans le fond de mon âme, une Majesté souveraine, comme si je voyais la très-sainte Trinité. Je ne la
voyais point, mais le sentiment que j'avais de sa présence en moi agissait avec plus de force que si je l'eusse vue. Durant ces jours, j'eus bien quelques sujets de peine ; mais mon àme ne donna point entrée à une seule pensée étrangère et elle ne perdit point sa simplicité ; je me sers de ce terme, parce que la vue qu'elle avait de Dieu était simple, sans activité, sans aucun autre objet.
Ces jours une fois écoulés, il n'en était plus ainsi. Cette grâce, il est vrai, ne m'était pas entièrement enlevée, mais elle ne m'était plus accordée avec la perfection que je viens de dire. Ce qu'elle continuait de produire en moi, c'était un plus grand courage dans Tâme, de plus grandes ferveurs, de plus ardents désirs de voir Dieu et de m'employer à son service en tout ce qui serait de son bon plaisir. Dans cet état, il y a plus d'activité, et moins de cette vue simple de Dieu. Les actions naturelles étant en tout plus vives, il faut à l'àme plus de circonspection pour ne pas y commettre de fautes, tandis qu'elle s'en préserve quand elle est comme fixée par la force de l'oraison précédente, c'est-à-dire de cette vue simple de Dieu. La différence entre ces deux états est facile à saisir. L'âme qui jouit de cette vue simple de Dieu ressemble à une personne rassasiée et qui a abondamment tous les mets qu'on peut désirer, sans avoir la peine de les chercher, ni même de s'asseoir à table. L'àme qui n'a plus cette vue simple de Dieu ressemble à un homme qui a faim, qui désire les mets qui sont de son goût, mais qui doit se les procurer par son travail ; et s'il lui faut de la sollicitude pour se les procurer, il lui en faut encore pour les conserver. L'àme doit agir de la même manière pour les vertus, pour la connaissance de Dieu et de soi-même : cet exercice est tellement important, que quiconque ne s'y applique pas sérieu-