LIVRE III j CIIAP. XIII
sèment sera toujours pauvre dans son âme. La connaissance de la vérité donne du repos au cœur, et fait qu'une àme demeure résignée dans les grandes comme dans les petites choses à tout ce que Dieu demande d'elle.
Dès que je commençai à faire oraison, le Seigneur me donna un ardent désir du salut des âmes ; ce désir a été plus grand en de certains temps que dans d'autres. Mais depuis que j'eus le bonheur de connaître ma sainte Mère Térèse, le Seigneur mit en moi un désir beaucoup plus ardent du salut des âmes, et particulièrement de la conversion des hérétiques. Ce fut cette sainte Mère qui me communiqua cet esprit, et elle se réjouissait beaucoup quand elle voyait que ce feu du zèle embrasait mon âme.
Mais naguère, à l'occasion du saint habit donné à la sœur Claire du Saint-Sacrement, Dieu a augmenté en mon âme cette grâce, et me l'a communiquée avec une nouvelle excellence. Ce désir du salut des âmes et de la conversion des hérétiques est en moi comme un feu d'amour, duquel [monte une flamme puissante et dominatrice qui exerce, ce semble, son empire sur tous et les attire à soi comme l'aimant.
Les adversités ne peuvent rien contre cette charité; au contraire, elles demeurent vaincues et soumises devant elle, et ne servent qu'à donner à l'esprit une plus grande force, comme le bois qu'on met au feu l'empêche de s'éteindre ; ainsi en est-il des adversités : elles entretiennent ce feu divin dans l'âme, et la font monter plus rapidement vers Celui qui est sa fin désirée. Dans cette soif du salut des âmes, on ne craint ni les périls, ni aucun travail : on désire plutôt de s y engager, parce que la peine qu'on endure dans ce mode d'oraison fait plus souffrir que les travaux euxmêmes.
Ici je désire donner un conseil à tous les pusillanimes : quand ils se verront dans quelques occasions semblables, qulls soient fidèles à Dieu, et qu'ils n'admettent pas facilement un trouble qui les détourne de travailler au bien des âmes. Car s'ils avaient une véritable compassion de leur triste état, ils abandonneraient tous leurs contentements pour voler à leur secours. Certes, il est affligeant de voir que ceux qui ont de la capacité pour faire quelque bien n'en aient pas la volonté, tandis que de simples femmes sans aucun talent, comme moi indigne et incapable du moindre bien, ont le courage des forts. Je dis ceci afin qu'on loue Dieu de ce que quelques pauvres Carmélites déchaussées, contre le sentiment et l'avis de tous, et malgré les craintes et les épouvantes qu'on nous donnait, se sont hardiment offertes à tout ce qui pouvait nous arriver.
Pour ce qui me regarde, je dis que je ne me repens point, et que je ne me suis jamais repentie un moment depuis mon départ d'Espagne, de m'être dévouée à ce travail pour l'amour de Dieu; je me suis au contraire toujours sentie forte et consolée d'avoir entrepris ce voyage. Quoique je vinsse seule de mon couvent, sans beaucoup de santé, et d'image où je ne pouvais en espérer une meilleure, j'ai trouvé toutes les consolations que j'aurais pu désirer si je les avais cherchées, parce que Dieu n'a cessé de se montrer à mon égard comme un véritable père, ne laissant jamais mon âme en aucune nécessité ou difficulté sans que soudain il ne soit auprès d'elle pour l'assister ; qu'il en soit éternellement béni!