CARMEL DE TOURS
Arrivée de la Vénérable Mère Anne de Saint-Barthélémy à Tours. — Persécutions et calomnies des hérétiques ; comment elle en triomphe. — Renommée des Carmélites ; sujets choisis qui se présentent. — Grâces et faveurs dont Dieu comble sa servante dans le nouveau monastère.
Il y avait trois ans que j'étais au monastère de Paris, lorsqu'un seigneur de la Touraine (1) demanda à nos supérieurs des religieuses pour fonder un couvent à Tours, à la condition que j'irais le fonder. Ainsi les supérieurs m'envoyèrent avec trois autres religieuses du monastère de Paris, dans lesquelles ils avaient confiance.
(l) Ce Seigneur était M. de Fonteines-Marans, dont il est parlé au chapitre précédent. Sa famille était originaire de Flandre, et après avoir formé des alliances avec la maison de Luxembourg, elle s'était, depuis le xme siècle, établie en Anjou, puis en Touraine, où elle donnait l'exemple des plus grandes vertus. M. Antoine du Bois, seigneur de Fonteines-Marans, dont nous parlons, surpassa encore la piété de ses ancêtres et fut très-estimé des rois Charles IX et Henri III, qui lui confièrent des négociations importantes dont il s'acquitta très-dignement. Il avait épousé Marie Prudhomme, fille du seigneur de Fontenay-en-Brie et sœur de la chancelière de Sillery, femme extrêmement vertueuse. Leur maison ressemblait à un petit monastère; elle était la retraite des religieux et des pauvres. Ils eurent sept enfants, deux fils et cinq filles ; l'ainé des fils et la plus jeune des filles s'engage! eut dans le monde; tous les autres se vouèrent au service de Dieu. M. de Fcnteines ayant perdu sa femme, encore jeune, se voua plus particulièrement aux bonnes œuvres. Plus tard, il se fit prêtre et se retira vers la fin de ses jours dans la congrégation de l'Oratoire, où il mourut saintement. (Y. Vie de la Vénérable Mère Magdeleine de Saint-Joseph.)
188 VIE DE LA V. M. AOTiB DE SAINT-BARTHELEMY
La ville de Tours renferme un grand nombre d'hérétiques et de schismatiques. Dès qu'ils nous virent venir et traverser la Loire, ils disaient : Ah! si elles pouvaient se noyer avant de sortir de la rivière, et y rester à jamais englouties/
Ils conçurent bientôt une grande haine contre moi. Ils disaient que j'étais une mauvaise femme, une idole des papistes. Ma bonne fortune voulut qu'une grande servante de Dieu, très-amie de notre couvent, convertît par ses excellentes raisons une femme publique. Elle l'amena un jour à notre église, et ensuite elle la laissa jusqu'au soir dans l'appartement extérieur des tourières. Cela se fit à mon insu. A l'entrée de la nuit, afin qu'on ne vînt pas l'enlever de vive force, elle la conduisit dans une autre maison avec d'autres femmes, pour la mettre en sûreté, et l'affermir dans ces bons commencements. Les hérétiques qui la cherchaient, et qui la virent entrer dans notre église et dans la maison des tourières, dirent que nous étions toutes de son bord, et que nous avions des enfants dans l'intérieur du couvent. On répandit ce bruit avec tant de malice, que les catholiques eux-mêmes vinrent à concevoir quelques doutes. Pour arrêter et confondre cette calomnie, je priai un des magistrats de la ville, homme connu par son intégrité, et qui était de nos amis, de nous faire la grâce d'entrer chez nous. Je lui dis, que œ monastère n étant pas achevé, fêtais dans l'intention de faire construire quelques cellules ; qu'il me ferait un grand plaisir s'il voulait bien visiter tout le couvent, pour me donner quelque conseil là-dessus. Mon dessein, en agissant de la sorte, était de lui démontrer la fausseté des bruits qu'on semait sur notre compte : que je faisais entrer les hommes chez nous par une porte secrète, qui devait être au haut du monastère. Il entra donc, je le menai partout, et je le priai de remarquer comment tout était