LIVRE III, CHAP. XVII
disposé. Après cette visite, où il avait tout vu de ses yeux, il nous justifia dans la ville ; il disait qu'il était convaincu de notre innocence, quil avait visité tout le couvent et l'état de la clôture, et quil était faux que nous eussions une porte secrète.
Quant à moi, de pareilles calomnies ne m'inquiétaient guère, parce que tôt ou tard la vérité devait se faire jour. Ainsi, l'on avait beau mentir, je riais de tout. Ce bruit se répandit vingt lieues au loin parmi ces hérétiques qui ne pouvaient nous voir. Il parvint môme jusqu'à Paris; et un de nos supérieurs vint en poste de cette ville jusqu'à Tours, pour s'enquérir de ce qui avait pu donner lieu à de si odieuses calomnies.
Au milieu de cette tourmente, je me rappelais la vision que j'avais eue en venant à la fondation de Tours. La Sainte m'apparut durant la route, dans l'état où elle était quand elle vivait encore. Tandis que je cheminais dans sa compagnie, je vis que nous passions entre des épines qui ne nous piquaient pas. La Sainte s'approcha de moi, et me dit : Marche avec courage, bientôt je t'accommoderai un peu mieux. Je ne tardai point, en effet, à éprouver la vérité de ces paroles. Les calomnies par lesquelles on voulait flétrir notre honneur ne furent que des épines éloignées qui ne pouvaient me blesser; et je goûtai, dans ce nouveau monastère, une paix et un repos qui donnaient une nouvelle vie à mon âme.
Les hérétiques continuaient cependant à nous poursuivre de leur haine. Un jour, un domestique d'un de ces hérétiques qui était fort riche, fit un trou au mur de la cour où nous avions les poules. Je le fis fermer, et je fis dire à ce monsieur qu'un de ses domestiques voulait nous prendre les poules, et que j'étais convaincue qu'il n'en savait rien, car je l'estimais trop homme d'honneur pour tolérer pareille
chose. Il fut confondu à ce message, en voyant que nous ne pensions pas qu'il fût hérétique ; et l'on m'a dit depuis qu'il était rentré dans le sein de l'Église. Ce qui l'avait profondément touché et lui avait gagné le cœur, c'était de voir que, loin de faire aucune plainte contre lui devant les magistrats qui étaient venus informer du fait, nous avions dit que nous le tenions pour un homme d'honneur.
Ceci fit de l'éclat parmi les sectaires. Ils disaient : Ces TérêsiermeSj que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, finiront par nous convertir tous à la foi. À la vérité, je le souhaitais de toute mon âme; je les traitais avec beaucoup de respect et d'honneur. J'avais avec moi d'excellentes religieuses qui désiraient leur conversion avec la même ardeur et qui ne cessaient d'offrir leurs prières à cette fin. Malgré toutes les tentatives de la calomnie pour nous déshonorer dans l'opinion publique, ce monastère, que Dieu protég répandit une merveilleuse odeur de vertu. Des demoiselles riches et appartenant aux principales familles venaient de loin pour demander l'habit. Un jour, il s'en rencontra ensemble vingl qui sollicitaient faveur. Il y avait vraiment de quoi louer Dieu.
Là, sous la protection de saint Martin de Tours, Dieu me faisait de grandes grâces. J'étais sans confesseur, il est vrai, seule, et sans personne avec qui je pusse communiquer pour l'intérieur de mon ame. Celui à qui je me confessais ne savait pas un mot d'espagnol, et moi je ne savais pas le français. Les supérieurs de l'Ordre ne venaient qu'une fois l'an. Mais cela ne me causait point de peine. Dieu me comblait de consolations : il i ie faisait, à Tours, les grâces dont il m'avait prr, ée à une autre époque. Il m'en accordait quelques-unes qui me laissaient pendant plusieurs jours forte de son esprii, et à l'aide desquelles je pouvais