LIVRE III, CHAP. XX
la vie, parce qu'elle n'y voyait qu'une volonté souveraine à laquelle la sienne devait adhérer entièrement. Après avoir rempli les offices de portière et de dépositaire, elle fut nommée prieure et exerça cette charge douze ans. Alors tous les talents que Dieu avait mis en elle brillèrent avec éclat. D'une charité inépuisable, d'un dévouement sans bornes, d'une grande douceur accompagnée d'une sainte fermeté, cette digne mère rendit d'importants services h la communauté dont elle faisait l'admiration et les délices. Elle avait l'esprit de pauvreté jusqu'au plus haut degré de perfection. Elle mourut un samedi , comme elle l'avait annoncé, à l'issue du Salve Begina, et trois heures après avoir reçu le saint viatique dans les plus saintes dispositions. C'était le 27 octobre 1736. Elle avait soixante -onze ans.
Nous pourrions citer beaucoup d'autres traits édifiants que présentent les notices rédigées à cette époque sur les membres du Carmel de Tours; nous nous contenterons d'ajouter une remarque qui prouve jusqu'à quel point ces dignes mères ont conservé la grâce que Notre -Seigneur avait promise à la vénérable fondatrice Anne de Saint- Barthélémy, et le beau titre de filles de l'Église qui leur a été légué parla séraphique mère Térèse de Jésus. Lorsque le jansénisme vint désoler l'Église en cherchant à effacer l'esprit du christianisme et à séduire les âmes fidèles, le Carmel de Tours fut exempt, dit la Chronique, de ce poison, et même les supérieurs tirèrent de cette maison plusieurs sujets pour maintenir, défendre et rétablir la saine doctrine dans les monastères qui s'étaient laissé entraîner par le torrent de l'hérésie. L'attachement des Carmélites de Tours à la vraie foi se manifeste dans tous leurs écrits de cette époque; ainsi chaque
circulaire qu'elles adressent à l'Ordre renferme toujours cette conclusion : Xous sommes toutes vraies filles de l'Eglise, soumîtes à ses décisions, par la grâce de Dieu.
C'est surtout dans les temps de lutte et d'épreuve que Dieu se montra fidèle à remplir la promesse qu'il avait faite pour le Carmel de Tours à la vénérable fondatrice. La communauté avait traversé victorieusement les moments difficiles pendant lesquels le Carmel se trouvait en péri], soit à l'occasion des troubles suscités par quelques maisons qui voulaient se soustraire au mode de gouvernement établi par le saintsiége pour les Carmélites françaises, soit lorsque l'hérésie se glissa comme un serpent dans les plus saints asiles. Sainte Térèse, accompagnant la mère Anne de Saint-Barthélémy à Tours, marchait avec elle sur des épines sans en être blessée : cette vision semblait désigner d'une manière frappante la destinée du nouveau Carmel. En effet, les tribulations ne lui furent point épargnées, mais toujours il resta fidèle et intact. La révolution de 17 89 en offrit une preuve éclatante.
A cette époque, la communauté se composait de dix-neuf professes. La prieure se nommait la mère Marie de la Croix. On vint au monastère demander le serment de liberté, toutes le refusèrent énergiquement. Les officiers municipaux, s'imaginant que l'influence des supérieurs était la cause de cette résistance, procédèrent à une élection et voulurent que toutes les sœurs, sans excepter celles du voile blanc, y prissent part. Les mêmes supérieurs furent unanimement choisis, et les révolutionnaires se retirèrent confus, mais pleins de rage. Cette première épreuve ne servit qu'à resserrer entre les membres de la communauté les liens d'une charité plus étroite encore : tous les cœurs ne désiraient qu'une chose, mourir dans leur chère solitude.