LIVRE III, CHAP. XX Z
Les desseins de la Providence sont impénétrables : Dieu voulait éprouver la constance de ses fidèles épouses et produire aux yeux d'un monde pervers les modèles de vertu qu'il tenait depuis longtemps cachés dans le secret de son sanctuaire. Les Carmélites furent donc obligées de sortir, mais elles ne cédèrent qu'à la force, et il fallut, pour leur faire franchir le seuil du monastère, les entraîner et les pousser dehors. On les mit en prison; elles y soulfrirent toutes les privations, tous les mauvais traitements qu'on peut imaginer. Plusieurs tombèrent malades et ne reçurent aucun soulagement, et la vénérable mère Amable, qui était aveugle et âgée de quatre-vingt-sept ans, mourut par suite de l'inhumanité qu'on exerça envers elle. Privée de tout secours, elle se consola dans la pensée qu'elle donnait sa vie pour la confession de sa foi. Quelquesunes furent déportées à Issoudun (département de l'Indre), où elles devaient être fusillées. Pendant le voyage, Dieu vint à leur secours d'une manière remarquable. Arrivées dans une ville au milieu de la nuit, elles reçurent un billet de logement pour aller coucher dans une auberge dont elles ignoraient le chemin. Il pleuvait beaucoup et elles étaient dans la rue ne sachante qui s'adresser. Soudain, un jeune homme d'un air bon et gracieux se présente à elles, s'offre à être leur guide, les conduit, et en leur montrant la maison qu'elles cherchaient se dérobe à leurs remerciments et disparait à leurs yeux. Elles pensèrent que c'était un ange.
Échappées providentiellement a la mort, ces saintes victimes rejoignirent enfin leurs sœurs et revinrent partager leurs souffrances dans la maison de détention. La fidélité à observer la règle y mettait le comble; car, pour garder l'abstinence, elles se contentaient de la plus pauvre nourriture. Elles couchaient sur le
plancher ou sur un peu de paille ; mais de toutes leurs privations, la seule qui faisait couler leurs larmes était celle des sacrements. Lorsque les prisons s'ouvrirent, la communauté, se trouvant sans ressources, dut recevoir l'hospitalité de quelques familles charitables : on fut donc obligé de vivre séparément, en conservant néanmoins toute la régularité compatible avec les circonstances et surtout sous la plus grande dépendance. La prieure continuait à diriger son troupeau dispersé, et pourvoyait à ses besoins. Tous les samedis elle envoyait dans chaque maison ce qu'il fallait pour la semaine ; le dimanche, on se réunissait pour faire les exercices en commun; on tenait le chapitre, et l'on demandait les permissions, surtout en ce qui concernait le vœu de pauvreté qu'on observait aussi rigoureusement que dans le cloître.
Ces dignes mères soupiraient si ardemment après leur sainte retraite que, dès l'année 1798, elles parvinrent à reprendre la vie de communauté dans une pauvre et obscure maison. Le Seigneur jeta sur elles un regard de complaisance et bénit leur courageuse entreprise. Il envoya mademoiselle de Villeneuve, fille de l'ancien gouverneur du Havre, et mademoiselle de Clanchy, son amie, comme deux anges tutélaires, afin de secourir ses épouses fidèles. Ces nobles demoiselles s'arrachèrent aux douceurs de la fortune et aux affections de la famille pour partager les privations et les souffrances des filles du Carmel. Cette générosité adoucit leur sort, et lorsque les temps devinrent meilleurs, elles firent l'acquisition d'une maison qui avait servi de couvent, et la communauté y entra en 1805. Les deux amies furent des modèles de ferveur et de vertu. Mademoiselle de Villeneuve prit le nom de sœur Marie-Térèse, et mademoiselle de Clanchy celui de Victime de Jésus, qu'elle réalisa dans toute son étendue.