LIVRE III, CHAP. XXI
Là, s'unissant aux douleurs du divin Maître, elle s'offrait comme lui sur la croix, pour la gloire de Dieu, le salut des âmes, les besoins de l'Église; elle avait continuellement à la bouche cette prière : Mon Dieu, je veux tout ce que vous voulez, comme vous le voulez, parce que vous le voulez, autant que vous le voulez!
Malgré tant de souffrances et de résignation, cette généreuse victime devait boire le calice jusqu'à la lie. Son agonie commença six semaines avant sa mort, et son état paraissait alors vraiment surnaturel et extraordinaire. Ses douleurs, ses plaies rappelaient celles de la Passion deNotre-Seigneur. Consumée par un feu ardent, elle se croyait en purgatoire , son àme n'était plus de ce monde. Son visage respirait l'innocence et la béatitude; lorsqu'elle pouvait parler, elle ne faisait entendre que des prières ferventes et continuelles, des paroles célestes qui exprimaient son amour pour Dieu et sa charité toute maternelle envers ses filles désolées. Dans les ternies les plus touchants, elle les soutenait, les consolait, leur faisait de tendres adieux, de pressantes recommandations pour maintenir en elles l'esprit éminemment religieux qu'elle leur avait toujours inspiré. Pendant les derniers jours, la chère mourante eut à soutenir un terrible combat qui lui arrachait de douloureux gémissements. Le divin maître, par un secret de son amour, gage d'une plus grande gloire dans le Paradis, voulut lui faire goûter le calice de sa Passion dans ce qu'il eut de plus amer : il lui fit sentir, dans une certaine mesure, l'agonie de ce délaissement qu'il sentit sur la croix, quand il dit à son Père : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? Le glaive de ce délaissement mystérieux transperçait véritablement son àme. Ce que je souffre, disait-elle, est l'enfer de la terre, la crainte de ne jamais voir Dieu! Que je redoute ses jugements! Mon Dieu, ne n\ 'abandonnez pas, je suis à vous!
Les paroles consolantes de son digne confesseur lui rendirent le calme, et lorsque le respectable supérieur de la communauté l'excita à la confiance, elle fit cette belle réponse : Mon père, j'en ai toujours eu en mes supérieurs, j'ai tâché de leur être unie en toutes choses et je nai cherché que Lieu. Bientôt la paix la plus profonde vint récompenser la foi de la vénérable mourante, et alors elle disait souvent : J'ai espéré en vous, Seigneur: je ne serai pas confondue. Elle aimait à répéter les paroles de sa Mère sainte Térèse : 0 mon Seigneur et mon Epoux, il est bien temps que je me réunisse ù vous, que je jouisse de votre présence, il est temps. Yeni, Domine Jesu ! Avec un saint enthousiasme, elle se glorifiait d'être fille de l'Église, et une fois elle ajouta en s'adressant à celles qui L'entouraient : Oui, nous sommes heureuses d'être les enfants de l'Eglise, mais il faut l'être avec la simplicité de la foi. Ces admirables sentiments ne la quittaient plus, car l'avant-veille de sa mort elle essayait encore à chanter quelques paroles sur le prix de la souffrance et sur le bonheur du ciel ! Enfin, après avoir reçu une dernière absolution, le 23 janvier 1865, fête des ?soces de la sainte Vierge avec saint Joseph, au moment ou le prêtre, qui récitait avec la communauté les prières de l'agonie, prononçait ces mots : « Mitis atque festivus Christi Jesu tibi aspectus appareat : Que la douce et radieuse face du Sauveur Jésus vous apparaisse!)) elle expira doucement, le crucifix sur les lèvres. Ses membres demeurèrent ilexibles. et un tel reflet de beauté brilla sur sa figure, qu'on ne pouvait se lasser de la regarder. A peine avait-elle rendu le dernier soupir, que l'on reçut l'autorisation, longtemps demandée en vain, de l'inhumer dans l'enceinte de la clôture. Par cette faveur du ciel, elle n'a point quitté l'édifice qu'elle avait élevé à la gloire de Dieu, et elle n'est point séparée de ses filles. Sa dépouille virginale repose dans le sanctuaire