LIVRE IV, CHAP. XIV
celles qui ont précédé. Elle demeure si embrasée, si blessée, si ravie; le poids de la félicité infinie de Dieu pèse déjà tellement sur elle, que la force de son amour briserait mille fois ses liens, si Dieu, par miracle, ne la retenait encore. Mais après ces extases, après ces vues de l'adorable mystère, prémices de la claire vision et de la pleine possession de Dieu qui va leur succéder dans quelques heures, Anne de Saint-Barthélémy ne peut plus concentrer en elle la joie qui l'inonde. Elle est comme transfigurée; elle a la beauté d'un ange; cette fleur d'éternelle jeunesse, partage éternel des habitants du paradis, brille sur cette figure où la douleur, les deux nuits précédentes, avait posé son signe et son empreinte. Elle s'entretient avec quelquesunes de ses filles du mystère de l'adorable Trinité ; mais au feu de ses paroles, on dirait que c'est un séraphin qui parle par sa bouche. Toute cette matinée, Anne de Saint-Barthélémy est comme enivrée des délices du ciel.
Vers midi, la très-sainte Trinité se plaît à déployer lapuissance de son bras, et à ouvrir avec plus de munificence que jamais les trésors infinis de ses grâces en faveur de ce! te vierge bien-aîmée : voulant donner à ses mérites de suprêmes accroissements, afin de l'élever plus haut dans la gloire, elle lui accorde des faveurs plus précieuses encore que celles des extases et des enivrements de l'amour divin. Une troisième fois Anne de Saint-Barthélémy se sent attachée à la croix de son divin Maître, et elle endure cette douleur ou plutôt ce crucifiement dont nous avons parlé. Tandis qu'elle est livrée à cet indicible martyre qui achève d'imprimer en elle la ressemblance avec son cher Maître crucifié, elle demande qu'on pose sur son épaule une relique de la sainte Mère, pour voir si elle allégerait la souffrance. Mais Térèse dont la volonté
est unie à celle de Dieu, Térèse dont la devise avait été : Ou souffrir ou mourir, l'aide à souffrir et n'a garde de diminuer ses mérites, en diminuant la douleur. Anne de Saint-Barthélémy, qui sait l'heure où Dieu va l'appeler, envoie alors un message aux Carmes déchaussés, les priant de dire chacun un Ave Maria pour elle, et elle demande à ses filles d'en faire autant. Son visage ne tarde pas à changer, et son état annonce que la fin approche : l'apoplexie venait de frapper la tète et la langue. Les Pères Carmes arrivent en même temps que le médecin; et voyant qu'il n'y a plus d'espoir, ils se hâtent de lui donner l'extrême-onction. Avant de la recevoir, la vénérable Mère, qui avait perdu la parole, mais qui conservait la plénitude de son jugement, fait de sa propre main le signe de la croix sur sa bouche et sur sa langue devenue roide et immobile.
Pendant qu'elle reçoit ces saintes onctions, un changement miraculeux s'opère en elle. Sa figure resplendit, ses traits contractés par la douleur se recomposent ; les rides de la vieillesse disparaissent ; une beauté surnaturelle refait ce visage, le transforme et y fait briller un rayon infiniment plus pur que la fleur de la jeunesse. Tout à coup les yeux de la séraphique vierge s'élèvent en haut du coté de la muraille; ils brillent d'une indicible clarté : ils fixent l'objet divin qui vient de se montrer. Anne de Saint-Barthélémy contemple ce qui se découvre à elle, avec un sourire extatique. Ce ravissement se prolonge l'espace d'un quart d'heure.
Que se passait-il alors? Le divin Maître, tout en voulant qu'un auguste silence accompagnât cette vision, a voulu cependant que les grandes choses qui s'opéraient dans ces moments suprêmes fussent à jamais connues dans l'Église. Il révèle donc tout à la tendre amie de la séraphique vierge, à Catherine du Christ, qui est à Saint-Joseph d'Avila. Et c'est grâce au récit