‹ Vie de la vénérable Anne de Saint-Barthélemy, compagne inséperable de Sainte Tér`eseChapitre 29 sur 239 · LIVRE I, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. III

état, l'Enfant Jésus venait et se mettait entre mes liras : je le trouvais dans cette attitude lorsque je reis à moi-même. Ce que mon âme sentait dans ce recueillement, je ne saurais l'exprimer. Je me trouvais dans un ciel glorieux, où j'aurais voulu vivre toujours; j'aurais souhaité ne plus voir personne, et m'en aller dans un désert lointain. Une fois je dis à l'Enfant Jésus : « Seigneur, puisque vous me tenez c compagnie, n'allons plus là où il y a d'autres périt sonnes, mais allons-nous-en seuls dans quelque

montagne, car avec votre compagnie rien ne me « manquera. » Mais il souriait, et, sans parler, il me fit entendre que cela n'était pas ce qu'il désirait de moi. J'aimais déjà tellement la solitude à cause de cette compagnie, que ce m'était une mort de voir du monde. Quelquefois la nuit me surprenait sans m'en apercevoir à une demi-lieue de la maison. Mes frères, effrayés de ce retard, venaient à ma recherche et me grondaient; je ne suis point étonnée de leurs reproches : comme ils ne savaient pas la compagnie dont je jouissais, et que jamais je ne leur en dis un mot, ils pouvaient penser autre chose.

Je vivais dans une si grande oraison, sans savoir que ce le fût, que le plus ordinairement je me trouvais tout enflammée de l'amour de Jésus. J'étais à penser comment je ferais pour m'en aller dans quelque endroit où personne ne saurait que j'étais femme, et où je serais méprisée de tout le monde. Dans ce but je songeais à prendre des vêtements d'homme, et à m'enfuir; je voyais que par là je donnerais sujet de mal penser de moi, mais je ne craignais rien, et il ne se présentait pas d'obstacles à mon esprit que je ne fusse prête à surmonter. Je ne traitais de ces choses avec personne, si ce n'est avec ime parente qui était de mon âge, et qui avait reçu le baptême

*m même temps que moi. Elle était très-bonne, et BÎle avait d'excellents désirs. Lorsque nous allions à la messe, ou que nous pouvions être ensemble, nos cœurs, ce me semble, s'enflammaient du feu de l'amour de Dieu. Je lui dis un jour : « Ma sœur, « pourquoi ne nous en irions-nous pas toutes deux » dans quelque désert, habillées en nommes, et n'y « passerions-nous pas la vie faisant pénitence comme

■ Madeleine? » Elle était plus prudente que moi, et tîle me répondit : « Ma sœur, ce n'est plus le temps

■ de faire cela, et il y a mille occasions et mille dan- « gers. » Malgré cette réponse, je ne laissai pas de la presser souvent sur ce point, et je finis par la ■vaincre. Je lui dis alors que nous nous mettrions •somme de pauvres femmes esclaves et étrangères, et ifue nous nous en irions pendant la nuit. Cela fut ainsi arrêté ; il fut convenu qu'une nuit, pendant que ïont le monde dormirait, nous exécuterions notre îlessein. Le moment étant venu, nous pensions ne noint rencontrer d'obstacle, mais le Seigneur ne le voulait pas. Nous travaillâmes l'une et l'autre toute la nuit, et il nous fut impossible de sortir; bien qu'il parût facile d'ouvrir les portes, nous ne pûmes cependant pas en venir à bout. Le matin, nous nous trouvâmes ensemble à l'église, et nous nous fîmes l'une a l'autre cette demande : Eh bien, comment n'êtes-vous point partie? Nous ne pouvions nous empêcher de rire en voyant comment le divin Maître avait déjoué lootre dessein. J'ajoute que nous avions combiné ensemble de nous peindre le visage afin de ne pas f*araître des femmes. Nous faisions cela avec une détermination si ferme et de si grand cœur, que si le divin Maître l'eût dit, rien, ce me semble, n'eût .manqué. Le secret çtait parfaitement gardé par nous «Jeux ; nous ne faisions en quelque sorte qu'une seule

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