LIVRE I, CHAP. IX
adorable Maître qui me donnait la force; car naturellement j'aurais pu désirer l'honneur que ces servantes de Dieu me promettaient, et l'avantage d'être près de mes parents ; mais ce qui aurait pu être agréable pour d'autres, je l'avais en horreur. Enfin, Dieu vint à mon secours, et la pensée de changer de dessein n'effleura pas même mon esprit.
De leur côté, les religieuses de Saint-Joseph d'Avila écrivaient des lettres pressantes pour mon arrÏYée; mes frères répondirent qu'ils m'amèneraient pour la fête de la Toussaint.
L'avant-veille de cette fête, mes frères étaient mécontents, et ils ne me disaient rien. L'heure du souper étant venue et me trouvant à table avec mes trois sœurs et deux de mes frères, je leur dis si nous ne ferions pas notre voyage ; à ces paroles mon frère aîné fut saisi d'un tel transport de mécontentement, qu'il se leva de table et tira l'épée pour me tuer. Une de mes sœurs se leva et lui retint la main ; ou plutôt, comme je le crois, ce fut un ange de Dieu, car je vis l'épée me décharger le coup sur la tète. Et Dieu me prévint, dans un si court espace de temps, d'une si parfaite résignation à mourir par amour pour lui, que je souhaite en avoir une semblable à l'heure de la mort. Je dis au divin Maître dans mon cœur : Seigneur, je meurs pour la justice, ires- contente. La sœur qui tenait la main de mon frère, me dit : Va-t'en d'ici, sors de notre présence, et cesse de troubler la maison. J'allai me cacher dans un endroit secret, et je les laissai bien troublés; ils relaient à un tel point que de toute la nuit ils n'eurent pas même la pensée de chercher à voir où j'étais : il semblait qu'une multitude de malins esprits allaient dans toute la maison.
Le matin je sortis, sans que personne me vit, et je m'en allai à l'église. Mon confesseur en me voyant me
<lit : Qu'est ceci, vous ne partez donc pas pour le cou cent'* Je lui dis ce qui s'était passé, et que je ne venais que pour me confesser. Pour moi je n'étais nullement fâchée contre eux; je voyais bien qu'il n'y avait point de faute de leur part, et que c'était le démon qui faisait tout. Le confesseur m'ordonna de communier; je lui dis que j'avais scrupule de communier sans leur demander pardon ; il me répondit qu'il n'y avait pas de quoi, et enfin il me laissa aller. Je me mis à genoux, et je leur dis de me pardonner ; ils me répondirent d'un ton rude : Va-fen d'ici ; comment viens-tu encore après toute la peine que tu nous as causée? Je m'en revins sans autre réponse, et je communiai, et après la communion, je me recueillis un peu, et partagée entre la peine ci le contentement, je rendais grâce à Dieu pour tout.
Tandis que j'étais ainsi recueillie, remerciant mon Dieu de toutes les faveurs dont il m'avait comblée, voilà que mon frère entre dans l'église ; c'était celui-là môme qui avait voulu me tuer. Dans l'excès de la donleur que lui causait mon départ, il avait la figure d'un mort. Il me dit que tout était prêt, qu'ainsi je pourrais venir à la maison. J'étais affligée de voir mon frère si affligé ; car c'était un auge pour le caractère, et de tous mes frères c'était celui que j'aimais le plus. Il voulut m'accompa^uer, ainsi que celle de mes sœurs qui avait détourné le coup ; quelques autres personnes se joignirent encore à nous. Durant tout le chemin, ils ne faisaient que pleurer, et ils pouvaient à peine m'adresser la parole. Quant à moi, je tressaillais intérieurement d'allégresse ; d'autre part néanmoins j'étais tellement combattue de tentations mauvaises, qu'il semblait que tout l'enfer se fut ligué pour me faire la guerre. Je n'eus garde d'en dire le moindre mot à ceux qui m'accompagnaient ; car si je m'en étais tant soit peu