LIVRE I, CHAP. X
n'être plus retenue par aucune chaîne; ce ne fut cependant que trois jours avant de sortir de ce monde que cotte grâce lui fut accordée. Elle fut alors au comble de ses désirs, sa face rayonnait de joie, on eût dit qu'elle ne sentait plus aucun mal. Pendant que le sacremenl lui était administré, elle adressait la parole à Nôtre-Seigneur, et s'entretenait avec lui, l'appelant mon Père. Aux oraisons, aux litanies, et au reste de l'office de l'onction des mourants, elle répondait Amen et Orapro »/c, comme si elle eût été en parfaite santé. Elle remercia le prêtre et le clerc, chacun en particulier, de la faveur qu'ils lui avaient faite de lui administrer ce dernier sacrement. Elle remercia ensuite la communauté a ver des paroles toutes d'amour, nous appelant ses sœurs tendrement aimées de son âme.
u Elle demeura si contente et si fortifiée après la réception de ce dernier sacrement, que nous ne pensions pas qu'elle dût mourir. Mais le divin Maître voulait achever d'imprimer la croix en sa fidèle servante. Ce mieux fut de courte durée, le pouls s'affaiblit, ses forces diminuèrent et tirèrent à leur fin. Elle eut toujours ses facultés libres jusqu'au dernier moment; toujours en oraison, et pratiquant toujours, autant qu'il était en son pouvoir, la mortification, compagne de toute sa vie : ainsi, quand elle suçait .une orange, c'était en savourant l'amertume de la peau qu'elle mâchait dans sa bouche.
« Les derniers jours, accablée sous le poids des douleurs, elle avait souvent les yeux fermés. Nous lui demandions à quoi elle s'occupait, ne pouvant vaquer à ses exercices accoutumés. Elle nous répondit : Je suis en Dieu, et je le prie qu'il me tienne en lui. Quand elle parlait aux sœurs, ce n'était que de Dieu, comme quand elle était en santé, et elle les remerciait avec effusion de tous les services qu'elles lui rendaient.
Elle les priait de lui dire quelque chose de Dieu, spécialement à l'heure du départ. Pour répondre à soi désir, elle lui dirent souvent la recommandation de lame; et elle-même la disait quelquefois, car elle la savait dans sa langue maternelle. Et lorsque nous y pensions le moins, elle s'écriait : Ame chrétienne, je te recommande à Dieu; et elle nous faisait continuer. Quanc on venait au verset : « De même que le cerf altéré cher a clie les sources des eaux vives, de même mon âme « vous désire, ù mon Dieu! » elle disait dans le transport, de son amour : C'est bien plus encore que cela !
« A l'exemple de sainte Térèse, elle remerciait continuellement Dieu de l'avoir faite fille de l'Église, comme aussi de l'avoir conduite en sa sainte Maison. Elle appelait la très-sainte Vierge : tendre mère de mm âme! Elle appelait souvent sainte Térèse : ma Mère tendrement chérie ! Elle appelait la glorieuse sainte Anne et saint Joachim tes Bien- Ai mes; le glorieux saint Joseph son Protecteur et son Père.
a Douze heures avant de mourir, elle fut quelque temps comme dans les transes de l'agonie; mais elle en sortit plus vermeille et plus contente que nous ne l'avions jamais vue pendant qu'elle était en santé. Depuis elle ne sommeilla plus. Elle disposait tout pour son départ; elle nous disait quelques-uns de ses exercices spirituels, nous engageant à nous en servir. Elle avait les sens si vifs, qu'elle entendait jusqu'à une syllabe. La sœur qui lisait la Passion s'arrêta un peu, et ellemême poursuivit à l'endroit où l'autre était restée. Elle répétait plusieurs versets, comme Maria Mater fjratiœ, Mater misericordiœ ; In te, Domine, speravi, non confundar in œternum, avec le Gloria Patri. Quand les autres se taisaient, elle disait : J'aime Dieu, /espère en Dieu, je crois en Dieu; toujours dans une sainte ferveur, la parole forte et les sens vigoureux, jusqu'au dernier