LIVRE I, CHAP. X
soupir. Quelque temps avant d'expirer, elle demanda rheure el pria qu'on lui apportât l'habit que la sainte obéissance avait désigné pour son enterrement. Elle réclama aussi arec instance le grand scapulaire qu'elle avait sous son chevet; et elle témoigna le plus grand contentement quand on le lui remit entre les mains le manteau.
« Les trois dernières heures, elle fut en proie a d'inexprimables douleurs. Le divin Maître exauçait alors le plus cher de ses vœux : elle lui avait ardemment demandé de mourir sur la croix avec lui, et de partager ses douleurs à ses derniers moments, comme : elle l'avait fait durant sa vie. Elle disait qu'elle acceptait de très-grand cœur ces souffrances, mais que la chair : eut bien voulu être soulagée ; aussi eût-elle souhaita i pendant ce temps qu'on la changeât souvent de place. « On a su de sa propre bouche que EÇotre-Sergnew lui a fait souffrir pendant plusieurs années une partie des douleurs qu'il endura aux os de ses épaules sacrées, quand il fut attaché h la croix. Ce fut un des plus cruels tourments endurés par sa fidèle servant en cette vie : il était si excessif, que le divin Maître le lui ôta en la maladie dont elle mourut, lui en donnant d'autres si pénétrants, qu'on était ému de pitié. Elle dit à une religieuse qui savait ce secret : Ma sœm\ jt n'ai plus cette douleur, ceci est bien supportable en comparaison, et elle lui répéta souvent : Ma sœur, la promdence de Dieu, qui me fait maintenant souffrir, m 'a délivrée de cette douleur. Mais deux ou trois heures avant son 3, elle revint; elle en avertit la confidente de son secret. Celle-ci lui dit : Sœur Françoise, c'est afin que vous mouriez sur la croix ; ce que le divin Maitre lui accorda, comme il parut aux douleurs qu'elle souffrit, avec une paix et une ferveur ravissantes. Quand on lui disait : Sursum corda, elle répondait
courageusement : Habemus ad Dominum; s'entretenant avec le divin Maître, elle faisait des actes d'amoureuse contrition: Seigneur, lui disait-elle, étant ce que vous êtes, vous méritez d'être servi, aimé et respecté, et à cause de votre bonté, je regrette de toute mon âme de vous avoir offensé. Ensuite elle entrait en de tendres colloques avec Notre-Dame, lui disant : Mère de mon âme, aidez-moi à cette heure. Montrez que vous êtes notre Mère. Elle disait à saint Joseph : Glorieux Époux de la Vtergei et Père nourricier de mon Jésus, assistez-moi, voici l'heurt. Puis, se tournant vers Notre-Seigneur, qui achevait de la consumer des ardeurs de son divin amour, elle disait : Oh ! quand vous serai-je enfin unie ? que mon âme tarde à sortir de ce corps !
<( Elle persévéra toujours dans cette ferveur et ces ardents désirs de voir Dieu. Elle s'élançait vers lui dans de tels transports d'amour, qu'il nous semblait que la véhémence de ses élans allait lui arracher la vie. Un peu avant le dernier soupir, elle dit : Pourquoi à moi ? On lui demanda à quel propos elle disait cela ; mais elle ne répondit rien, bien qu'elle n'eût jamais manqué de répondre à ce qu'on lui demandait. On inféra de ce silence qu'elle venait de recevoir du divin Maître quelque grande faveur dont elle voulait emporter le secret au ciel.
(( Enfin, le Bien-Aimé lui faisant sentir au fond de l'âme que tout était consommé, elle voulut en présence de ses sœurs resserrer une dernière fois les chaînes éternelles qui l'unissaient à Lui. Elle renouvela ses vœux. Ensuite dans un véritable avant-goût de la possession de son Dieu, elle leva soudainement les yeux en haut vers sa main droite ; ils brillaient d'une ineffable clarté, tandis que l'instant d'auparavant ils étaient chargés comme ceux d'une personne en agonie: elle demeura ainsi l'espace d'un Credo;