‹ Vie de la vénérable Anne de Saint-Barthélemy, compagne inséperable de Sainte Tér`eseChapitre 47 sur 239 · LIVRE II, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. II

* CHAPITRE II

Amie de Saint-Barthélémy au noviciat. — Epreuves. —Comment, Notre-Seigneur grave en elle le trait distinctif delà Carmélite, le zèle du salut des âmes. — Il lui montre la France, et la vue «les âmes qui se perdent dans ce royaume redouble les ardeurs • le son zèle. — Etat de son âme durant les quinze premières années de sa vie religieuse.

A peine avais-je passé quelques jours au monastère de Saint- Joseph, qu'il plut à Notre-Seigneur de se cacher de moi, et de me laisser dans les ténèbres. Ma désolation étaitgrande ; je disais à cet adorable Maître : Qu'est-ce? Comment m'avez -vous abandonnée? Si je ne vous connaissais, je penserais que. vous m'avez trompée; et si j'avais su que vous deviez vous en aller, je ne serais pas venue au monastère.

Cet abandon dura toute l'année du noviciat. A la fin de cette année, j'entrai un jour dans l'ermitage du Christ à la colonne, pour y prier; à peine étais-je à genoux, qu'il me vint un recueillement surnaturel et «pie Notre-Seigneur m'apparut attaché à la croix. Les premières paroles qu'il m'adressa furent une réponse à certains désirs que j'avais de savoir si la soif qu'il avait éprouvée sur la croix était une soif naturelle; et il me dit : Ma soif ne fut que la soif des âmes. Il faut que désormais tu t'appliques à la considération de celte vérité, et que tu marches par un chemin différent de celui que tu as suivi jusqu'ici. Comme s'il m'eût dit : Ne me cherche pins enfant. Il me fit voir alors toutes les vertus dans

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leur perfection ; elles étaient ineffablernent belles j'en étais d'autant plus frappée, que je me voyais pluî loin de leur beauté et de leur perfection. Après m'avoir favorisée de cette lumière, le divin Maître disparut, laissant mon cœur profondément blessé de soi amour, comme aussi de le voir lui-même sur la croi: si profondément blessé de l'amour des âmes. Cetl grâce me demeura tellement vivante dans l'âme, qu'elle ne s'éloignait de moi ni le jour ni la nuit; mon cœi était avec mon adorable Maître, et mon adorable Maître était dans mon cœur; c'était mon état ordinaire ; en quelque endroit que je fusse, je sentais un zèle que je ne puis dire, pour le salut des âmes et pour l'acquisition de ces vertus que le divin Maître m'avait montrées dans la vision que je viens de rapporter; il me dit alors que c'était par le chemin de la croix que je devais les acquérir.

Un autre joiir, j'allai prier dans l'ermitage de Saint- François. Dès le seuil, je sentis un parfum de fleurs très-suave qui me fit entrer dans un profond recueillement. Je vis alors entrer le divin Maître. Son extérieur était celui qu'il avait quand il était en ce monde ; il était d'une beauté ravissante, mais il se montrait extrêmement affligé. Il s'approcha de moi, et il posa sa main droite sur mon épaule gauche. Je sentis un poids que je ne saurais jamais dire. Cet adorable Maître déchargea dans mon cœur ta peine qui l'accablait, et il me dit : Vois les âmes qui se perdent malgré mon amour, aide-moi à les sauce/'. Et il me montra en même temps la France, comme si j'y étais présente, et les milliers d'aines qui se perdaient dans ce royaume par les hérésies. Cette vision dura à peine un moment ; si elle eût duré davantage, je sens que j'aurais succombé. Dire quelle était la nature de la peine que j'éprouvai, c'est chose qui n'est pas en mon pouvoir.

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Cette vue et cette faveur nie laissèrent tellement embrasée de l'amour de Dieu et des âmes, que jene pouvais rivre, tant était ardente la soif que j'avais de leur salut. Je ne trouvais nul goût ni au manger ni au dormir; cette soif du salut des âmes me poursuivait partout. Iln'est sorte de pénitence quejen'eusse voulu faire tout le temps que durèrent ces élans impétueux et ces ferveurs, et ils durèrent pour le moins quinze années; ils avaient même commencé quand j'étais encore dans ma famille. Si durant tout ce temps on m'eût donné permission, j'aurais fait des folies en fait de pénitences, tant j'en étais insatiable. Je faisais néanmoins tout ce qui dépendait de moi pour obtenir des permissions, et lorsqu'on me les refusait pour des disciplines, je demandais celle de me pincer les bras ; je le faisais avec tant de rigueur, qu'ils étaient tout noirs des traces des blessures. Je portais au réfectoire de l'absinthe bien pilée, afin que les autres ne s'en aperçussent point, et je la mêlais avec les aliments.

Le confesseur, qui connaissait l'état de mon âme, m'éprouvait de mille manières, afin de voir si c'était l'esprit de Dieu qui me faisait agir.

Je fus un jour grandement en peine sur l'état de quelques hommes que l'on conduisait à la potence et qui passaient devant notre monastère. Je ne pus retenir ces paroles : Si je pensais que quelqu'un de ces hommes ne fût pas prêt à mourir, je voudrais qu'on me mît à sa place. Le confesseur me dit : Votre charité n est pas capable de cela. Je répondis que si, et que l'on en fit V épreuve. Le confesseur me dit alors : Allez près du feu, et là, sur la braise allumée, tenez un doigt l'espace d'un Credo, et venez ensuite me dire ce que vous aurez ressenti. Je me fiai à l'obéissance, je fis ce que le confesseur m'avait commandé, et je revins lui rendre compte. Je ne sais corn-

nient la chose se passa, mais pendant que je récitais le Credo, je tenais le doigt sur le feu, et je ne sentis rien, cela ne me causa aucune douleur. Si je l'avais t'ait de moi-même, j'aurais eu de la crainte, et j'aurais pensé que le démon voulait me tromper; mais comme je le faisais par obéissance, je n'eus point d'autre pensée, sinon que c'était Dieu qui me l'avait commandé. Je revins, comme je l'ai dit, rendre compte au conesseur, et il me dit : Allez-vous-en d'ici, vous n'êtes qu'une petite sotte, et tout cela n'a pas le sens commun.

Après ces quinze années que je viens de dire, bien que mon oraison ne fût pas toujours la même, mais que mon àme fût appliquée tantôt à un objet et tantôt à un autre, je me trouvais néanmoins toujours aidée de Dieu pour faire les mortifications que l'on me permettait de faire, soit au réfectoire, soit ailleurs. Bien des fois je roulai mon corps nu sur des épines ou sur des orties: mais il ne faut pas faire grand cas de ceci, quand l'esprit commande en maître à la chair. Je faisais beaucoup de choses pour me faire passer pour une personne qui a perdu le sens, comme si j'étais fort prudente ; certes, il n'était pas besoin d'user d'artifices pour paraîtra dénuée de sens, je ne le suis que trop.

Nota. — Nous insérons ici une pièce qui a rapport à ce second chapitre : c'est la formule de la profession d'Anne de Saint-Barthélémy, telle que les Carmélites «le Saint-Joseph d'Avila l'ont écrite dans leur Livre des Professions.

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