LIVRE II, CHAP. VII
fcran t : Crucifiez-lel crucifîez-lef m'entraient dans la tète. te divin Maître s'approcha de moi, et me dit avec amour : Ma fille, vois flans quel état je suis : te semble-t-il que tes souffrances soient comparables aux miennes? Ces paroles entrèrenl dans mon cœur comme des flèches, et me Laissèrent si enflammée, que je me sentais pleine de courage pour endurer à l'avenir des souffrances beaucoup plus grandes. Celte vision disparut promptement, et je me souvins de ce que Notre-Seigneur m'avait dit auparavant : Que j'aurais beaucoup à souffrir. Je demeurai délivrée de ma faiblesse qui faisait que je me plaignais de peu, et je trouvai la force dans le souvenir de la vision où le divin Maître m'avait dit que f aurais beaucoup à souffrir en compagnie de la Sainte. Quai-' à elle, sujette comme elle l'était à tant d'infirmités, elle avait extrêmement à souffrir dans les voyages : ses souffrances l'emportaient de beaucoup sur les miennes. Mais moi, je partageais toutes les siennes et je sentais une peine que je ne saurais exprimer, lorsque dans les hôtelleries je ne trouvais presque rien de ce qui eût été nécessaire pour soulager cette sainte Mère.
Une autre fois, étant au couvent de Saint-Joseph d'Avila, le mercredi de la semaine sainte, je pensais aux souffrances qui allaient accabler Notre-Seigneur, durant sa passion. Mon Ame se recueillit, et durant ce recueillement, ce divin Maître m' apparut comme un homme qui fuit parce qu'on veut le prendre, et qui entre par les portes de la maison d'un de ses amis. C'est ainsi qu'il entra en mon âme. Mais ses traits étaient profondément altérés, comme ceux d'un homme qui se tourne pour voir ceux qui viennent pour le prendre. Il ne m'adressait aucune parole : je me sentis tellement affligée que je lui dis : Seigneur, que voulezvous? voilà mon cœur, entrez-y. Mais sans me rien
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répondre, il sortit, me laissant bien transpercée de voir son affliction.
Lorsque notre sainte Mère tenait le chapitre, le divin Maître se plaisait souvent à nous consoler : il nous semblait que nous étions dans un ciel, et la Sainte quelquefois était comme resplendissante.
' CHAPITRE VIII
Souffrances de sainte Térèâe 61 <le sa compagne dans les voyages.
— Souffrances extraordinaires endurées à Barges pendant I inondation de la Ville. — Sw-ours miraculeux. — Avec quelle tendre charité et quel bonheur Anne soigne sainte Térèse jusqu'à son dernier soupir.
Je reviens à ce que nous eûmes à souffrir dans les voyages. Voici ce qui nous arriva à la fondation de Villeneuve de la Xara. Nous n'avions d'autre eau que celle qu'on tirait d'un puits très-profond. Un jour, pendant que la Sainte faisait placer un tour pour puiser l'eau avec plus de facilité, et qu'elle était à regarder, l'ouvrier oublie d'attacher le tour, et le voilà en mouvement. Comme Dieu aimait la Sainte, il voulut lui donner de quoi mériter. Car le tour avant atteint le bras malade, le blessa de nouveau. À peu de jours de la. il s'y forma un abcès qui fut de telle sorte que si Dieu ne nous eut fait la grâce de nous la laisser encore un peu de temps, il n'y aurait point eu de remède. Déjà nous attendions la mort, lorsque l'abcès • •rêva. Ce martyre de la Sainte était une mort pour foutes ses filles, et pour moi en particulier.
Si je devais raconter toutes les souffrances qu'elle
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eut à endurer pendant lesanm'' BS «jne je fus avec elle. je ne finirais pas. Ce qu'elle raconte dans ses lirrefi n'est rien en comparaison de la réalité. Le récit de la fondation de Burgos, qui fut la dernière, ne met sous les yeux qu'une très-petite partie de ce qu'il y eut à souffrir. Et quelle pauvreté! les vivres nous manquaient, ainsi que les choses nécessaires. Je me rappelle qu'un jour la Sainte étant dans une grande faiblesse, je n'eus rien à lui donner, si ce n'est un peu de pain trempé dans l'eau. La rivière était tellement débordée, que les habitants de Burgos ne pouvaient nous secourir, et de notre coté nous ne pouvions envoyer personne pour quoi que ce soit, notre maison étant hors de la ville et située sur le bord de la rivière. L'eau s'était tellement élevée, qu'elle entra dans notre monastère, et comme c'était un vieil édifice, à chaque ondée de la rivière, il vacillait comme s'il allait tomber. L'appartement de la Sainte était si pauvre, qu'on voyait la lumière du ciel à travers le toit ; les murs étaient tout fendus, et il faisait un grand froid, car il est très-rigoureux à Burgos. La rivière entra dans notre maison jusqu'au premier étage; et, nous voyant dans ce péril, nous nous hâtâmes de monter le saint Sacrement dans la partie la plus élevée de la maison, et à chaque heure nous pensions que nous allions être noyées. Nous étions à dire les litanies, et depuis six heures du matin jusqu'à minuit nous fûmes dans ce péril, sans manger, sans un moment de repos. Toute notre crainte était si notre sainte Mère allait, sous nos yeux, périr dans les eaux. Quant à elle, elle était la plus affligée du monde. Elle venait d'achever de fonder la maison, et Notre-Seigneur la laissait alors tellement seule, qu'elle ne savait ce qu'il était mieux de faire, ou de rester tranquille dans le monastère, ou d'en sortir comme faisaient d'autres religieuses. Du-
rantco temps, nous étions toutes tellement troublées, qu'il ne nous vint point en pensée de donner quelque chose à notre sainte Mère. Il était déjà fort tard lorsqu'elle me dit : Ma fille, voyez s'il est resté un [jeu de pain, donnez-m'en une bouchée, je me sens très-faible. Cela me fendit le cœur. Mais que faire? Le pain était sous l'eau ; nous y fîmes entrer une novice qui était forte ; elle en avait jusqu'au milieu du corps; enfin elle retira un pain, et nous en donnâmes un peu à notre sainte Mère, car nous n'avions pas autre chose. Et si quelques nageurs n'étaient venus nous porter secours, nous périssions ; mais il semble bien que ces nageurs étaient des anges de Dieu; nous ne savions comment ils étaient venus, ni comment ils entrèrent sous l'eau et brisèrent les portes de la maison, en sorte que l'eau commença à se retirer des pièces; mais elles avaient été tellement submergées et remplies de tant de pierres, qu'il fallut plus de huit charretées pour enlever ce que l'eau avait apporté. L'appartement de notre sainte Mère vacillait, comme je l'ai dit, et semblait sur le point de tomber. Il était tellement pauvre, que le serein pouvait donner la mort à notre Mère. J'avais deux couvertures dans mon lit. Je suspendais l'une pendant la nuit au-dessus d'elle, et je mettais l'autre autour de son lit ; je le faisais de telle sorte qu'elle ne s'en aperçût point : car si elle eût vu que je m'en privais, elle ne l'aurait jamais souffert. Dès quelle était endormie, je m'approchais tout doucement et je me tenais assise près de son lit. Lorsqu'elle m'appelait, je faisais semblant de venir de ma cellule, et la Sainte me disait: Comment, mafille, venez-vous si vite?
D'autres fois, la voyant dormir, je m'en allais laver son linge; comme elle était infirme, c'était pour moi une consolation de lui donner du linge propre, car elle aimait beaucoup la propreté. Je passais bien des