LIVRE II, CHAP. IX
d'avoir lieu, qu'elle passa toute la nuit sans rien manger et sans dormir. Le matin nous partîmes sans recevoir aucune provision pour le voyage, et cependant la Sainte était déjà malade du mal de la mort. Durant toute cette journée, je ne pus rien trouver pour lui donner à manger. Le jour suivant, étant arrivées le soir à un petit hameau, nous nous vîmes dans le même dénùment, il n'y avait absolument rien à manger; et la Sainte se trouvait dans une extrême faiblesse. Elle me dit : Ma fille, donnez-moi quelque chose, car je me trouve mal. Je n'avais que quelques figues sèches ; et la Sainle ôUiit avec les ardeurs de la fièvre. Je donnai quatre réaux pour qu'on allât me chercher deux œufs, à quelque prix que ce fut. Quand je vis qu'avec de l'argent on n'avait rien pu trouver et qu'on me rapportai! mes réaux, je ne pouvais regarder la Sainte sans pleurer ; car elle avait le visage moitié mort; l'affliction que j'éprouvai en cette circonstance est au-dessus de tout ce que je pourrais dire. Il me semblait que mon cœur se fendait, et je ne faisais que pleurer, dans l'excès de la peine où j'étais de la voir mourir, et de ne rien trouver pour la soulager. Elle me dit avec la patience d'un ange : Ne pleurez pas, ma fille, Dieu ve».t ceci maintenant. Comme elle approchai de son bienheureux passage à l'éternelle vie, JSotre- Sci-iieur l'exerçait de toutes les manières; mais elle l'acceptait comme elle faisait toujours, c'est-à-dire comme une sainte. Moi, je soutirais davantage, étani moins mortifiée qu'elle. Il fallait que la Sainte me cunsolàt : aussi, elle me disait : X'ayez point de psim, je */,'.< contente avec cette figue que je viens ch manger.
* CHAPITRE X
Arrivée à Albe. — Maladie et derniers moments de sainte TérèseJ — Soins que sa fidèle compagne lai prodigue, malgré l'excès de sa douleur. — Le dernier jour, 4 octobre, la Sainte entre en extase à sept heures du matin et y reste jusqu'à neuf heures du soir, sa tète reposant entre les bras et sur le cœur d'Anne de Saint-Barthélémy. — A neuf heures. Anne voit Jésus- Christ qui vient la chercher, et son âme comme une colombe s'envoler au ciel. — Retour d'Anne de Saint Barthélémy à Avila.
Le lendemain de notre arrivée à Albe, elle sentit un tel brisement de corps, que les médecins à l'instant même la regardèrent comme perdue. Sacrifice bien dur pour moi, plus grand encore parce que c'était à Albe, et par la pensée que je devais rester en ce monde. Car, sans parler de l'amour que je lui portais et de celui qu'elle avait pour moi, j'avais une autre grande consolation : je voyais très-ordinairement Jésus-Christ dans son àme et la manière dont il était uni à son àme, comme s'il était dans son ciel. Cette vue me pénétrait de ce respect profond qu'on doit avoir en la présence de Dieu. Véritablement c'était un ciel de la servir, et Ja plus grande peine était de la voir en proie à la souffrance. Je passai environ quatorze ans auprès d'elle; dès que j'entrai pour prendre l'habit, elle me prit dans sa cellule, et tout le reste de sa vie je fus toujours avec elle, sauf durant son voyage à Séville ; car alors, comme ii aété dit, je restai malade à Avila. Et ces quatorze années ne me paraissaient pas