CHAPITRE V
La vénérable mère Anne de Saint-Barthélémy est élevée du rang de sœur converse à celui de religieuse du chœur.
Il plut au divin Maître de me continuer à Paris les faveurs et les consolations intérieures du voyage. Aussitôt que je fus dans le nouveau monastère, je m'en allai, avec la permission de la prieure, droit à la cuisine, pour préparer la réfection de la communauté. Je le faisais avec grand plaisir; car j'avais toujours trouvé mon bonheur dans ma condition et dans l'office de sœur converse. La sainte Mère, durant sa vie, désira, il est vrai, que je prisse le voile noir; et elle me le proposa à différentes reprises ; mais je lui avais résisté en disant que ce serait pour moi une grande peine d'abandonner ma vocation. Aussi, elle n'avait pas insisté, parce qu'en tout elle cherchait plutôt mon contentement que le sien. C'était là pour moi une grande confusion ; mais l'amour-propre que j'avais me faisait croire que ce que je voulais était d'une plus grande perfection, et que j'avais bien fait de résister à la sainte Mère.
Les supérieurs formèrent bientôt le dessein de me faire prendre le voile noir. Ce fut dans mon àme un nouveau trouble et un combat non moins pénible que les précédents. Je craignais d'avoir manqué, en refusant de faire plaisir à la sainte Mère, et en n'acceptant pas de ses mains ce qui maintenant m'allait être imposé par des étrangers. La prieure s'opposait à ce
changement, de peur qu'un pareil exemple n'introduisît une cause de relâchement dan? l'Ordre en France et en Espagne. Je me trouvais seule, et j'étais combattue de grandes craintes, comme on peut le penser. Les supérieurs me disaient au contraire que cet exemple n'aurait aucune suite fâcheuse, qu'il fallait que je prisse le voile, et que le général d'Espagne leur avait dit de me le faire prendre dès que nous serions arrivées. Toutes mes compagnes étaient contraires à l'opinion des supérieurs, sauf la mère Éléonore de Saint- Bernard, qui fut toujours de cet avis durant le voyage. Elle me consolait dans cette circonstance, et certes j'en avais bien besoin. Quelques jours se passèrent de la sorte; la mère prieure demeurait ferme dans sa manière de voir, et les supérieurs dans la leur. Tandis que j'étais ainsi battue par deux courants contraires, le père Coton, de la Compagnie de Jésus, vint à notre couvent. Les supérieurs l'avaient prié d'avoir un entretien avec moi pour me persuader de me rendre à ce qu'ils voulaient. Ce père me voyant dans une si grande perplexité, médit : Tous les pères de votre maison et moi, nous offrirons le saint sacrifice et non* / dès prières pendant neuf jours, afin que Dieu donne i> re dons cette affaire: et vous di vrez en conscience vous soumettre à ce que nous jugerons être la volonté de Dieu.
Pendant ces neuf jours Xotre-Seiim^ur m'apparia deux ou trois fois, et il me consolait, ce dont j'avais bien besoin dans l'état où je me trouvais. Dans ces apparitions, il était d'une beauté ravissante, l'allégresse était peinte sur ses traits, et il me parlait avec une bonté toute divine. Et une fois il me dit avec sa douce parole, toute pleine d'amour : Prends courage, il ne peut en être autrement. A la fin de cette neuvaine, le père Coton vint et me demanda dans quel état je me trouvais ; je lui répondis que j'avais beaucoup de peine: je