LIVRE III, CHAP. VII
avec tant de solennité, que nous ne pûmes franchir le seuil de notre maison qu'à la chute du jour. Il y avait de quoi louer Dieu de voir la dévotion avec laquelle les habitants de Pontoise recevaient cette nouvelle fondation; et maintenant encore ils persévèrent dans les mêmes sentiments. Le Seigneur a fait et ne cesse de faire beaucoup de bien à cette ville par les prières de nos sœurs. Témoin de tout cela, j'éprouvais une indicible affliction à la seule pensée que je devais être à la fete «lu monastère. J'étais comme une personne condamnée à mort, et tellement mortifiée, qu'il me semblait que l'office de prieure était pour moi une infamie, et que jamais dans aucune autre circonstance je n'avais été, corps et âme, sous le poids d'un tel mépris. Tout mon être ne me semblait qu'un ver de terre; à la vérité, c'est là ce que je suis. Mais je ne l'avais jamais vu à une lumière aussi vive que dans ces occasions.
Étant un jour devant le très-saint Sacrement, je suppliais Xotre-Seigneur qu'il veillât lui-même au soin de sa gloire, et qu'il voulût bien m'assister, attendu que je me trouvais grandement seule. Il me dit: Je suis ici, je te garde comme la lumière de mes yeux.
Un autre jour, j'allai le supplier qu'il voulût bien m'enseigner, vu que je n'avais point d'autre maître, ce que j'avais à faire. Je devais tenir chapitre, et j'en ressentais une très-grande peine ; cette peine me laissait sans force, et comme dans une espèce de défaillance, pour donner les avertissements et les enseignements nécessaires. Vers la fin de la messe que j'entendais dans le couvent, Notre-Seigneur me dit : Regarde la règle, c'est là que tu trouveras la force dont tu as besoin. Avec cela, je pris courage et je m'en allai tenir mon chapitre. Je dis aux sœurs les choses que Diea me mettait dans l'esprit pour les guider dans ces commencements de leur vie religieuse. Pour ce qui me
regardait, je leur dis, ce qui était vrai, que malgré mon désir bien sincère de les servir et de les consoler, je m'en trouvais grandement incapable; mais que je me confiais en Dieu, en leurs vertus et en ces désirs qu'elles avaient depuis si longtemps de voir s'établir en France l'Ordre de notre sainte Mère; que Notre- Seigneur les aiderait et leur donnerait satisfaction, malgré la faiblesse de l'instrument dont il se servait. Ces paroles et toutes les autres que j'ajoutai furent comprises par les sœurs comme si j'avais parlé leur langue et qu'elles eussent entendu la mienne. Le chapitre fini, je les vis toutes qui pleuraient et je leur dis : Vous êtes tristes, sans doute, de ne pas entendre ma langue. Elles me répondirent : Tout ce que vous avez dit, nous l'avons compris sans en excepter une parole, et cela nous a donné une joie si grande, que nous en pleurons de bonheur.
Ces exercices de la vie religieuse étaient déjà établis dans notre monastère de Pontoise, lorsqu'on m'écrivit d'Espagne que Dieu venait d'appeler à lui une religieuse et qu'elle était morte comme une sainte. J portais envie en songeant au grand nombre di qu'elle avait dû acquérir par tant de travaux qu'elle avait endurés pendant sa vie. Notre -Seigneur me répondit: Le meilleur né consiste pas /jour les personnes qui ont de plus grandes obligations à être actives, mais à mourir ci elles-mêmes et à toutes leurs passions et inclinations.
A chaque fois qu'il plaisait à Notre-St;igneur de me parler, bien que cela passât vite, je restais avec une grande lumière qui me faisait de plus en plus connaître la bonté de Dieu, et je sentais en moi un nouvel esprit pour lui être fidèle.
Ces paroles et ces visions de Notre-Seigneur relevaient toujours mon courage. Mais j'avais une trèsgrande crainte de mon incapacité, et j'appréhendais