LIVRE III, OSA». VU
le devenir infidèle à Dieu. Depuis que je me vis dans de Pontoise, j'étais on ne peut plus mortifiée; il me semblait que l'office de prieure m'était une infamie. Je ne savais pointée qui regarde la conduite du chœur; je me trouvais chaque jour tyec les novices, et je ne savais pas leur langue. Celle qui venait en qualité de sous-prieure, la mère Isabelle de Saint-Paul, tirée delà maison de Burgos, avait les fièvres quartes, et chaque jour elle avait des frissons et im accès de fièvre. Je me trouvais la femme la plus confuse du monde, et tellement abattue qu'il me semblait qu'il n'y avait rien qui pût m'humilier davantage, et qu'il n'y avait point pour moi de mépris semblable à celui de me voir ainsi, et si radicalement incapable. Je ne me connaissais plus moi-même; car, d'ordinaire, j'avais de l'âme et du courage; et souvent même le Seigneur me donnait un courage plus que de femme, et maintenant je n'en avais pas assez pour me défendre contre une fourmi, si elle m'eût attaquée. Il me semblait que jamais je n'avais éprouvé une peine semblable, si ce n'est à la mort de notre sainte Mère. Dans cet état, je sentais vivement sa mort; je souffrais de lui survivre et de me voir condamnée à rester dans ce monde sans une telle mère et maîtresse, sans ce miroir vivant de toutes les vertus qui était sans cesse sous mes yeux. Outre cela, et sans parler de l'amour que je lui portais, je voyais, à l'aide d'une lumière que Dieu me donnait, Jésus- Christ présent dans son âme ; je le voyais à une clarté très-vive, et c'était presque continuel. Je retirais de cette présence une force étonnante; car obligée de passer des jours et des nuits sans trouver un temps commode pour faire oraison, et devant donner mes soins à notre Sainte qui avait très-peu de santé avec beaucoup d'affaires, je sentais que mon âme était tou-
jours recueillie et en oraison; quant à mon corps, il était aussi léger que si je n'en avais pas eu. Je ne sentais point son poids naturel, et je ne songeais qu'à exécuter ce qu'on me commandait.
'CHAPTRE VIII
Son oraison pendant son séjour au monastère de Pontoise. • Grâces et lumières qu'elle recevait de Xotre-Seigneur. — S< retour à Paris.
La manière d'oraison que j'avais alors à certains jours, était une vue accompagnée d'un profond respect, d'une lumière qui était dans mon âme. Toutes ses puissances en étaient tellement pénétrées, qu'elles semblaient n'avoir d'autre être que celui qu'elles recevaient de cette lumière. Ce n'est pas voir Jésus- Christ comme je le vois d'ordinaire, ni aucune autre présence ; mais c'est comme si la très-sainte Trinité tout entière était en moi; et bien que mon âme ne voie rien, je sens pour l'adorable Trinité le même respect que si je la voyais présente.
En d'autres jours, mon âme est comme le ver à soie. Celui-ci est traité avec le plus grand soin par ceux qui relèvent ; il se nourrit de feuilles tendres ; parvenu à sa grandeur naturelle, il commence à filer par sa bouche un fil de soie très-délicat, et il forme son peloton; il y trouve tant de plaisir et de douceur qu'il ne sent pas qu'il va perdant sa vie ; enfin, la force qui est en lui venant à s'épuiser, il demeure enfermé dans son cocon et il y meurt. Je voyais ou plu-