‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De l'adolescence de la Servante de Dieu, et comment fut vaincu le démon, qui s'opposait à l'action de la grâce sur cette âme.

Pendant qu'Emilie était élevée sous cette austère et sage discipline, la Révolution avait pris son essor. L'exercice public du culte était devenu impossible. Les couvents avaient été détruits et les prêtres obligés de fuir ou de se cacher. Emilie avait onze ans. elle était avec sa grand'mère au château de Ginals, un des domaines de la famille de Pomayrols. Pendant la tourmente révolutionnaire, les honnêtes gens se pressaient plus étroitement les uns contre les autres; ils s'entendaient au milieu de la persécution et étaient surtout au courant de tout ce qui pouvait intéresser leurs âmes. Aux environs de Ginals, dans une humble et honorable maison, était réfugié un rehgieux dominicain, un des rares échappés des pontons de Bordeaux et de Rochefort, forcé encore de se cacher à cause des nouvelles violences ordonnées par le Directoire. M'"" de Pomayrols profita de

la présence du P. Delbés (l) pour faire faire la première communion à Emilie. Les difficultés de l'époque et aussi la bonne disposition de l'enfant

(1) Joseph Delbès était né à Villefranche en 1745. A l'âge de dix-sept ans, il entra au couvent des Dominicains de Toulouse : un de ses oncles maternels appartenait à cet ordre. En 1763, Joseph Delbès fit ses vœux solennels en qualité de clerc de l'ordre des Frères Prêcheurs du couvent de Montauban. Il fut promu au sacerdoce, en 1770, par Mgr de Barrai, évêque de Castres. Il se livra à la prédication, et en 1776, fut chargé de la chaire de philosophie à l'Académie d'Avignon. Il professa la théologie à Vienne, fut élu prieur de Montauban; plusieurs de ses compatriotes qui ont laissé quelque renom dans ces contrées appartenaient à cette maison : les Pères Bonhomme, Tressac et Dutriac. La famille de ce dernier était alliée à celle du P. Delbès. M"e Éléonore Dutriac, dont il sera question dans l'histoire de la Mère Emilie, était nièce à la mode de Bretagne du P. Delbès. Rappelé à la chaire d'Avignon, qu'il avait déjà occupée avec éclat, le P. Delbès fut ensuite tour à tour prieur des maisons de son ordre à Saint-Gaudens, à Avignon et à Clermont-Ferrand. Il professa la philosophie à Limoges et rentra enlin à Montauban, où les décrets de l'Assemblée constituante le trouvèrent sans charge, livré à un repos que les fatigues lui avaient rendu nécessaire, et dont il ne sortait que pour annoncer la parole de Dieu.

Le 28 février 1791, il déclara à la municipalité de Montauban que son vœu le plus ardent et le plus sincère était de vivre et de mourir dans l'ordre canonial de Saint-Dominique, et qu'il n'entendait nullement s'alfranchir des obligations qu'il avait contractées en y entrant. Il demanda de rester à la maison de Montauban autant qu'il le pourrait. Il en sortit le dernier de tous ses confrères. Il se retira au sein de sa famille, conserva son costume, et ne prit l'habit séculier que lorsque l'évêque de Rodez, Mgr Colbert de Seignelay, eut annoncé que le souverain pontife autorisait les religieux à le porter. Quand les temps devinrent plus fâcheux, le P. Delbès sentit aussi se ranimer son

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empêchèrent d'exiger une longue préparation. Les grâces qu'elle tira de ce premier acte d'union avec Jésus marquèrent bien que la préparation avait été

zèle; il portait partout aux environs de Yillefranche la consolation des secours de la religion. Caché aux environs de Ginals, où demeurait M™e de Pomayrols avec Emilie, âgée alors sept ans, le P. Delbès disait la messe dans la chapelle même du château. En cas d'alarme, il se réfugiait dans des bois situés de l'autre côté du ruisseau qui coule au bas de la colline sur laquelle est bâti Ginals. C'est dans ce bois que le P. Delbès, dénoncé et trahi, fut arrêté. Conduit à Villefranche, il entra dans la ville accompagné de ses deux frères, venus au-devant de lui pour l'assister dans ce danger. On l'écroua dans la maison d'arrêt au milieu des vociférations et des injures d'une population égarée. Condamné à la déportation, malgré son état de santé qui, selon la déclaration du médecin, aurait dû le faire assimiler aux sexagénaires, le P. Delbès fut conduit à Agen. Il y séjourna quelque temps, ainsi que ses autres compagnons d'infortune, parce que leurs conducteurs ne portaient ni arrêt du département, ni même aucune feuille de route concernant les prisonniers et leur destination. Après l'échange de diverses correspondances entre les autorités des deux départements à ce sujet, le P. Delbès et ses compagnons furent dirigés enfin sur Bordeaux. Ils y furent embarqués sur le Jeanty. où ils y retrouvèrent plusieurs prêtres originaires de Villefranche. Sur le même bâtiment était M. Leproust, du diocèse de Tours, qui a laissé de leurs souffrances à tous une intéressante relation publiée dans le second volume des Serviteurs de Dieu. Malgré l'état déplorable do sa santé, le P. Delbès supporta ces misères ; il expiait, disait-il, ses péchés. Il quitta les pontons le 12 avril 1793, dimanche de Quasimodo. M. Leproust a raconté de quelle manière fut ordonnée la mise en liberté des détenus abord du Jeanty.

De retour à Villefranche, le P. Delbès s'occupa de combattre le schisme de l'Église constitutionnelle qui s'était installé dans une des paroisses do la ville. Lorsque, sous le Directoire, la persécution recommença, le P. Delbès quitta Villefranche et se retira

suffisante. La Mère Emilie se rendait souvent cette jusiice qu'elle croyait avoir fait une bonne première communion. Pour rassurer celles des religieuses qui s'inquiétaient de la légèreté apparente des enfants à ce grand acte de la vie, elle n'oubliait pas de dire qu'en sortant de la sainte table, elle s'amusait, en revenant à sa place, à faire tourner ses doigts. Elle ajoutait, après s'être ainsi donnée en exemple, que pourvu qu'un enfant ait l'innocence. Dieu se place de lui-même et agit dans son cœur.

La Révolution n'avait pas banni toutes les familles considérables de France ; au milieu du scandale général, quelques-unes continuaient à donner des e.xemples de vertu. Emilie put se lier avec des amies de son âge et de sa condition. Une entre autres (1)

de nouveau daus le domaine que possédait sa famille aux environs de Giuals. En 1804, il fut chargé de desservir la chapelle du Calvaire de Villefranche. Il mourut en 1808, le 21 janvier.

(1) Mlle Joséphine du Lac dé Montvert, décédée quelques années plus tard, avant d'avoir atteint sa vingtième année. La Mère Emilie lui garda toujours le plus lidèle souvenir; elle resta en rapport avec cette famille, qui lui confia plus tard, à Villefranche, l'éducation de plusieurs des jeunes parentes de Mlle Joséphine, tandis que le neveu de cette ancienne amie, M. Melchior du Lac, qui a été longtemps un des principaux rédacteurs de l'i/^/u'iv/'s, et qui a eu une grande et active influence sur la direction et l'esprit de cette feuille, avait le bonheur d'être placé sous la discipline de M. l'abbé Marty, et de recevoir de ce prêtre remarquable les plus solides notions de la doctrine religieuse. Nous aurons à parler en détail de M. Marty, dont la piété et les lumières ont laissé une grande impression dans le diocèse de Rodez, et dont nous sommes heureux de iiouvoir rattacher le nom à celui de V Univers,

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appartenait à une maison de mœurs patriarcales dont tous les membres étaient restés fidèles à la pratique des préceptes de la religion. Emilie aimait à s'entretenir avec elle des choses de Dieu. Ginals est situé au-dessus d'un vallon étroit, où l'on descend par des rampes escarpées. De l'autre côté de la rivière, que dominent les terrasses du château, s'étendent des bois où les deux amies se plaisaient à se promener en s'entretenant de leurs lectures et du fruit de leurs méditations. Emilie s'apphquait déjà à ce dernier et salutaire exercice ; elle le faisait avec une sorte de joie sensible et était chaque jour attirée davantage à y rester fidèle. Gomme elle le disait plus tard, le bon Dieu faisait lui-même la méditation dans son cœur. Tous les soirs, à la chute du jour, elle se retirait dans le coin le plus solitaire de la maison, et à la faveur de l'obscurité, elle vaquait amoureusement à ce saint exercice. Dieu lui accorda alors des consolations dont plus tard le souvenir la pénétrait de reconnaissance et la touchait jusqu'aux larmes. Sans avoir jamais eu besoin de préparation ni de direction, elle restait ainsi une demi-heure et quelquefois une heure entière en oraison. Elle mettait du mystère à jouir de cette grâce et se cachait avec soin de sa grand'mére et de ses autres parents; elle croyait n'être remarquée de personne ; on la laissait dans cette persuasion et on n'avait garde de la troubler.

Un jour, pendant sa méditation, le souvenir de sa

bisaïeule traversa l'esprit d'Emilie. Elle était précisément dans l'appartement oîi M""" de Selves était morte. La pensée de cette mort, l'obscurité et le silence causèrent à l'enfant une frayeur dont elle ne put se rendre compte et qu'elle ne sut maîtriser. Elle sortit précipitamment ; son effroi fut tel qu'elle demeura longtemps sans avoir le courage de reprendre la pratique de la méditation. Elle a toujours pensé qu'il y avait eu là un artifice du démon, et que cette frayeur avait été une tentation. Les effets s'en firent promptement sentir; dès qu'elle eut quitté la pratique quotidienne de la méditation, les confessions d'Emilie manifestèrent quelque relâchement. Son confesseur l'engagea à se mettre en garde contre la tiédeur. La communion, à laquelle elle restait fidèle tous les quinze jours, ranimait son âme ; elle commençait aussi déjà à visiter les pauvres, et elle s'acquittait de ses visites avec zèle; mais elle était inquiète, elle craignait d'être inspirée par des vues humaines, surtout elle voulait éviter de paraître pieuse. On retrouvait dans son caractèreune certaine impétuosité de nature, et son confesseur disait que, si elle venait à tourner mal, elle irait loin.

En 1803 (février), son oncle, M. de Pomayrols, se maria (1). Emilie fut aux noces ; elle ne pouvait faire autrement. Pendant le repas, on lui adressa

(1) Stanislas-Guillaume-VicLor, vicomte de Pomayrols, épousa Françoise-Adélaïde Genton de Villefranche, fille du baron Salvy Genton de Villefranche et de Louise de Glairac. Le mariage l'ut

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quelques compliments sur son esprit : elle fut sensible à la louange et se reprocha cette complaisance. Quand les danses commencèrent (1), Emilie refusa d'y participer ; néanmoins elle prit plaisir à voir danser, i.e monde, la musique, la nouveauté des lieux, le bruit et le mouvement d'une fête troublèrent un peu son cœur; elle sentit le péril et ne s'effraya point. Assurée dans une fausse confiance : « Dieu me garde, » disait-elle. Dans le tumulte d'une réunion nombreuse, elle put causer comme en tête à tête avec un jeune homme de ses parents et ne songea point à l'éviter; elle ne s'inquiéta pas de cette sorte de familiarité qui se forme toujours si rapidement en pareille circonstance entre jeunes gens de même âge, et qui, pour être irréfléchie et innocente, si on veut, n'est pas toujours sans danger. Emilie traita son cousin comme elle eût fait un frère; elle accepta son bras pour la promenade, et ne supposa pas même qu'elle put en cela commettre le

célébré dans la chapelle du château de Clairac, près de Cordes (Tarn).

Mme de Pomayrols est morte à Villefranche, le 21 novembre 1864, dans sa quatre-vingt-deuxième année.

(1) Faut-il remarquer qu'il y a un dissentiment sur ce point entre le témoignage de la Mère Emilie et celui de sa tante ? Mme (le Pomayrols a toujours soutenu qu'on n'avait pas danse à son mariage, la ramiile étant en deuil. Des danses eurent-elles lieu à l'insu de M™« de Pomayrols ? Il est certain que la Mère Emilie a raconté à plusieurs de ses filles son refus de prendre part aux danses, sa complaisance à les regarder, et l'impression qu'elle garda de co spectacle. Elle n'a pu se tromper.

moindre mal. Après les fêtes, sa grand'mère en l'embrassant lui dit qu'elle avait été bien sage. Tout, en effet, avait été dans l'ordre : Emilie avait refusé de prendre part aux danses ; il semblait que son âme avait sans dommage traversé l'atmosphère d'une réunion mondaine. Il n'en était pas tout à fait ainsi. La pureté de l'âme est une vertu délicate que le moindre souffle peut ternir. Emilie avait pris à cette fête l'amour du monde et le goût de la toilette. Désormais, elle commença à apporter quelque recherche à sa mise; elle n'était pas inspirée par d'autre motif que celui de se complaire à elle-même, et elle évitait encore d'y mettre trop de prétentions, mais elle déclinait, comme elle le dit, et elle déclinait rapidement. Elle passa tout le carême sans communier. Elle tenait toujours à se cacher pour accomplir ses pratiques de dévotion; mais en conservant ce goût du mystère, peut-être en avait-elle changé les motifs? Elle se confessait à un père chartreux, et elle le quitta parce qu'il lui recommanda de s'approcher plus fréquemment des sacrements.

Après les fêtes de Pâques, Emilie était retournée à Ginals avec sa grand'mère et les nouveaux mariés. Le goût pour le monde trouvait de quoi s'alimenter. Emilie ne songeait pas du tout à la retraite, elle se plaisait dans les réunions; elle ne manqua pas de se montrer à toutes les personnes qui vinrent visiter M. et M""^ de Pomayrols. Elle étudiait les manières des dames qui lui paraissaient avoir bonne

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façon et s'efforçait de les imiter. Elle ne voulait pas encore chercher à briller ; mais elle voulait donner d'elle bonne opinion. Livrée sans défense à toutes les suggestions qui pouvaient se présenter, elle ne se rendit pas compte d'une sorte d'agrément qu'elle éprouvait à rencontrer un jeune homme qu'elle était à même de voir souvent. Un examen attentif l'eût éclairée facilement sur cette petite complaisance. Heureusement ce jeune homme quitta le pays, (c Ce fut, disait plus tard la Mère Emilie, un grand coup de Providence. » L'attrait d'ailleurs avait été léger. L'impression en fut vite effacée. Un autre péril d'une nature différente se présenta bientôt ; Emilie s'y exposa avec le même laisser aller. Une personne imprudente, qui n'avait pas mission de diriger ses lectures, lui prêta des livres peu convenables à une jeune personne. Emilie commença à en lire un qui pouvait être mauvais pour elle. Elle y prenait un certain plaisir. Mais la Providence veillait toujours. M™^ de Pomayrols reconnut quel ouvrage lisait sa petite-fille ; elle put enlever le livre avant qu'Emilie y eût rencontré aucun passage dangereux.

Emilie passa ainsi Tété sans avoir même conscience du péril que courait son âme; elle lisait encore tous les jours l'exercice de la Messe, mais elle recherchait avec soin les livres où il était le plus court. Elle ne communia pas de tout l'été ; elle quitta son confesseur parce qu'il l'exhortait à fréquenter la sainte

Communion. Ses résolutions étaient prises : elle voulait remplir ses devoirs et se sauver, elle voulait aussi se garder de l'exagération du zèle et ne pas renoncer à la part de plaisirs permis que le monde pouvait lui offrir. Elle craignait, pour ainsi dire, de s'engager au service de Dieu; elle s'éloignait de ses invitations, et, pendant l'espace de dixhuit mois, elle s'approcha seulement quatre ou cinq fois de la sainte Table. Le goût du monde augmentait dans son cœur; et, sans commettre aucun acte répréhensible, elle s'y engageait chaque jour davantage. (( Ce sont là, disait plus tard la Mère Emihe, des jours que je voudrais effacer de ma vie avec des larmes de sang! »

Cependant la grand'mère d'Emilie, M""^ de Pomayrois, que ses premiers désirs, comme nous avons dit, avaient portée vers la vocation religieuse, après avoir établi ses enfants, songea à se retirer du monde et à aller achever sa vie dans la retraite et la prière. A cette époque, l'orage révolutionnaire avait calmé ses premières fureurs; les religieuses dispersées cherchaient déjà à se réunir pour reprendre ensemble la douce vie que leurs saintes règles leur avaient fait connaître autrefois. Il était impossible de songer à reconstituer toutes les communautés et congrégations dispersées depuis déjà douze ans. Une dame de l'ancienne famille Castanet d'Armagnac, ursuline avant 1789 et appelée en religion M"^" Saint-Cyr , avait ouvert à Villefranche de

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Rouergue une maison, où s'étaient réfugiées, comme dans un asile bénit, des religieuses de divers ordres, heureuses de fuir le monde où les avaient rejetées les événements de la Révolution. Elles formaient une sorte d'association où chacune en son particulier observait sa règle le mieux possible. La différence de ces diverses pratiques était sans doute une cause de faiblesse pour la communauté; mais dans le dénùment extrême où l'on se trouvait alors, la maison de M™® Saint-Gyr rendit d'importants services et s'éleva rapidement à une certaine prospérité. Le lien commun, qui unit les efforts des âmes qui s'y étaient abritées, fut l'éducation de la jeunesse.

M™® de Pomayrols avait résolu de finir sa vie dans cette maison et d'y entrer en qualité de pensionnaire. Elle hésitait à emmener avec elle Emilie, dont elle ne s'était jamais séparée et dont elle avait bien su démêler les dispositions. En contraignant cette enfant à une manière de vie trop sérieuse, M™« de Pomayrols craignait de l'éloigner davantage de la pratique du bien. Cette institutrice habile usa donc de ménagements comme elle avait toujours fait avec ce jeune esprit facile à s'enflammer. Elle annonça son projet de retraite à sa petitefille, la laissant maîtresse de l'accompagner chez M""^ Saint-Gyr ou de rentrer chez ses parents, à Druelle. Cette alternative épouvanta Emilie. Si l'intérieur d'un couvent lui faisait horreur, la vie retirée

dans une campagne isolée comme Druelle ne lui som'iait pas beaucoup. Il y avait un troisième parti qui lui eût fort agréé : c'était de rester à Ginals, auprès de sa jeu ne tante, au milieu des diverses compagnies qui s'y rendaient des environs. La jeune M"^ de Pomayrols eût appuyé cet arrangement de tout son cœur, car elle était attachée à M"° de Rodât. La grand'mère s'y opposa d'une manière absolue. Emilie pleura ; mais elle comprit qu'il fallait, comme lorsqu'elle était petite fille, en venir à exécuter les volontés de sa grand'mère. Elle choisit la maison paternelle. Sa douleur de quitter Ginals et les distractions qu'elle y avait trouvées, fut extrême : ce fut la peine la plus grande qu'elle eût encore éprouvée. Elle avait près de seize ans.

M. et M"'° de Rodât menaient une vie fort retirée dans leur château. Ils étaient d'une sévérité extrême de mœurs. Ils exercèrent sur leur fille la plus exacte surveillance. Ils ne la laissaient jamais sortir seule, et ils avaient continuellement l'œil sur ses actions. Après plusieurs mois de séjour et d'ennui à Druelle, Émihe alla passer quelques jours chez un de ses parents : elle y retrouva encore, à l'occasion d'un mariage, ce mouvement du monde et des fêtes qu'elle aimait; elle y retrouva aussi les dangers qu'elle avait déjà bravés à Glairac et à Ginals. Jusque-là, elle avait toujours refusé de participer aux danses, et son intention était bien de persévérer dans cette réserve ; mais il était impossible de se tenir sur la

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pente glissante ou elle était placée : elle céda encore sur un point et consentit à se mêler à une ronde. Elle s'est depuis bien souvent reproché ce plaisir : il était innocent en lui-même, sans doute, mais l'état général de l'âme d'Emilie pouvait alarmer sérieusement sur son avenir. Elle n'était en garde contre aucune de ses impressions, elle ne demandait qu'à satisfaire ses désirs. Elle pouvait encore se rendre cette justice qu'elle ne faisait pas le mal; mais elle oubliait que la vie est une lutte et que le chrétien a toujours des ennemis à combattre : c'était là déjà une grande faiblesse. Encore une fois, elle ressentit, et sans s'en alarmer plus qu'elle n'avait déjà fait, un sentiment d'attrait et de complaisance pour un jeune homme qu'elle eut occasion de voir de temps à autre. La Providence ne se lassa pas de veiller sur cette âme si imprudente au miheu des dangers, et si négligente à suivre les conseils de sagesse. Le jeune homme quitta le pays avant que la tranquiUité d'Emilie eût été troublée.

Ce cœur si hésitant à embrasser la volonté divine était néanmoins poursuivi i)ar la grâce et portait des signes manifestes de prédestination. Malgré le désir de se donner au monde et de jouir de ses plaisirs, il gardait un vif attrait pour les pauvres. Comme la 'Mère Anne-Jacqueline Favre au temps de sa dissipation, M""' de Rodât trouvait une grande douceur à les secourir.

Elle avait, lorsqu'elle habitait Villefranche avec

sa grand'mère, formé amitié avec une sainte fille d'humble condition nommée Marie-Anne Gombert (1), dont l'unique pensée était au soulagement des malheureux. Toutes les fois qu'Emilie le pouvait, elle accompagnait cette flUe dévouée dans ses visites aux pauvres et aux malades. Un jour, elles étaient sorties ensemble pour remplir cet office si cher aux élus ; en examinant toutes leurs ressources, elles trouvèrent qu'elles avaient à leur disposition une somme de trois francs. Énnilie tenait la bourse, et Marie-Anne, dont l'expérience était plus grande, indiquait la petite somme qu'il fallait laisser dans chaque logis. Au retour, elles se félicitaient d'avoir bien eniployé leur temps et visité un grand nombre de malades. Elles furent prises de la curiosité d'en savoir le nombre ; elles en comptèrent vingt. Chacun d'eux avait reçu trois, quatre et même cinq sous; elles eurent beau rechercher si quelqu'autre argent s'était mêlé à celui qu'elles avaient destiné aux aumônes . il leur fut bien prouvé qu'elles n'avaient absolument rien ni l'une ni l'autre en dehors de la somme de trois francs. Marie- Aiine, accoutumée aux marques de la protection divine, ne s'étonna point ; elle leva les yeux au ciel et dit ces deux mots : « Providence de Dieu! »

Emilie aurait pu être troublée davantage, mais, nous l'avons dit, ses résolutions étaient prises ; ces

(1) Morte en 1818 ou 1819. Nous la retrouvons plus loin.

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irémices des merveilles que la Providence devait ipûrer entre ses mains dans cette voie du soulage- ,nent des pauvres, ne purent rien changer au plan [u'elle s'était formé : elle craignait d'être attirée au lervice divin; elle voulait goûter aux joies du nonde. Dieu employa d'autres moyens pour réluire ce cœur sur lequel l'exemple même paraissait inefficace. Les actes de piété d'une des sœurs l'Emilie la laissaient indifférente; les avis que dans e danger où elle se trouvait, sa tante, la religieuse le la Visitation, pouvait lui donner, ne la louchaient loint davantage. Dieu la frappa dans son corps.

Une maladie de langueur s'empara d'Emihe. Elle 3assa tristement l'hiver à Druelle, s'affeclant beau- ;oup de l'épuisement de ses forces et de l'état de aiblesse où était tombé son esprit. Elle regrettait )ar-dessus tout les agréments extérieurs de son âge ; )lle ressentait un dépit extrême de se voir pâle et anguissante. On essayait vainement de la distraire; îlle se renfermait dans une morne tristesse. Les nédecins ne prescrivaient aucun remède; ils conseillaient un peu d'exercice, des promenades à che- /al; ils attendaient le printemps. Emilie cependant le rentrait point en elle-même ; les avertissements le la maladie semblaient inutiles. Pâques (1804) irriva; elle ne s'aperçut pas du relâchement dans equel elle vivait. Elle ne songea pas même à s'exaniner sur ce point : elle remplit le devoir pascal ;ans entendre le moindre reproche dans sa cons-

cience. Tout y semblait endormi; rien no faisait présager les sources de grâces qui allaient jaillir dans ce cœur et Tinonder. Avec le printemps, Emilie retrouva la santé et ne pensa pas plus à remercier Dieu qu'elle n'avait songé à accepter de sa main l'épreuve de la maladie. Cependant, à la Fête- Dieu (1804), à l'occasion du jubilé, elle voulut s'approcher des sacrements. Le prêtre zélé auquel elle s'adressa chercha à lui faire connaître le véritable état de son âme. Tout d'un coup elle fut éclairée : elle vit, elle détesta ce qu'elle appela depuis ses égarements. En un instant, par un de ces coups familiers à la grâce , elle se trouva transformée. Elle n'eut pas besoin de former une résolution ; elle trouva sa volonté déterminée à être à Dieu sans partage.

Les folles pensées dans lesquelles elle se complaisait étaient évanouies ; il n'y avait plus en elle que des pensées généreuses. Le monde était digne de mépris, ses opinions étaient désormais incapables de toucher une âme tournée vers les célestes désirs. Les vanités et l'amour de la parure étaient remplacés par une complète indifférence. L'amitié humaine même ne lui était plus rien; elle soupirait après Dieu, elle le désirait, elle l'aimait. Son cœur ne pouvait suffire à cet amour, et les transports de la reconnaissance le faisaient déborder. Elle nageait dans les délices : elle éprouvait un bien-être et une joie incomparables. « C'est le Ciel, » disait-elle. Toutes les

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verlus étaient dans son cœur comme si elle les eût Iiruiblement pratiquées pendant trente ans. Cette âme touchée par la force de Dieu se sentait capable (lo tous les sacrifices, elle acceptait tous les dévouements et les embrassait à l'avance; elle ne voyait ([lie Dieu, elle ne voulait que Dieu; elle était devant lui, elle le contemplait, elle Tadorait. Elle entra ainsi, avec impétuosité, on peut dire, dans la prali(iue la plus élevée de la vie chrétienne : en compai;iiio d'une sainte fille, elle passait les journées entières du dimanche àl'égHse, variant sans jamais se lasser les exercices de dévotion. Durant la semaine, elle gravissait deux fois par jour une haute montagne sur laquelle était un calvaire et y faisait le chemin de la croix; elle faisait cet exercice par tous les temps et ne l'interrompit pas en hiver ; quelquefois elle prenait plaisir à se mettre les genoux sur des pierres ou sur des morceaux de bois. Elle ressentait pour la mortification l'attrait mystérieux et puissant qu'éprouvent toutes les âmes d'élite : elle voulait vaincre son cœur, elle voulait opprimer sa chair ; elle embrassait ardemment la croix, allant toujours à ce qui lui coûtait davantage. Elle aimait rimmilité, elle chérissait déjà l'abjection. Elle avait adopté un costume très-simple et bien audessous de sa condition ; elle visitait les pauvres avec une ardeur toute renouvelée dans l'esprit de Dieu. Elle les soignait et ne se rebutait pas de leurs infirmités : à rinsu de ses parents, elle soigna et consola

une femme atteinte de la lèpre. Elle avait recours à toutes sortes d'industrie ; elle glanait pour les pauvres. Après les vendanges et la cueillette des fruits, elle parcourait les vergers et les vignes pour ramasser les fruits oubliés et en faire des confitures qu'elle distribuait en aumônes.

Cette àrae droite et forte était courte dans ses confessions. Son confesseur lui parlait peu : ce peu lui suffisait ; l'amour la conduisait et lui versait ses lumières; le désir de la sainte communion la brûlait; elle passait sans dormir la nuit qui précédait le jour où elle devait s'approcher de la sainte table. Tout dans la nature l'élevait vers les pensées éternelles. Il y avait auprès du château un ruisseau qui était pour elle comme une inépuisable source de méditation. La simplicité des filles de campagne la charmait : elle aimait à s'entretenir avec elles et à leur parler de leurs âmes et de Dieu.

Cependant, en même temps que les vertus se développaient dans son cœur, l'esprit actif d'Emilie se nourrissait de fortes et suaves lectures. Sa tante, Agathe de Pomayrols, avait emporté de son couvent des papiers et des livres concernant la Visitation. Émihe avait lu ces divers écrits ; elle s'était familiarisée dans les ouvrages de la Mère de Chaugy avec toute cette pléiade de saintes femmes, amies et disciples de M'"® de Chantai, ayant vécu auprès d'elle de la vie communi(iuée par le cœur embrasé d'amour de saint François de Sales. Émihe se forma

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avec ce maître charmant à la vie spirituelle; elle s'appliquait à connaître Jésus dans sa vie terrestre : elle savait les Psaumes par cœur, et, dans un commerce continuel avec les divins enseignements, elle acquit une instruction solide qui, unie aux clartés dont Dieu se plaisait à inonder cette âme, étonnait et ravissait ceux qui plus tard furent à même de la connaître.

38 LA VÉNÉflABLE MÈRE

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