CHAPITRE IV
Comment la Vénérable rencontra le guide qui devait la diriger dans la vie spirituelle, et comment elle vécut dans l'attente de sa sainte vocation.
Après un an et demi de séparation, M"« de Pomayrols redemanda sa petite-fille. Emilie fut affligée à la pensée de quitter Druelle et les lieux où elle avait était prévenue de tant de grâces. Elle ignorait celles qui l'attendaient à Villefranche. Une des plus utiles et des plus précieuses à son âme fut la direction de M. Tabbé Marty.
M. Marty a laissé un renom considérable dans le diocèse de Rodez. Avant la Révolution, il avait étudié en Sorbonne et professé avec éclat la philosophie au collège du Plessis, à Paris. Il refusa le serment constitutionnel en 1791, et émigra (1) : du-
(1) Antoine Marty, né le 27 mai 1757, à Labastide-Capdenac. près de Villefranche, av=iit fait ses classes de grammaire, d'humanités et de rhétorique au collège de celte ville, dirigé alors par les Pères de la Doctrine chrétienne. Il étudia ensuite pendant
rant les années d'exil, il poursuivit avec ardeur ses études théologiques en même temps que son âme savourait de plus en plus les délices de la piété indeux ans au collège de Rodez. Ses talents et leur précocité le signalèrent à l'évêque, Mgr Champion de Cicé, qui le dirigea sur Paris pour y poursuivre ses hautes éludes. Antoine Marty avait alors quinze ans. Il obtint une bourse au séminaire des Trente- Trois et suivit les cours de Sorbonne. Il fut licencié en 1783 ; sa thèse est du 8 novembre. Il se destinait à l'enseignement de la philosophie; les statuts de l'Université interdisaient cet enseignement aux docteurs, M. Marty ne songea point à obtenir ce titre. A peine fut-il licencié, qu'il fut pourvu d'une chaire au collège du Plessis, dont il ne descendit qu'en 1791, en refusant le serment constitutionnel; il resta encore quelque temps à Paris et émigra en 1792.
Dans une lettre adressée à ses lilles, la Mère Emilie rapporte le récit de cet exil, tel que M. Marty l'avait fait lui-même, un jour (1828), à quelques religieuses de la Sainte-Famille, à Aubin.
« Un soir, à la récréation, notre Père eut la complaisance de nous raconter ce qui lui arriva à l'époque de son exil. Afin que vous partagiez le plaisir que nous avons eu à l'entendre, je vais vous le répéter.
« En 1792, j'étais aux Eudistes, nous dit-il, c'était le fort de la « révolution : le roi était enfermé dans la tour du Temple. « Sachant que les visites domiciliaires s'exécutaient avec rigueur, « et qu'on devait même venir chez nous, je crus prudent de « quitter la maison. Je m'adressai au supérieur des Anglais, « maison voisine de la nôtre, et je le priai de me recevoir en « pension. Il le lit avec bonté. Deux ou trois jours après, les « brigands allèrent aux Eudistes. » (Ce devait être le 10 août, jour où fut arrêté et conduit aux Carmes le charitable et vénérable M. Hébert, supérieur des Eudistes. H avait confessé Louis XVI dans les premiers jours d'août; le roi ne fut enfermé au Temple que le 13 de ce mois. M. Hébert est mort le 2 septembre, aumassacre des Cannes.) « Deux prêtres s'échappèrent en sautant
térieure. Après le concordat, retiré à Villefranche pour y exercer les modestes fonctions de vicaire, il se refusa obstinément à tout ministère qui aurait pu
« par-dessus une très-haute muraille qui séparait leur maison « de celle des Anglais. Tout allait donc bien pour eux; mais ils « eurent une curiosité dont ils ne furent pas seuls à souffrir ; ils « s'avisèrent de regarder par-dessus la muraille qu'ils venaient « de franchir, dans la maison où étaient les assassins : ils « furent aperçus; les assassins poussèrent des hurlements « affreux, en criant qu'ils sauraient bien retrouver leurs victimes. « Les deux pauvres prêtres, épouvantés, coururent à travers le « jardin vers une fenêtre garnie de barres de fer et donnant dans « un salon, où étaient en ce moment M. le supérieur et les « autres prêtres anglais ; j'y étais avec eux, ainsi que deux « autres français. Les deux fugitifs demandent qu'on ouvre par (i charité. « Si nous ne les recevons pas, disent ces messieurs, ils « vont être sabrés : arrive ce que Dieu voudra ! » Les portes leur « sont ouvertes,
a Cependant les assassins entrent aussi; ils pénètrent dans « le salon et demandent le maitre de la maison. Celui-ci (M. le « supérieur) leur répond avec douceur. « Qui es-tu? lui demandeci l-on. — Je suis Anglais. » L'un des nouveaux arrivés lui <i parle en cette langue pour voir s'il mentait; le supérieur, « comme vous pensez, ne fut pas en peine. Les brigands se con- « tentèrent de sa réponse. « Ces messieurs sont chez eux, dirent- « ils, il faut respecter la propriété. » Toutefois ils s'étendaient en « reproches sur ce qu'on avait reçu des fugitifs. On répondit « qu'ils s'étaient présentés et qu'on n'avait pas cru mal faire en « leur ouvrant. On m'interrogea à mon tour; Je répondis que « j'étais Français, et chez les Anglais depuis quelques jours « seulement. « Tu marcheras avec les autres, » me dit-on.
« M. Godescard, chanoine de Sainte-Opportune, traducteur de « la Vie (les Saints, prêtre savant et zélé, était de ceux qui « devaient marcher ; il dit aux brigands : « Que ferez-vous de « moi? je suis cassé de vieillesse, je suis venu dans cette maison « pour y finir mes jours, qui ne seront pas longs; laissez-moi je
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le mettre en relief : il était jaloux uniquement du salut des âmes. Dans le but de leur être utile, il fonda à Villefranche une école que l'autorité uni-
« vous prie. » Ils eurent égard à sa prière et le laissèrent. Pour « nous, on nous mena devant un comité qu'ils nommaient « permanent. Il y avait là beaucoup de figures sinistres. Ces « prétendus juges nous firent question sur question. On nous « interrogea chacun séparément. Je ne me rappelle pas les « questions qu'on me lit : ce que je sais, c'est que nous atten- « dions tous la mort. A la fin, les juges dirent : « Ils peuvent « rentrer chez eux. » Ils n'eurent pas besoin de répéter leur « arrêt. Dieu ne voulut pas qu'ils prononçassent le mot fatal : a Aux Carmes ! » comme ils en avaient l'habitude. Ils aimaient « à être laconiques dans leurs sentences.
« Je revins chez les Anglais. Je ne savais trop à quoi me déter- « miner; j'étais en danger en restant, et je n'avais pas de papiers « pour m'en aller. Arrive le 2 septembre, jour à jamais affreux! « Les brigands, soudoyés pour massacrer les prêtres et tous les « Français détenus en prison, passèrent devant notre porte, plus « ivres encore de sang que de vin. Chacun de nous songea à la « mort, et nous pensions la voir arriver avec ces hommes. « Cependant, soit qu'ils fussent las dn tuer, ou qu'ils n'eussent « point d'ordre, ce qui est plus vraisemblable, ils n'entrèrent « pas, et j'en fus quitte encore pour la peur ; mais je songeais « sérieusement à sortir de Paris à tout prix. La chose était « difficile, la ville était fermée avec soin. La Providence permit « qu'une porte se trouvât ouverte : quelqu'un eut la charité de « nous prévenir ; nous partîmes aussitôt, deux autres prêtres et (c moi : nous nous hâtions autant que les Juifs sortant de « l'Egypte. Je ne me rappelle pas bien si nous avions des malles, <( mais j'emportai mon bréviaire. Nous étions en habit séculier. « En sortant de Paris, nous trouvons un homme revenant de « vendre une charretée d'œufs ; il y avait de la paille dans sa « charrette, nous nous mettons dessus et arrivons ainsi à Saint- « Denis. Nous gagnons ensuite Beauvais, où nous entrons « comme si, étant de la ville, nous revenions de la promenade.
versitaire fit fermer en 1811, et qui fut rouverte en 1814. Sous la Restauration, comme sous l'Empire, cette école fit déserter le collège de la ville.
« Quelques personnes nous firent donner un passe-port 'pour « l'Allemagne ; en deux jours nous étions hors de France. En '< traversant la Belgique, nous songions à nous délasser un peu; « mais les Français ne nous en donnèrent pas le temps. Les «armées républicaines arrivaient; il semblait qu'elles pour- « suivissent les prêtres français jusqu'à l'étranger. Je restai « cependant quelques jours à Bruxelles. Dans les pays que « nous traversions, les capucins et d'autres couvents de religieux, « entre autres les oratoriens, nous nourrissaient. J'étais chez des « oratoriens, lorsqu'on vint donner ordre au supérieur, de la « part du roi de Prusse, de ne point garder de Français chez lui. a Ce bon supérieur vint nous annoncer cette triste nouvelle les a larmes aux yeux ; il paraissait plus affecté que nous-mêmes. Il « nous rappela ce passage de l'Écriture : Priez Dieu que votre « fuite n'arrive pas en hiver. Il nous exhorta à la résignation, et « nous montra, par toutes sortes d'égards, combien il lui en « coûtait d'obéir à un édit qui était pour tous les États du roi de « Prusse; la politique des républicains avait forcé le roi de « donner ces ordres. J'avais envie de voir les principales villes « des Pays-Bas ; à la faveur d'un petit calme qui survint sur « ces entrefaites, j'en visitai plusieurs : Louvain, fameuse par « son ancienne université, Ypres, Malines, Bruges, et Berg-op- « Zoom; j'en aurais vu d'autres encore ; mais la tempête revint, « il fallut changer de demeure. J'y étais habitué. Je restai deux « ans à Menden. Voici comment -. le président, sachant qu'il y « avait dans la ville trois Français, pensa que peut-être il « pourrait trouver parmi eux un précepteur pour son fils : il « demanda au roi de Prusse la permission de les retenir. Il me « choisit pour donner des leçons de français à ce jeune homme ; « les leçons avaient lieu tous les jours, elles duraient une heure : « à mon tour j'étudiai l'allemand. On nous chassa encore. Je fus « à Munster, évêché dépendant du roi d'Angleterre. On s'était « accordé dans celte ville à ce qu'un catholique et un protestant
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M. Frayssinous, alors président delà CoDimission de l'instruction publique , imagina pour éteindre la concurrence, de nommer M. l'abbé Marty principal
« serait évèijue altornativement; le duc d'York était évêque de « Munster alors. » {Erreur manifeste échappée à la plume de la Mère Emilie plutôt qu'à la mémoire de M. Marty. L'évêché de Munster était, à cette époque, uni à l'archevêché de Cologne, qu'occupait Maximitien d'Autriche, frère de Marie- Antoinette, prélat dont les doctrines joséphiles désolaient l'Église.) « Il y « avait cependant un grand vicaire pour les catholiques, et des « chanoines desservaient une collégiale. Un de ces chanoines, « grand homme de bien, me reçut chez lui et me garda environ « huit ans. Les choses s'arrangèrent un peu en France ; j'eus le « désir de revoir ma chère patrie : je quittai donc M. le chanoine « qui me plaignait, et aurait voulu me garder encore.
a Nous étions plusieurs à vouloir rentrer en France; arrivés « dans une ville nouvellement conquise, nous nous présentons « chez le préfet pour lui demander un passe-port. Il nous répond « qu'avant tout il faut faire un serment que le gouvernement u exige : en même temps, il nous montre la pancarte contenant « les articles dont il s'agissait de jurer l'observance. « Notre « conscience, répondimes-nous, ne nous permet pas de faire une « telle promesse. » Le préfet reprit qu'il ne pouvait pas donner « de passe-port sans cette formalité. « A ce prix nous ne l'achè- « terons pas ; nous connaissons le chemin de l'Allemagne, nous « le reprendrons! » Nous voilà dans la rue, nous ne pouvions pas « môme rester dans la ville sans risquer notre liberté et peut- « être notre vie. Je tournai mes vues du côté de Paris. Je savais « que le cardinal Caprara y était en qualité de légat ; je connais- « sais son secrétaire. Je dressai un mémoire dans lequel je (( demandais de rentrer dans l'intérieur de la France. Son Émi- « nence me répondit qu'il venait demander au gouvernement des « choses qu'on lui avait refusées, qu'il fallait patienter encore, « ou nous adresser à quelqu'autre qui serait peut-être plus « heureux (jue lui. J'envoyai mon mémoire à l'archevêque de (( Matines : il ne me répondit pas. Que faire ? Il me vint en
du collège de Villefranche. M. Frayssinous connaissait si bien le mérite de M. Marty, qu'il voulut l'appeler à la Sorbonne quand le gouvernement entreprit de reconstituer ce corps célèbre. M. Marty avait plus d'une raison pour refuser cet honneur. Ses connaissances raisonnées et ferventes des droits de l'Église et de la vertu du Vicaire de Jésus-Christ n'auraient peut-être pas très bien cadré avec les préjugés parlementaires 'et les prétentions royales?
« pensée de tourner mes pas vers Bruges, dont on nous avait a dit que le préfet allait à la messe. Nous pensions qu'il serait « plus facile ou plus juste. Nous partons et nous tenons des tt chemins détournés. Arrivés à Bruges, nous entrons comme « nous pouvons dans la ville. Nous nous présentons à la pré- « fecture. Le préfet n'y était pas, il aurait peut-être fait des « difficultés ; nous nous adressons au secrétaire, c'était un brave « homme. Nous lui demandons des passe-ports : o Très-volon- « tiers, nous dit-il, je vais vous lire les décrets du gouverne- « ment, vous ferez ensuite ce que vous voudrez. » Il prend la
pancarte, lit tout gracieusement, ne demande point de serment, « nous donne un sauf-conduit et nous souhaite bon voyage^ u Nous le remercions à peine, et nous nous hâtons de partir ; nous « redoutions un contre-ordre. Nous trouvons une diligence que » nous semble envoyée par la Providence; nous montons en « voiture. En deux jours nous étions à Paris. J'en passai six dans « cette ville ; c'était en 1802. Quoiqu'on eût un peu plus de « liberté alors, depuis le consulat de Bonaparte, je n'eus pas « envie de voir cette belle ligure, qui pourtant faisait un certain « bruit, et je partis pour Caliors; de là je vins ù la Bastide. >»
" Voilà ce que notre père nous dit de plus intéressant sur sou exil... Nous lui demandâmes encore bien des choses auxquelles il répondit avec bonté. A la fin il nous dit : « Nous ferions « bien comme saint Benoît et sainte Scolastique! » Il nous donna sa bénédiction, et chacun se retira... »
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ménagés alors par presque tous les théologiens les plus avisés et les plus recommandés du moment. M. Marty était de l'école purement romaine : c'est peut-être là le secret de la fécondité de son active et intelligente piété. Sa présence avait ranimé la foi et la dévotion dans Villefranche, et il s'y trouvait, pour ainsi dire, déjà pris dans les liens de ses œuvres.
En présence des désastres spirituels qu'avait amenés l'interruption du culte en France, ce n'était pas tout de s'appliquer aux travaux du ministère paroissial et de s'occuper des jeunes gens. Avant d'avoir rien entrepris pour eux, M. Marty avait pensé aux jeunes filles, privées par la Révolution de tous les moyens d'instruction et d'éducation que l'Eglise leur avait autrefois prodigués. Le Bon Pasteur cependant n'oubliait pas ses brebis ; il ménagea les circonstances pour amener à M. Marty, dans la jeune Emilie, une coopératrice préparée pour ce dessein. M. Marty avait la direction spirituelle de la maison de M""^ Saint-Gyr; naturellement il vit Emilie; il la confessa et admira la conduite do Dieu sur cette enfant. De son côté, Emilie trouva cette joie et cette paix sensibles qu'éprouve toute âme placée sous la direction que Dieu lui a préparée. Elle s'ouvrit avec confiance et abandon. M. Marty la confessait trois ou quatre fois par semaine; il l'instruisit à rendre com'pte de son intérieur et l'admit à la communion fréquente. Les fautes qu'Emilie se reprochait à cette
époque étaient principalement contre l'humilité ; elle tendait à cette vertu avec ardeur, et plus elle s'accusait, plus le confesseur était heureux, plus il portait la pénitente à remercier Dieu des grâces privilégiées qu'elle recevait.
Malgré la joie que les diverses personnes composant la maison de M""® Saint-Gyr avaient éprouvée à se rendre au bon Dieu, et en dépit de leur ferme volonté de vivre conformément à leur premier état, elles n'avaient pas laissé de sentir les atteintes du monde au milieu duquel elles avaient été forcées de séjourner longtemps. Chacune d'elles, d'ailleurs, avait, comme nous l'avons dit, conservé la règle qu'elle avait embrassée autrefois; bien qu'unies dans un même désir d'appartenir à Dieu et de travailler au salut du prochain, elles ne formaient point une véritable communauté. Emilie ne trouva pas autour d'elle tout ce qui répondait au trait que son imagination s'était formé à l'avance de la vie religieuse. Peut-être, dans la simplicité de sa ferveur, ressemblait-elle un peu à la chère sœur Simplicienne (i), qui ayant pris à la lettre ce qu'on dit des religieuses, qu'elles sont des anges sur la terre et n'ont aucun commerce avec les choses d'ici-bas, s'humiliait dô voir les Sœurs prendre leurs repas, et pensait qu'elles agissaient ainsi par charité et par condes-
(1) Des Filles de Sainte-Marie. (Voir sa notice dans les OEuvres de la Mère de Chaugy.)
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cendance, pour l'empêcher elle-même de rougir de n'avoir pas encore triomphé des besoins et des appétits de la nature. Seulement, il y avait de la différence entre la vie austère et admirable des premières Mères de la Visitation et la liberté inséparable d'une maison comme celle de M"*^ Saint-Gyr. Le tort d'Emilie avait été de s'imaginer trouver la perfection religieuse là où ne régnait pas sans partage la sainte obéissance. Il ne fallait pas s'étonner que des personnes sans règle et sans discipline uniforme ressentissent quelques-unes des infirmités du monde. Mais l'idéal qu'Emilie s'était formé de la perfection religieuse n'avait rien de chimérique : elle avait raison de penser que des personnes vouées au Seigneur ne peuvent pas recevoir de longues et fréquentes visites, et qu'elles doivent être détachées de toutes les choses de la terre. On trouvait cependant son zèle exagéré ; on le regardait comme un feu de jeunesse et de conversion nouvelle ; on lui prédisait que toutes ses effervescences s'apaiseraient au contact des hommes et de la vie. Elle s'attristait alors profondément ; elle se désolait de penser qu'il viendrait un jour où elle serait tiède; elle redoublait de prières et demandait à Dieu de maintenir et d'augmenter toujours dans son âme cette ferveur ardente qui la consumait. Du reste, rien ne lui indiquait la voie où elle devait entrer. M. Marty, sans lui parler d'aucun projet et sans en former peutètre,B attendait que la Providence marquât sa vo-
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Ion té. Emilie vivait dans la maison do M'"^ Saint-Cyr comme son aïeule et sa grand'tante, simplement en qualité de pensionnaire. Sans changer ce titre, M'^^ Saint-Cyr la pria de se charger d'enseigner le catéchisme aux jeunes élèves qui se préparaient à la première communion. Emilie se mit à la besogne do grand cœur. La manière dont elle s'acquitta de cette tâche ravit les élèves. Quelque hruit s'en répandit dans la ville, et bientôt les dames de Villefranche sollicitèrent comme une grâce d'assister aux instructions de M"^ de Rodât.
Celle-ci, avant tout, voulait inspirer la piété à ses élèves ; elle cherchait à exciter leur amour pour la sainte Eucharistie qui est la source de la vie chrétienne; elle parlait souvent de ce mystère adorable, et tout en préparant ces jeunes âmes à recevoir la manne céleste, le pain des forts, la nourriture réservée aux enfants de Dieu, elle les accoutumait à s'approcher avec tremblement, respect et bonheur des autels, à travailler pour leur ornement et à regarder comme un honneur et une joie de disposer les linges, les fleurs et tout ce qui est nécessaire à la célébration du culte et à sa splendeur. Elle mettait tous ses efforts sous la protection de Marie, et n'oubliait pas de recommander sa dévotion ; elle y portait sans cesse ses élèves, leur faisant apprendre et réciter des prières et confiant tout le petit troupeau à la sainte Vierge. Elle se plaisait à la faire honorer sous le nom de divine bergère ; ce titre
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agréait singulièrement à la piété d'Emilie, et elle a toujours aimé à saluer la Mère de Dieu sous cet humble vocable.
Auprès des âmes qui lui étaient confiées, M"^ de Rodât essayait d'appliquer le système de douceur et de patience dont M""^ de Pomayrols avait autrefois usé à son égard. C'était toujours par voie d'insinuation qu'elle cherchait à conduire ses élèves, ne les grondant jamais et s'appliquant sans cesse et en toute circonstance à leur témoigner de l'affection. Elle était attentive à ne pas laisser passer un jour sans donner à chacune d'entre elles une petite marque d'attention particulière : un coup d'oeil, une parole gracieuse, un sourire aimable suffisaient, et ces témoignages si simples étaient d'un grand prix pour les enfants. M"^ de Rodât ne manquait aucune occasion de leur témoigner que son affection veillait sur elles. Quand par hasard elle laissait échapper une parole un peu trop vive, elle s'excusait aussitôt : « Veuillez me pardonner, disait-elle, et ne faites pas comme moi ! » Elle assurait plus tard que ces actes d'humilité n'avaient jamais diminué le respect que lui portaient ses élèves. Quand celles-ci avaient quelques torts les unes envers les autres, Emihe s'appliquait à les faire réparer doucettement, selon son expression. Quand elle-même se sentait un peu émue, elle différait de réprimander. C'était dans la plus parfaite égalité d'humeur qu'elle imposait les pénitences, marquant qu'elle ne faisait
rien que dans l'intérêt des âmes confiées à sa sollicitude. Elle était ferme d'ailleurs, et au milieu de sa douceur ne laissait passer aucune faute. Elle ménageait les amours-propres, réprimandait ses élèves en particulier et récompensait souvent. Au milieu des soins prodigués à ces enfants, M"'^ de Rodât fortifiait son cœur et l'exerçait sans cesse. Quand elle désirait voir pratiquer un acte de vertu, elle commençait par se l'imposer à elle-même. La gloire de Dieu était toujours devant ses yeux : c'était l'unique but de ses travaux. Elle préparait ses élèves à la confession, leur désignait des pratiques pour s'exciter à la contrition. Elle indiquait aussi, avec douceur, à celles qui avaient quelque inclination vicieuse, les moyens d'en triompher, et leur faisait avec soin rendre compte de leurs efforts et de leurs progrès. Ces soins vigilants et animés du seul désir du salut des âmes, étaient couronnés de succès. On cite quelques-unes des élèves de la Vénérable qui, éclairées sur les instincts pervers de leur âme et habilement conduites dans la lutte contre leur naturel, se tournèrent généreusement vers Dieu et gardèrent toujours à leur institutrice une reconnaissance profonde. Une avait l'habitude du mensonge : M"'' de Rodât lui faisait compter tous les soirs ceux qu'elle avait faits dans la journée, et ce seul moyen suffit à la corriger promptement. Une autre paraissait avoir tous les défauts imaginables ; c'était la légèreté, la vanité et la turbulence même. Emilie l'aima d'une
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affection particulière; elle usa à son égard d'artifices si saints et si habiles, qu'elle l'enflamma de l'amour de Dieu, et cette âme, sur laquelle toutes les considérations sérieuses paraissaient devoir glisser, entra aux Carmélites. Il y avait cependant bien à faire. La Mère p]milie racontait plus tard que cette postulante avait si peu du recueillement extérieur et du maintien modeste qui conviennent à une religieuse, qu'après être entrée au couvent, elle ne pouvait encore se retenir de sauter quatre par quatre les degrés de l'escalier. La bonne Mère, dont nous aurons à raconter tant de traits de miséricorde, tirait de cet exemple des conclusions analogues à celles que nous avons déjà indiquées au sujet de la première communion des enfants, à savoir que la bonté de Dieu et le travail de la grâce s'accommodent avec bien des imperfections humaines. Elle ajoutait que les supérieurs ne doivent jamais être découragés par les défauts des postulantes et des novices, et qu'avant de les renvoyer ils doivent prier, se mortifier, prendre toutes sortes de moyens; car, s'ils doivent être moralement sûrs des vocations qu'ils reçoivent, c'est une responsabilité bien redoutable aussi pour eux de refuser l'entrée à une vocation véritable.
Cependant la Servante de Dieu était ainsi entrée par l'instruction religieuse des enfants dans la vie active de la charité, et elle ne devait plus la quitter : chaque jour, au contraire, elle va s'engager davan-
tage dans le service de Dieu et le travail du salut du prochain. Elle ajoute bientôt à sa charge de l'instruction rehgieuse celle de la surveillance des enfants pendant la récréation. Elle se préparait pour cette dernière tâche avec le même soin que pour le catéchisme, offrant toujours à Dieu ses efforts et le priant de bénir ses intentions. Jamais elle ne permit à ses élèves de la toucher ou même de saisir ses vêtements : elle croyait la chasteté, la délicatesse et même sa dignité intéressées à cette réserve. Elle ne jouait pas avec les petites filles, mais elle s'appliquait à les faire jouer; gardant toujours la présence de Dieu, elle en rappelait sans affectation le souvenir au milieu des ébats les plus enfantins. Elle s'entretenait avec enjouement de choses sérieuses; piquant la curiosité de ces jeunes esprits par la révélation de quelque secret de la nature, leur montrant la providence de Dieu accomplissant et gouvernant toutes choses, elle amenait par degrés l'attention de son jeune auditoire sur les matières les plus importantes et les plus ardues. Elle no laissait pas s'écouler une seule récréation sans dire un mot gracieux à chacune de ses élèves, surtout à celles qu'elle avait été obligée de punir ou de réprimander. Bientôt elle se chargea encore de donner aux enfants des leçons de géographie. Gomme dans tout elle recherchait premièrement l'édification de ses élèves, elle préparait ses leçons de géographie pour y mêler quelque chose qui put intéresser le salut des âmes ;
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elle trouvait moyen de parler des saints qui avaient illustré les villes et les royaumes qu'elle nommait, et des institutions religieuses qui y avaient brillé. Au milieu de ces soins, Emilie n'oubliait pas les pauvres ; elle s'efforçait de faire connaître à ses élèves la douceur de la charité. Elle avait toujours à raconter quelques traits de saints qui avaient le plus particulièrement aimé les pauvres et la pauvreté; elle citait leurs exemples et engageait à les imiter ; elle conseillait les petites mortifications que les enfants peuvent s'imposer, et qui, pour être légères, n'en sont pas moins agréables à Dieu. Selon les conseils de la Servante de Dieu, on se retranchait une pomme, une prune, une châtaigne, quelques bouchées de pain même, en carême, on se contentait de pain au goûter, et ce que les mères avaient préparé pour ce repas était donné aux pauvres. On travaillait aussi pour ces derniers : on fabriquait des vêtements que M"^ de Rodât était chargée de distribuer. On s'appliquait avec ardeur à toutes sortes de petites charités ingénieuses dont les hommes pouvaient rire, mais qui, devant Dieu, avaient le mérite de l'humilité. Les leçons ne furent pas perdues : plusieurs des élèves de la Vénérable portèrent dans le monde les fruits de cette charité, dont la semence avait été jetée dans leurs cœurs par une main si habile et si dévouée.
Emilie n'oubliait pas la fin de l'éducation en ce monde ; elle recommandait à ses élèves de bien con-
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sulter et d'étudier leur vocation. Celle de M"^ de Rodât se dessinait tous les jours. Elle n'en avait pas encore une conscience bien nette ; mais elle voulait servir Dieu, le servir de toutes ses forces, dans toutes les voies et dans toutes les occasions possibles. Elle allait même au-delà de ce que demandait la prudence, et l'audace de sa charité ne reculait devant rien : elle entreprit une fois de consoler et de guérir une âme blessée dans ses passions ; elle s'aperçut bientôt que le délire de ces malheureuses est contagieux, et que l'imagination subit toujours volontiers le charme d'un langage enflammé. Elle connut ainsi, par expérience, le danger des mauvaises compagnies et les précautions qu'il faut prendre pour ne passe laisser entraîner par elles; elle eut recours au remède aussitôt qu'elle sentit le péril : elle n'attendit pas que la paix de son âme fût troublée. Elle courut se confesser et rompit avec la malheureuse, dont les débordements furent excessifs.
Décidée à agir désormais avec plus de réserve, elle reçut néanmoins encore une fois les tristes confidences des égarements d'une autre âme. Elle réussit dans l'œuvre de la conversion qu'elle s'était proposée, et elle ne l'avait entreprise qu'avec la permission de M. Marty. Go dernier la blâma, toutefois, d'avoir écouté trop volontiers les récits d'une personne dont la vie avait été scandaleuse.
Il faut citer de pareils exemples pour rappeler avec quelle déhcatesse on doit, même entre chré-
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tiens et avec les intentions les plus charitables, traiter de certaines matières qui restent toujours dangereuses.
Mais toutes les charités ne font pas courir de pareils périls : l'âme de la Servante de Dieu se fortifiait dans un amour pour les pauvres chaque jour plus ardent : elle leur distribuait tout ce dont elle pouvait disposer ; elle vendait ses livres et son linge ; elle portait des vêtements d'étoffes communes qu'elle raccommodait et rapiéçait sans cesse. Elle demeura onze ans environ chez M™^ Saint-Gyr, pendant six ans, on ne lui vit que trois robes; l'argent qu'on lui donnait pour sa toilette était distribué aux pauvres. Ce qu'elle pouvait recevoir de bonbons ou de friandises avait le même emploi. Sa grand'mère et sa tante la connaissaient si bien, que pour lui faire manger des fruits, elles prenaient soin de tirer d'elle la promesse de ne pas les donner aux pauvres. M"* de Rodât ne cédait pas facilement ; autant que possible , elle esquivait tout engagement afin de pouvoir suivre son attrait. D'autres fois, avant de rien accepter, elle stipulait son entière liberté, disant qu'elle voulait être maîtresse de ce qu'on lui donnait. Lorsqu'il s'agissait de l'intérêt des pauvres, ce que le monde appelle les convenances ne la touchait guère. Pour économiser la petite somme nécessaire à acheter des souliers, elle sortait dans la ville avec des pantoufles de toile grise à demi déchirées. Elle ne se contentait pas d'engager ses jeunes élèves h tra-
vailler pour les pauvres et à employer en leur faveur les moindres choses, elle donnait l'exemple ; sa chambre était comme une friperie ; elle faisait toujours des jupes, des langes ou des couvre-pieds avec de vieux chiffons ramassés de toutes parts. Elle ne calculait plus, elle ne réfléchissait plus, pour ainsi dire, devant un pauvre, elle voulait le soulager; dans cette intention, un jour, à Druelle, elle alla jusqu'à dérober quelques sous à son père. Elle fat bien confuse de ce larcin et en demanda pardon à genoux ; elle garda de ce souvenir une extrême délicatesse de conscience, et plus tard, étant chez M™* Saint-Gyr, elle se reprochait et demandait pardon à sa tante d'avoir sans son avis donné une pomme à un pauvre.
La vivacité de ce premier mouvement du cœur en présence de la pauvreté, n'empêchait pas Emilie d'être persévérante dans ses sacrifices; elle les poussait avec simplicité jusqu'à l'héroïsme ; rien ne lui coûtait quand le soulagement d'un malheureux était en question. L'image du Sauveur devant les yeux, elle frictionnait des galeuses ; elle mettait sans précautions les mains dans leur lit; elle immolait toutes les répugnances de la nature, et, un jour, elle revêtit la chemise d'une de ces infortunées. En même temps que M"'' de Rodât, comme sainte Elisabeth buvant l'eau avec laquelle elle avait lavé les pieds du lépreux, offrait à Dieu ces dégoûtants sacrifices, elle lui offrait l'holocauste continuel de ses
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mortifications. Tant qu'elle demeura chezM™^ Saint- Gyr, elle n'alluma pas une seule fois du feu dans sa chambre ; elle approchait cependant du feu sans affectation lorsque les convenances le commandaient. La nuit, elle n'avait qu'une simple couverture de coton, et elle se plaisait à endurer le froid ; elle recherchait aussi la société des personnes dédaignées. Ayant remarqué une ancienne religieuse Clarisse d'une grande piété, mais d'un extérieur peu agréable et peut-être d'un caractère difficile, pour qui on ne paraissait pas avoir grande considération, la Vénérable en fit sa société, s'attacha à elle, devint son infirmière et lui rendit les services de la charité la plus affectueuse. La beauté de son âme, disaitelle, m'avait attirée.
Cette beauté qu'elle reconnaissait dans les autres, elle était toujours occupée à la faire reluire et ne la voyait jamais briller dans son intérieur. Fatiguée par les travaux continuels de l'enseignement, elle se reprochait le plaisir qu'elle trouvait à manger du raisin qui adoucissait Iç feu brûlant de sa poitrine. Elle était jalouse d'acquérir toutes les vertus : on lui reprochait d'être trop sérieuse ; elle lut un traité pour apprendre à être gaie ; elle s'exerça et réussit, dit-elle, à le devenir un peu. M. Marty l'obhgeait à parler; elle obéissait et ne parlait que de Dieu. Elle voulait autant que possible vivre dans la retraite et éviter les visites des personnes du monde. Elle préférait la compagnie des enfants de la maison, et elle
passait avec elles tout le temps dont elle pouvait disposer. Quand elle était obligée de sortir, son maintien était si modeste et elle tenait si constamment les yeux baissés, qu'elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle, et elle manquait toujours à saluer les personnes qui la rencontraient. Ayant été atteinte d'une fistule à l'œil, elle fut forcée de renoncer à toute lecture et accepta volontiers ce nouveau sacrifice. Elle subit un traitement délicat qui exigeait une main exercée ; la présence du médecin autour d'elle importuna sa modestie : elle demanda à la sainte Vierge d'être délivrée de cette maladie, afin de n'être plus obligée de se faire panser. Elle fut exaucée : la fistule disparut ; mais une autre maladie se déclara qui fut bientôt jugée mortelle. On conseilla un remède qui alarmait encore la sainte délicatesse. Elle consulta M. Marty; il la laissa libre d'agir à son gré ; elle refusa le remède, et de bon cœur ofi'rit sa vie à Dieu. Dieu accepta l'offrande, toutefois il ne l'entendit pas dans le sens où la Vénérable l'avait faite. Elle guérit; mais le désir de la vie religieuse était né dans son âme et ne devait plus la quitter.
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