‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 12 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des difficultés que la Servante de Dieu rencontra à suivre sa vocation, et comment elle conçut le premier dessein do l'institut de la Sainte-Famille.

Cette vocation était la récompense de tous les sacrifices qu'Emilie faisait chaque jour, et comme le précieux couronnement de sa fidélité à correspondre aux attraits de la grâce. M"*" de Rodât devait chercher cependant bien longtemps encore, frapper à bien des portes, vaincre bien des obstacles et triompher de bien des sentiments de la nature avant de trouver la voie précise où Dieu la voulait. Elle était surtout attirée par le désir des vœux. Les âmes divinement éclairées éprouvent un bonheur étrange à se lier de la sorte, et le commun des hommes ne comprend rien à ces mystérieux attraits. Les différentes maladies que la Servante de Dieu venait d'essuyer lui faisaient craindre de ne pouvoir jamais accomplir son dessein; en outre, il lui semblait

qu'elle moaiTait quand il faudrait quitter sa grand'mère. Elle confia néanmoins son désira M. l'abbé Marty, et il lui fit différer tout essai d'exécution. Il laissa pendant quatre ans le projet mûrir et se développer dans ce cœur, en prendre, pour ainsi dire, pleine possession. 11 lui avait permis seulement de prononcer secrètement, entre ses mains, les vœux de religion.

Après cette longue épreuve, il l'autorisa enfin à suivre son attrait : M"° de Rodât quitta aussitôt (1809) Villefranche pour se rendre à Figeac. Elle voulait entrer dans la congrégation des Sœurs de la Charité de Nevers. Leur vocation paraissait se rapporter assez bien à la vivacité des affections que cette postulante portait aux pauvres. Fondées à la fin du XVII® siècle, les Sœurs de la Charité et de rinstruction chrétienne de Nevers, qui ne comptaient pas moins de cent quarante étabhssements en 1789, avaient pu traverser la Révolution sans abandonner complètement leurs postes. Comme les Sœurs de la Sagesse, comme d'autres hospitalières en divers endroits, les décrets révolutionnaires, en les privant de leurs biens et en les dépouillant de leurs costumes, n'avaient pu les séparer de leurs pauvres. A Nevers, le directoire du département les avait fait emprisonner; mais les petites gens du peuple, les mariniers de la Loire surtout, s'étaient soulevés et avaient réclamé en tumulte la liberté de leurs mères. Il avait bien fallu obéir et rendre les Sœurs à leurs services de

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charité: elles les continuèrent durant les plus mauvais jours, et un petit noyau de la congrégation put ainsi se perpétuer à l'hospice même de Nevers sous l'aile de la Supérieure générale.

Celle-ci, la mère Pélagie de Molènes, étant venue à mourir le 27 août 1797, la communauté se gouverna et s'inspira des conseils de son assistante, la Mère Anastasie de Montméjo, alors âgée de soixante-seize ans. Le grand âge n'avait pas affaibli le courage de cette digne Mère ; elle multiplia ses conseils et son dévouement aux Sœurs réunies auprès d'elle. Joignant à une prudence consommée une activité qui ne se démentit jamais, elle faisait parvenir des avis aux communautés qui avaient pu rester unies, à celles qui se réformaient tous les jours, à celles même qui restaient dispersées. Sitôt qu'elle entrevit la possibilité de reconstituer la congrégation, la Mère Anastasie ne perdit pas un jour. Le concordat fut signé à Paris le 15 juillet 1801; l'échange des ratifications entre le Saint-Siège et le Premier Consul eut lieu le 10 septembre suivant ; et le 18, la mère Anastasie obtenait de la préfecture de la Nièvre un arrêté qui autorisait les Sœurs de la Charité et de l'Instruction chrétienne à se réunir en communauté. La communauté, encore privée de son costume, procéda aussitôt h l'élection d'une supérieure générale et nomma la Mère Anastasie. Elle s'appliqua dès lors plus éncrgiquement et plus fructueusement que

jamais à renouer les traditions. Elle reconstitua la

maison mère, elle réorganisa le noviciat; les aspirantes ne manquèrent pas, le travail non plus ne fit pas défaut.

L'institut, rétabli de la sorte l'un des premiers de France, jeta un assez vif éclat. Une circonstance particulière lui avait acquis la bienveillance toutepuissante du Premier Consul. Il avait, à l'infirmerie de l'école de Brienne, reçu les soins d'une Sœur de Nevers et il en avait conservé une très vive reconnaissance ; et il étendit sa gratitude à toute la congrégation, à qui il en donna toujours volontiers des témoignages.

Par une faveur plus précieuse encore, cette congrégation renaissante avait reçu la bénédiction du Souverain Pontife. En 1804, lorsque Pie VII se rendait à Paris, au sortir de Nevers, il trouva agenouillés, sur le bord de la route, la communauté entière des Sœurs, les professes et les novices, leurs pauvres même, tous ceux du moins qu'on avait pu faire sortir, les petits enfants, filles et garçons, qu'elles élevaient à l'hospice ou à qui elles faisaient l'école. Pie VII fit arrêter sa voiture au milieu de ce cortège, qui se resserra autour du Souverain Pontife quand la vénérable Mère s'approcha de lui. La Mère Anastasie avait alors quatre-vingt-trois ans : elle était fort petite de taille, et l'âge Pavait courbée. Le Pape fit abaisser le marchepied de la voiture, et il invita cette digne Mère à monter dessus. Elle s'y agenouilla et elle compUmenta le Souverain Pontife

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avec une ardeur cUéloquence et de piété fort touchante. Elle disait en terminant : « Je puis maintenant m'écrier avec Siméon : Laissez, Seigneur, votre servante mourir en paix, puisque mes yeux ont vu votre Vicaire et que sa bénédiction paternelle est descendue sur moi et sur la famille que vous m'aviez confiée! » Pie Vil bénit en effet cette digne Mère; il bénit sa petite congrégation renaissant au milieu des ruines; il bénit les enfants et les pauvres. Il donna ensuite son anneau à baiser à l'heureuse Mère et à toutes ses filles. Il n'oublia pas leur piété, et, en témoignage de l'estime et de l'affection paternelle qu'il portait à la supérieure et à toute la congrégation, il leur fit parvenir de Paris, parles mains de l'évêque d'Autun (1), une parcelle de la vraie croix enfermée dans un magnifique reliquaire.

Ces particularités auraient bien été pour enflammer M. Marty et M"* de Rodât. Je ne sais cependant s'ils en connaissaient les détails; mais depuis longtemps l'esprit et les progrès de l'institut de la Charité et de l'Instruction chrétienne avaient attiré leur attention. Dès 1805, Emilie écrivait de Villefranche à sa sœur, et lui parlait d'une paroisse

(1) Le diocèse de Nevcrs, supprimé par le concordat de 1801, avait éti'î uni à celui d'Autun. L'abbé de Montrichard, grand vicaire de Mk"" François do Fontanges, avait été délégué au gouvernement de la congrégation de Nevers par le prélat qui, de son litre épiscopal, en était le supérieur. L'abbé do Montrichard a soutenu et aidé admirablemoat la Mère Anastasie dans son œuvre de réorganisation.

d'oLi il vient, disait-elle, beaucoup de filles pour se faire Sœurs de Ne vers. Elle ajoutait : « Ces Sœurs « sont en grande faveur auprès de Bonaparte, qui, « à son voyage d'Italie, vit les malades très mal « servis par des hommes, de manière qu'à son « retour il a pris cinq Sœurs qui ont été conduites « en Italie aux frais du gouvernement. On veut en « prendre pour des maisons d'éducation; il ne leur (c manque que des sujets: vois si tu veux en être un, (( Demande au Seigneur qu'il te fasse connaître ta « vocation : je le lui demande pour toi; fais-en de (( même à mon égard. »

En 1809, Emilie ne doutait pas de sa vocation, et elle croyait bien être décidément un sujet pour les Sœurs de Nevers. La petite communauté, où elle allait postuler, avait elle-même, dans son histoire restreinte, assez de beaux exemples de vertu pour exciter et charmer son cœur.

Cette petite communauté de l'hospice de Figeac venait à peine en effet d'être reconstituée et refondée (1807). Grâce au dévouement des âmes qui la composaient, elle n'avait pas cessé, à travers les persécutions révolutionnaires, de vivre et de travailler pour les pauvres. Chassées de l'hospice au plus gros de la tempête, les Sœurs n'avaient pas voulu quitter le pays : une d'entre elles avait été emprisonnée et condamnée à mort. Elle se nommait Thérèse Pelras et ne souhaitait rien tant que le martyre. Elle en avait un exemple dans sa famille.

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Sa sœur selon le sang et la nature aussi bien que selon l'héroïsme et la grâce, Sœur Marie-Henriette(l), religieuse du Carmel de Gompiègne, était du nombre de ces seize Carmélites décapitées à Paris, à la barrière du Trône, qui, le 17 juillet 1794, marchèrent à l'échafaud en chantant le Te Deiom. Leur martyre est célèbre. On sait qu'agenouillées autour de l'instrument de suppHce, elles récitèrent le Veni Creator, et prononcèrent toutes ensemble, à haute voix, la formule de leurs vœux. Sœur Thérèse eût versé son sang d'aussi bon cœur; mais, quelques jours après le martyre des Carmélites, le 9 thermidor la rendit à la liberté : elle en usa pour reprendre auprès des pauvres son service dans l'obéissance. La Supérieure de la communauté, Sœur Gertrude du Tréjet, qui, en 1794, avait déjà soixante-dix ans, rentra à l'hôpital avec ses Sœurs, aussitôt que les circonstances le permirent. Elle trouva la maison dévastée, le mobilier détruit, les biens dissipés, les revenus anéantis. Elle ouvrit les portes aux pauvres, elle recueillit les vieillards, elle reçut les malades.

(1) Une troisième Sœur de cette glorieuse famille, Émilienne Pelras, était aussi de l'institut do Nevers, et gouverna la congrégation pendant douze ans. La martyre, Marie-IIenriette, était d'abord entrée, comme ses sœurs, dans l'inslitut de la Charité et de l'Instruction chrétienne; mais les dangers, où semblait l'exposer son éclatante beauté, l'engagèrent à se réfugier dans un cloître. Elle trouva au Carmel de Corapiègne, sous la direction de la prieure Sœur Lidoire-Marie -de-Saint- Augustin, le court et triomphant chemin du ciel.

Pour les nourrir, elle ajouta à la pratique de ses observances de religion Texercice de la mendicité, Elle allait avec ses Sœurs quêter par la ville et les campagnes; elle partageait avec les pauvres le pain recueilli dans cette humiliation. Elle soutint ce régime de vie jusqu'en 1807. A ce moment, une assemblée générale des congrégations hospitalières eut lieu à Paris. La Supérieure générale de la Charité et de l'Instruction chrétienne, la Mère Victoire Albouys, y reçut tout l'honneur et y prit tout le crédit que pouvait procurer la bienveillance de l'Empereur. Elle appela l'attention de Madame Mère sur rhospice de Figeac, et obtint les secours nécessaires pour en assurer le service et fonder la petite communauté qui s'y dévouait au soulagement des pauvres. Elle se composait de la Sœur Gertrude (1), (le la Sœur Thérèse, de cinq autres Sœurs et de quelques postulantes parmi lesquelles allait se ranger M"'' de Rodât.

Elle partit joyeusement, enivrée de la pensée de se donner à Dieu et toute recueilhe en songeant aux grands devoirs que sa dignité allait lui imposer. On voyage assez lentement aujourd'hui dans les campagnes de l'Aveyron; mais en 1809, les sept lieues qui séparent Figeac de Villefranche étaient un

(1) Sœur Gertrude du Tréjet est morte à Figeac en décembre 1816, à l'âge de quatre-vingt-douze ans. On grava sur son tombeau ces grandes et simples paroles : Sœur Gertrude du Trejet, servante des pauvres pendant soixanle-seize ajis.

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véritable voyage. Durant tout le trajet, afin de ne pas se dissiper, Emilie s'entretint doucement avec la joie de son cœur. Mais à peine arrivée à la communauté, elle se trouva enveloppée des ténèbres les plus épaisses. Son âme entra dans un état de trouble et d'angoisses qu'elle n'avait jamais connu : les fautes de sa vie passée se représentaient et se grossissaient dans son imagination; elle était désolée et ne savait que devenir. Les avis de la Mère Gertrude, pas plus que les exemples de ses compagnes, ne pouvaient dissiper son trouble. Elle écrivit à M. Marty : ces épanchements et les encouragements qu'il lui adressa, n'apaisèrent point ses peines. Elle ne trouva de tranquillité que lorsque M. Marty, en l'engageant à se soumettre à cette épreuve, lui eut dit que sa place n'était pas dans la communauté qu'elle avait choisie.

De retour à Villefranche, les tentations, loin de s'apaiser, redoublèrent; les ténèbres, les inquiétudes, la conviction de son impuissance, les scrupules la noyaient, pour ainsi dire : elle sentait des répugnances inouïes pour tout ce qui l'avait attirée ; elle avait horreur de l'obéissance, dont le seul nom lui arrachait des larmes de rage et de douleur. Au milieu de ces assauts du démon, la partie supérieure de son âme, comme parle saint P'rançois de Sales, restait fermement attachée à sa proposition. Elle conçut le projet d'entrer chez les Dames de l'Adoration perpétuelle de Picpus, vouées à l'ensei-

gnement, qui avaient une maison à Cahors. M. Marty s'opposa à cette résolution. Il ne confiait encore rien à M"^ de Rodât des desseins qu'il pouvait former ; d'ailleurs, tout en voyant en elle une âme capable de grandes choses, il ne reconnaissait pas la voie où Dieu la voulait : il priait, demandait des lumières et attendait la manifestation de la volonté divine. Dans l'état violent où était Emilie, tout servait d'aliment à son trouble et à sa douleur. Elle était désolée de l'opposition que M. Marty mettait à ses désirs. Il céda: elle se rendit à Cahors (1). « Dieu,

(1) La congrégation de l'Adoration perpétuelle de Picpus a été fondée au milieu des plus grandes violences de la Révolution. Comme on chassait les prêtres et qu'on fermait les églises, une pieuse fille, Suzanne Geoffroy, avait organisé à Poitiers une neuvaine publique de prières pour confier la ville au Sacré-Cœur Voyant les communautés supprimées , elle proposa à trois de ses amies d'en former une entre elles. Les associées lestèrent d'abord dans leurs familles ; elles se procurèrent ensuite une maisou où l'abbé Coudrin venait leur dire la messe, à la condition qu'elles laisseraient entrer tous ceux qui voudraient y assister. La foule des fidèles privés des sacrements se pressait dans la petite maison de la rue du Moulin-à-Vent. La communauté se recruta des cœurs les plus ardents. Les nouvelles religieuses allaient faire le catéchisme dans les quartiers pauvres, et tâchaient de suppléer, autant que possible, à l'absence et à la dispersion des prêtres. Une congrégation de dames s'était formée sous leur influence, dont le but était de cacher les prêtres, de leur porter des secours et d'en distribuer aux religieuses chassées de leurs communautés.

Tout le mouvement que ces diverses œuvres occasionnaient avait attiré l'attention de la police. Un jour qu'elle avait fait une perquisition très rigoureuse dans la maison, la supérieure,

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disait-elle plus tard, a permis mon entrée dans cetlu maison pour me montrer des modèles de piété. » Elle y fut parfaitement accueillie et s'y trouvait bien heureuse. La pratique de l'adoration perpétuelle la ravissait et enchantait son zèle. Mais elle ne ressentait pas cette impression de paix que son

qui était la fondatrice, songea que pour se préservei* de tout danger, elle devait placer deux adoratrices devant le saint Sacrement qu'elles gardaient précieusement en secret. Ainsi fut établie l'Adoration perpétuelle. Les dames de la ville se partagèrent les heures du jour, et les religieuses les heures de la nuit. On sentait en ce temps le besoin de la prière, et la ferveur emportait lésâmes jusqu'à l'imprudence. M"" Geoffroy racontait que, lors d'un changement de maison, au milieu des plus furieuses tempêtes de la Terreur, on avait organisé, une nuit, une procession publique du saint Sacrement. Les prêtres, en vêtements séculiers, portaient et escortaient Notre-Seigneur ; les religieuses, les congréganistes, les fidèles, suivaient deux à deux en silence. On traversa ainsi la ville et on déposa Notre-Seigneur dans sa nouvelle demeure.

Fondée au milieu de ces circonstances orageuses, la société des Sacrés-Cœurs et de l'Adoration perpétuelle se développa aussitôt que l'Église eut retrouvé la paix ; elle reçut de la voix populaire le nom de société de Picpus, du titre de son principal établissement à Paris, où la garde du cimetière des victimes tombées à la barrière du Trône lui est toujours confiée. Cette société comjjrend des religieuses et dos prêtres-, elle est répandue aujourd'hui par tout le monde dans les missions, et elle s'applique en France à l'enseignement des deux sexes dans les séminaires, les collèges et les pensionnats, ainsi qu'à toutes les œuvres de charité. Elle était récemment installée à Caliors, lors([ue notre Vénérable s'y présenta. Le supérieur de la maison des Pères, le Père Hippolyte de Launay, mort à Paris en 184i, était alors directeur de la communauté des religieuses.

cœur eût désirée. Quelque chose la troublait qu'elle ne pouvait définir ; elle gémissait et ne trouvait pas en elle-même ce témoignage qu'elle était où le bon Dieu la voulait. « Tout me plaisait cependant, disait-elle, dans la maison, m Elle s'ouvrit à son confesseur. Il demanda trois jours avant de lui répondre. Il les employa à la prière. Au bout de ce temps, il lui déclara qu'à son avis Dieu ne la voulait pas à l'Adoration. « Votre vocation, ajoutat-il, n'est pas douteuse à mes yeux ; mais Dieu vous destine autre part (1). »

Emilie revint donc à Villefranche. M""^ Saint-Cyr essayait en ce moment, sous l'inspiration et la conduite de M. Marty, de réunir, sous une même règle et une seule discipline, les religieuses de divers ordres qui composaient sa maison. M. Marty

(1) En obéissant ainsi à sa conscience, qui lui dictait cette réponse, le Père Hippolyte de Launay regrettait de ne pas attacher un tel sujet à sa congrégation. Il garda toujours la plus vive estime pour M"* de Rodât, et il entretint avec elle durant longtemps un commerce de lettres où il l'excitait sans cesse à accomplir ce qu'il appelait « la bonne œuvre ».

Au moment où M"" de Rodât allait enfin commencer cette bonne œuvre, et tout en lui renouvelant les encouragements les plus énergiques, le Père de Launay lui écrivait : « Si, après avoir tenté et mis en œuvre lotis vos moyens, Dieu ne vous fait pas réussir, et que vous vous croyiez appelée chez nous, nous vous reverrons avec bien de l'intérêt, mais ce ne sera que pour vous, c'est-à-dire que vous y ferez beaucoup moins de bien pour les autres que vous ne ferez dans la position où je vous suppose. »

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proposa à M"« de Rodât d'entrer dans ce dessein et de s'asssocier à la nouvelle congrégation qui devait naître de cette réforme; mais la réforme ne put s'établir, et les choses demeurèrent dans le même état.

A quelque temps de là, une dame, M'""* Genyer (1), qui avait fondé un séminaire à Moissac, établi.-sait dans cette dernière villeun institut destiné au soin des malades et à l'instruction des pauvres. Elle écrivit à M. Marty pour l'engager à se charger de la direction du séminaire, et elle pria M"^ de Rodât de venir la joindre pour coopérer à ses diverses œuvres de

(1) Marie-Jacquette-Roberte Gouges, née à Moissac en 1756, a confessé la foi de diverses manières et supporté la prison durant la Révolution. Veuve en 1802, de M. Pierre Genyer, qui la laissa maîtresse d'une fortune considérable, elle l'employa uniquement en bonnes œuvres. Elle fonda et bâtit à ses frais un séminaire à Moissac ; elle fonda à grand'peine une congrégation de Sœurs de la Miséricorde, qui, vers 1809, ne comptait encore que quelques membres, mais avait déjà sa règle approuvée de l'ordinaire, portait le costume et suivait les exercices religieux. La congrégation des Sœurs delà Miséricorde de Moissac s'est développée. La fondatrice, en religion la Mère Marie de Jésus, dite la bonne Mère, est morte en odeur do sainteté le 29 août 1839.

La vie de M""^ Genyer, pleine d'épreuves et de merveilles, abonde en leçons et en exemples; elle a été écrite avec beaucoup de charme par une des Sœurs de la Miséricorde, et imprimée à Toulouse (Devers-Arnaudé, en 1858) par les soins d'un missionnaire du Sacré-Cœur, qui, en la donnant au public, a rendu un véritable service à la piété. Une notice sur M^ne Genyer se trouve au tome second des Serviteurs de Dieu.

zèle. M. Marty accepta pour lui, et engagea Emilie à ne point refuser. En arrivant à Moissac, celle-ci crut avoir enfin trouvé l'endroit où Dieu rappelait. La petite congrégation des Sœurs de la Miséricorde était au milieu des merveilles, des entraînements et des joies de la fondation. On servait Dieu, on l'aimait, on soignait et on instruisait les pauvres, on bâtissait la chapelle : tous les cœurs étaient à la joie au sein du travail et de la pauvreté. Au milieu de ces attendrissements, qu'elle était si bien faite pour goûter et pour partager, l'âme d'Emilie ressentit les incertitudes et les troubles qu'elle connaissait déjà : elle se retrouva, comme à Figeac, au milieu de ténèbres profondes. M. Marty la soutenait et la consolait. Il crut démêler que Dieu ne la voulait pas dans cette maison. Emilie désirait persister et rester; M™" Genyer la renvoya.

Tant d'essais infructueux et la confusion que toutes ces tentatives inutiles pouvaient apporter, ne la faisaient pas renoncer à son désir. Elle voulait servir Dieu dans la vie religieuse; après être retournée à Villefranche, elle frappa encore inutilement à une autre porte. La volonté des supérieurs la repoussait de partout.

Au bout d'un an de séjour à Moissac, M. Marty revint à Villefranche; il reprit la direction de M"^ de Rodât. Plusieurs années se passèrent de la sorte. La Servante de Dieu n'oubliait pas les pauvres, qui furent toujours la constante aflection de

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sonâme; et, tout en demandant au Seii^neur la grâce de se lier par des vœux à leur service en se consacrant à la vie religieuse et à l'éducation des enfants, elle continuait à visiter et à soulager, autant qu'elle pouvait, les malheureux et les infirmes. Un jour (mai 1815), elle était allée visiter une femme malade : c'était une mère de famille, et Emilie trouva auprès d'elle quelques voisines et amies chargées elles-mêmes d'enfants. Ces femmes se lamentaient sur l'abandon où croissaient leurs filles, dans une ville absolument privée de moyens d'instruction pour les pauvres. « Avant la Révolution, disaient-elles, les dames Ursulines enseignaient gratuitement; nous avons été élevées par elles, et aujourd'hui, parce que nous n'avons pas le moyen de mettre nos filles àTécole, il faut les voir croupir dans l'ignorance et grandir dans l'oubli de Dieu ! » Ces paroles pénétrèrent comme un trait le cœur de la Vénérable ; la pensée de toutes ces âmes régénérées par le baptême et privées d'instruction religieuse, la fit frissonner. Cédant à ce premier instinct, à cet attrait tout-puissant pour les pauvres qui lui était devenu comme naturel, elle demanda à ces femmes do lui confier leurs filles, s'offrant de les instruire elle-même. Tout émue et comme transportée, en retournant chez M™* Saint-Cyr, elle prenait Dieu à témoin qu'elle tiendrait sa promesse ; elle protestait qu'elle voulait la compléter et so vouer désormais à l'éducation des filles pauvres.

Elle demanda au Seigneur de manifester sa volonté en inclinant à ce projet le cœur de M. l'abbé Marty, à qui elle voulait soumettre son désir. Nous avons dit que ce sage serviteur de Dieu s'était lui-même fort préoccupé de cette misère; il n'en avait jamais parlé à Emilie; il crut reconnaître une volonté divine dans le dessein qui lui avait été suggéré.

A partir de ce jour, la vocation de M"® de Rodât tait connue : elle s'y appliqua avec ardeur, et en attendant de pouvoir réaliser complètement sa pensée, elle obtint de M™" Saint-Gyr l'autorisation de faire l'école à toutes les enfants pauvres qu'elle pourrait recevoir dans sa chambre. C'était une petite pièce de deux mètres quatre-vingt-trois centimètres de long et d'un mètre quatre-vingt-dix centimètres de large. M"* de Rodât parvint à y entasser environ quarante enfants ; elle les mettait partout, sur le lit, dessus et dessous la table, jusque sur le chambranle de la cheminée. Elle embrassait ces enfants d'une affection merveilleuse, mais ne voyait là que le commencement de son travail : elle n'oubliait pas la promesse qu'elle avait faite à Dieu. M. Marty lui désigna, comme pouvant s'associer à sou entreprise, trois demoiselles vivant aussi chez M'°'= Saint-Gyr.

La plus âgée des trois, nommée Ursule Delbreil (1), s'était, dès son enfance, sentie attirée à la

(1) Née à Montauban le 16 mars 1790, morte à Villefranche lelS fi.Tier 1855.

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vie religieuse ; la délicatesse de sa complexion l'avait fait refuser de diverses communautés. Elle avait pensé trouver, dans la maison de M™'' Saint-Gyr, une partie de ce qu'elle désirait, et elle avait accepté le soin d'une classe. La conformité d'humeur l'avait dès longtemps liée avec M"«deKodat.

Marie Boutaric(l) avait été à quinze ans élève de M™*^ Saint-Cyr. Rien n'annonçait en elle les vertus dont elle a constamment donné l'exemple durant sa courte vie. Elle avait de grands défauts; elle était violente, portée à la vanité, à la sensualité, surtout à la paresse; son cœur était dur, son caractère rude, ses manières brusques; elle était attachée aux biens de ce monde et n'aimait point à rendre service. Au miheu de ces défauts, Emilie crut reconnaître dans ce cœur quelque penchant à la piété ; elle entreprit de le développer; elle réussit. De son côté, M"« Boutaric s'appliqua si bien à combattre sa nature, que, dans ce fonds ingrat, elle fit croître les fleurs des plus belles vertus. Nous verrons plus tard quelle influence elle exerça sur l'institut do la Sainte-Famille et quels services elle y rendit. Son nom y rappelle l'humilité profonde, la mortification extrême et le détachement des choses de la terre. La Sœur Marie Boutaric haïssait son corps, elle était dure à elle-même au delà du possible : nous en

(1) Née à Meurs (Cantal), en 1798.

citerons quelques traits plus tard. Toute sa conversation était au Ciel, et quand les classes de la Sainte-Famille furent ouvertes, pour faire causer la Sœur Marie sur le séjour céleste, les enfants avaient la malice de lui parler de ses parents. « Mes parents, répondait-elle, je les ai tous au Ciel : Dieu est mon père, Jésus-Christ est le céleste époux de mon âme, la sainte Vierge est ma Mère, les saints et les saintes sont mes frères et mes sœurs I »

M"" Boutaric appartenait à une famille aisée : elle quitta encore bien jeune la maison de M""® Saint- Gyr, mais elle était déjà habituée à une piété solide et au-dessus de son âge; elle conserva à M^'^ de Rodât la plus vive affection. Elle demeura quelques années avec ses parents ; aussitôt qu'elle obtint sa liberté, elle revint à Villefranche vivre auprès de son ancienne institutrice pour mieux profiter de ses conseils. M"^ Saint-Cyr, dont le zèle toujours éveillé ne laissait échapper aucune occasion de procurer à ses élèves une maîtresse capable de les former à la vertu, avait bientôt proposé à M"^ Boutaric de faire une classe. Marie Boutaric se trouva, comme M"« de Kodat, heureuse, avant d'avoir rien décidé sur sa vocation, de travailler à la gloire de Dieu en s 'appliquant à le faire connaître aux enfants.

Éléonore Dutriac (1) fut l'enfant de bénédiction de

(1) Née à Villefranche le 6 septembre 1799.

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l'institut de la Sainte-Famille. Elle était la plus jeune des quatre fondatrices, et elle mourut la première, avant sa vingt et unième année. Orpheline à l'âge de six ans, elle avait été placée de bonne heure chez M™* Saint-Cyr. M"« de Rodât lui avait prodigué ses soins avec une tendresse maternelle qui trouva immédiatement sa récompense dans les grâces et les progrès de cette sage enfant. Rien n'égalait la douceur, la bonté et la condescendance d'Eléonore. Toute petite, quand ses compagnes l'invitaient à prendre part aux amusements bruyants de leur âge, elle quittait tout aussitôt les plaisirs tranquilles qui convenaient davantage àsonhumeur. Elle sembla n'avoir jamais d'autre volonté que celle de satisfaire ceux qui l'entouraient. A neuf ans, elle fit sa première communion avec des sentiments profonds d'humiUté. Jusqu'à l'âge de quinze ans, elle resta dans la maison de M'"" Saint-Cyr, croissant toujours en sagesse et en piété, et particulièrement attachée à M"* de Rodât. Le désir de la vie religieuse avait pénétré dans son âme, et elle croyait pouvoir faire fond sur ses résolutions. Coostance et fermeté disait-elle, étaient sa devise. Toutefois, dès qu'elle fut rentrée dans le monde, elle sentit que la constance et la fermeté d'une fille de quinze ans sont souvent peu de chose. Elle prit goût aux compagnies, trouva du charme à la lecture dos romans et s'y livra avec passion. Un mouvement subit de la grâce la pressa de rentrer dans la maison oia elle

avait goûté les douceurs et les joies de la piété. Elle y retrouva M"^ de Rodât et se mit sous la direction de M. Marty. Elle fit une retraite; elle fut effrayée des dangers que son âme avait courus; elle détesta ses infidélités. Elle parut désormais animée d'une ferveur nouvelle. Elle n'avait pas dix-sept ans lorsque Emilie lui confia ses desseins en lui demandant de s'y associer. Eléonore accueillit cette proposition avec ivresse. Elle se réjouissait en pensant aux épreuves et aux travaux qui accompagnent toujours un institut naissant et qu'elle se voyait appelée à partager. La Providence lui tenait en réserve une grande abondance de ces sortes de joie.

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