CHAPITRE VII
Premiers coaimencements de l'institut de la Sainte -Famille.
Aussitôt qu'elles furent réunies, les quatre fondatrices se trouvant hors de l'Egypte et au milieu du désert qu'elles avaient tant désiré, entonnèrent le cantique d'actions de grâces, et immédiatement commencèrent les exercices de la communauté. On sonna une petite cloche pour annoncer le grand silence : on ne se parla plus qu'en se donnant le nom de Sœur, et on se mit à pratiquer exactement un petit règlement qu'on s'était prescrit à l'avance, en attendant que M. Marty pût donner des constitutions. On se proposait d'honorer particulièrement le divin Cœur de Jésus et de vivre entièrement abandonnées aux soins de la Providence. La Providence répondit à cette générosité, et le bon Maître fit goûter à ces âmes le bonheur qu'il y a de tout quitter pour le suivre. Ce fut avec déhces qu'elles consommèrent leur sacrifice. Dans cette pauvre et
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obscure maison habitaient désormais les joies du Paradis. Les choses les plus essentielles h. la vie manquaient, car les chères Sœurs, qui n'avaient pensé qu'à traverser la mer Rouge, n'avaient rien emporté des richesses de l'Egypte. La pieuse demoiselle qui leur avait loué la maison, se chargea de pourvoir à leur nourriture et de faire face aux besoins des premiers jours. La Sœur Emilie avait d'autres préoccupations. Dès le premier mai, elle prit et fit prendre à ses compagnes un habit modeste et uniforme. Elles allèrent ensuite en silence, deux par deux, entendre la messe et faire la sainte communion à la paroisse. Le 2, toute la journée fut employée à nettoyer la maison ; le lendemain, 3 mai, à l'ombre de la croix et sous la protection de saint Vincent de Paul, on ouvrit la classe gratuite. Pour attirer les bénédictions de Dieu sur le nouvel établissement, on commença par recueiUir une pauvre orpheline. On voulut la loger et la nourrir. Les nouvelles Sœurs étaient à peu près aussi pauvres que leur adoptée; les hts ne leur appartenaient pas, on les avait prêtés. La Sœur Emilie céda le sien, ne se réservant pour elle-même qu'une paillasse. Dès le premier jour, la classe gratuite réunit environ trente enfants. Quel(|ues élèves de M™*Saint- Gyr voulurent rejoindre leurs anciennes maîtresses; quelques pensionnaires se proposèrent. On ouvrit une seconde classe, placée sous le patronage de la sainte Vierge. Cette classe n'était pas entièrement
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gratuite. M. l'abbé Marty avait fait comprendre à la Sœur Emilie qu'il ne fallait pas uniquement travailler au salut des âmes des pauvres, et que toutes étaient précieuses devant Dieu. Fidèle néanmoins aux attraits de son cœur et aux promesses qu'elle s'était faites, la Sœur Emilie, trouvant que les riches ne manquent pas de moyens d'instruction, ne voulut donner dans cette classe qu'une instruction élémentaire et convenable seulement aux familles de condition médiocre. Dieu bénit ces desseins modestes et se réserva les prémices de cette classe. La première élève qui y fut admise se nommait Jeanne Bonnal. Elle devint religieuse de la Sainte- Famille et mourut en odeur de sainteté, supérieure de la maison de Refuge, à Villefranche (1).
Tout manquait dans ces commencements. Il fallut se passer des meubles et des ustensibles les plus indispensables. La généreuse propriétaire avait prêté des lits et des assiettes. Une dame fit don d'une marmite. Une pauvre femme, voyant la pauvreté de ces nouvelles Sœurs, eut pitié d'elles et leur envoya, du peu qu'elle possédait, la misérable
(1) Jeanne Bonnal, en religion sœur Marie-Raymond, née le 10 mars 180G, au Mur-de-Barrez (Aveyron). Elle n'entra au noviciat qu'en 1842; elle fut supérieure du Refuge en 1846; malgré de grandes peines intérieures, elle gouverna cette maison avec beaucoup de prudence et de sagesse. Les pénitentes l'aimaient et la respectaient ; elle s'est immolée pour ce pauvre troupeau, au milieu duquel elle est morte à Villefranche, le 24 juin 1852.
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aumône d'un fagot de sarments, d'une paillasse et de la moitié d'un bois de lit. En voyant ces richesses, la Sœur Emilie remercia Dieu : « Les pauvres nous assistent, dit-elle, c'est bon signe! » Tout, d'ailleurs, trouva facilement son emploi. Le fagot fut bientôt brûlé ; la paillasse commença l'établissement d'un nouveau lit pour une pensionnaire ; la moitié du bois de lit servit à faire des bancs pour la classe, qui en était encore dégarnie. Une vieille femme, nommée Anne Ravel, qui avait servi de bonne à M"^ de Rodât dans son enfance, cette Annou qui se scandalisait du couteau de six liards et avait désormais tant de scandales à déplorer, conservait toujours à Emilie la plus vive tendresse ; la voyant dans de telles extrémités, elle voulut lui venir en aide et se chargea de tous les soins du ménage. Aucune des nouvelles Sœurs ne s'y entendait en effet. Dans un dénùment tout pareil et dans des circonstances à peu prés analogues, sainte Chantai et ses compagnes, les fondatrices de la Visitation, ne se connaissaient pas davantage à ces besognes domestiques ; la bonne Anne-Jacqueline Goste dut leur enseigner à laver les écuelles et à garder la vache. Anne Revel rendit à M"" de Rodât et à ses compagnes un pareil service. Elle n'était pas entrée dans leur compagnie ; mais elle s'appliqua à leur rendre tous les bons offices imaginables : elle achetait le blé, le lavait et préparait chez elle le pain de la communauté. Une autre fille vertueuse et d'aussi humble
condition avait pris la sollicitude du linge, et se donna beaucoup de mouvement pour en procurer aux nouvelles Sœurs, qui en auraient tout à fait manqué sans son active charité. Elles recevaient ainsi tout de la Providence, et s'en remettaient à elle des moindres choses; il fallait bien qu'elle leur suscitât des amis et des protecteurs empressés de subvenir à leurs besoins matériels. Elle-même, celte divine Providence, ne faisait pas défaut, et sa main se montrait quand tout appui humain venait à manquer. On avait donné aux pensionnaires et aux orphelines les plus beaux appartements de la maison ; ils étaient sains, sufiBsamment clos et aérés. Les Sœurs s'étaieut réfugiées au galetas. Elles couchèrent plusieurs mois au haut d'une tour où. le froid et le vent se faisaient sentir autant que dans la rue ; néanmoins aucune de ces filles, de complexion chétive, et élevées avec une certaine délicatesse, ne ressentit la moindre incommodité ; il n'y eut pas même un rhume dans la maison. Les Sœurs supportaient sans peine les fatigues excessives auxquelles elles se livraient: l'austérité de leur vie n'épuisait pas leurs forces. Dans les premiers jours, leur nourriture avait été assez bonne; mais Sœur Marie (M'^' Boutaric), qui se croyait un penchant à la gourmandise, et qui, par conséquent, était fort austère, trouva le pain trop bon et proposa d'y laisser désormais le son avec la farine : on suivit cet avis. Elle trouva que cette nourriture, qu'un bon
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appétit seul pouvait faire accepter, prêtait encore trop à la sensualité quand le pain était frais; on convint d'en faire beaucoup à Tavance. Cette recommandation s'exécuta si bien, qu'elles le mangèrent habituellement moisi et tout bleu. Quand on s'accommodait de la sorte sur le pain, on comprend ce que devaient être les autres mets. Le vin fut interdit; l'ordinaire se composa de racines et de légumes bouillis et assaisonnés d'un peu de sel ; on ne défendit pas d'y introduire un peu de graisse, mais on en usa avec tant de réserve, que ce qu'on en mettait ne paraissait pas du tout (1),
Au milieu de ces privations, la joie était complète. Une chose manquait cependant. Jésus, dans le sacrement de son amour, ne reposait pas dans la maison : il habitait les cœurs et les maintenait au milieu des délices ; ces pauvres cœurs ne pouvaient s'ouvrir et s'épancher à leur aise en sa présence réelle. Me"" l'évèque de Gahors (2), étant en tournée pastorale, vint à Villefranche(3). La Sœur Emilie sollicita aussitôt la permission d'avoir la réserve dans la maison; cette maison paraissait trop précaire, et
(1) Dans certains diocèses de France, la graisse remplace l'huile ou le bourre pour l'assaisonnement des aliments.
(2) Guillaume-Balthazar Cousin de Grainville, docteur de Sorbonne et vicaire général de Montpellier avant la Révolution, nommé évêque de Cahors aussitôt après le concordat, 5 juillet 1802, mort sur son siège en 1828.
(3) Le diocèse do Rodez, supprimé par le concordat et uni à l'évêché de Cahors, n'a été rétabli qu'eu 1822.
elle était fondée trop nouvellement pour qu'on lui accordât une pareille faveur. Les Sœurs souffrirent avec patience ce retardement ; pour se dédommager un peu, elles dressèrent un petit autel, attendant avec confiance le moment où Dieu voudrait venir y reposer. Un autre de leurs désirs était d'observer exactement la clôture. Elles s'abstenaient de faire des visites; elles recevaient celles qu'on leur rendait dans une sorte de grenier obscur, qui était comme le parloir de la communauté. Malgré tout leur désir de se renfermer, il fallait bien sortir au moins pour aller à la messe. Elles s'y rendaient en silence ; quelque temps qu'il fit, elles n'auraient pas voulu la manquer. Comme elles n'avaient point de parapluies, quand il pleuvait elles se couvraient la tête avec de vieux torcbons ou de mauvais chapeaux ; elles n'avaient pas besoin de cet accoutrement pour être tournées en ridicule. La maison nouvelle était un sujet de raillerie pour toute la ville. Lorsque les Sœurs passaient dans les rues, on les montrait au doigt; les enfants les poursuivaient et les entouraient en riant et en poussant des huées ; quelquefois même, on leur jeta des pierres. La Sœur Emilie était alors au comble de la joie. Il lui paraissait que son œuvre portait tous les caractères de la bénédiction divine. Elle était un objet de scandale au monde ; elle était pauvre, déjà aimée des pauvres, et privée de tout appui humain. Les contradictions, les mépris, les dénùments étaient comme les arrhes
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de la promesse de Dieu. On n'eût rien voulu faire pour éviter les humiliations; on les bravait, on était heureux de les éprouver; peut-être môme les recherchait-on avec quelque complaisance. Du moins, la Mère Emilie s'est reproché plus tard d'avoir poussé trop loin cet amour des humiliations et d'avoir agi parfois dans le dessein de les attirer. Gomme on n'avait pas de jardin, on menait promener les enfants dans la campagne. Au retour, on rapportait et on tirait après soi des branches et des petits fagots de bois ramassés dans les haies et sur le bord des chemins; cela suscitait des huées et augmentait les mépris du monde pour le nouvel établissement : on n'en demandait pas davantage.
Il y avait deux mois que la Sœur Emihe et ses compagnes menaient cette vie étrange et scandaleuse aux yeux du monde et même aux yeux de leur famille, lorsque Ms^ de Grainville passa une seconde fois à Yillefranche (juin 1816). Le prélat vint visiter la nouvelle communauté, il fut ravi de ce qu'il y trouva. 11 admira l'ordre qui régnait dans cette maison ; il reconnut l'esprit de Dieu dans cet esprit de pauvreté, de charité et de renoncement qui enflammait les Sœurs. Il leur accorda de tout son cœur la grâce qu'elles demandaient de posséder le saint Sacrement. Dès lors, elles n'eurent plus rien à désirer. On décora du mieux qu'on put la plus belle chambre de la maison; sans doute on n'y mit pas beaucoup de luxe, mais le Dieu de Bethléhem
ne s'effraye pas de la pauvreté. Les choses les plus indispensables au culte furent données, et les familles des Sœurs commencèrent, en cette circonstance, à se rapprocher d'elles. Un ecclésiastique, parent de la Sœur Emilie (1), prêta les ornements sacerdotaux qu'il donna un peu plus tard ; sa tante, la religieuse Visitantine, donna le linge delà sacristie et s'employa auprès des personnes de la famille pour procurer diverses choses indispensables. Elle obtint d'une de ses sœurs, comme elle grand'tante d'Emilie (2), une coupe d'argent dont on fit un cahce. M™^ Saint-Gyr donna les autres vases; enfin la grand'mère d'Emilie, M™^ de Pomayrols et diverses personnes pieuses s'employèrent aussi de leur côté. Le 15 juillet, M. le curé de Notre-Dame de Villefranche (3) put faire la bénédiction de la pauvre chapelle. La Sœur Emilie se crut riche : ne possédaitelle pas les trésors du ciel et de la terre ? Deux
(1) Jean-François-Victor- Anne Grammont de Pomayrol, vicaire général d'Aire, ancien aumônier de Marie-Antoinette.
(2) Catherine- Valentine de Pomayrols, fille de noble Jean de Pomayrols et de dame Marie-Jean-Charlotte de Raynal, née à Villefranche, le 9 août 1742, mariée en 177G à noble Etienne d'Aribat, chevalier de Saint-Louis, décédée en son domaine du Gay, paroisse de Villeneuve près de Ginals, le 3 mai 1823.
(3) Jean-Pierre Martin, né le 8 septembre 1757, à Malzieu, diocèse de Mende. Il avait été ordonné prêtre le 22 septembre 1781 , par Me' de Malvin de Montazet, archevêque de Lyon, et reçu maître es arts du séminaire de Saint-Irénée de cette ville, licencié en Sorbonne le 27 février 1786 et professeur de théologie à Clermont le 22 août 178G. Il fut nommé curé de Notre-
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nouvelles Sœurs s'étaient déjà réunies aux fondatrices, et elles instruisaient près de cent enfants.
Cependant les mépris du monde ne cessaient pas, et dans leur humiliation les Sœurs eurent même de la peine à trouver un prêtre (jui consentît à leur dire la messe (1). M. Marty, directeur de la maison de M""® Saint- Cyr, ne pouvait donner tous ses soins à la communauté naissante. La Sœur Emilie ne le voyait même pas aussi souvent qu'elle eût voulu ; mais il ne cessait pas de la diriger. Un curé (2) d'une paroisse voisine de Villefranche avait la charité de confesser les Sœurs et leurs élèves. Elles vivaient ainsi dans leur pauvreté et leur abaissement ; malgré la grâce que Me"" de Grainville leur avait accordée, personne à Villefranche ne supposait qu'il y eût aucune solidité dans leur établissement, et qu'on pût, dans l'avenir, en tirer quelque bien considérable. Toutes les espérances des habi-
Dame à Villefranche, le 6 août 1803, par Mk"" Cousin do Grainville, évêque de Cahors. Le 23 juillet 1823, il devint chanoine titulaire de la cathédrale de Rodez, dont le chapitre venait d'être rétabli. Il mourut dans cette ville le 17 octobre 1836.
(1) Il se nommait David; il était né en 1738. Après avoir eu le malheur de prêter le serment constitutionnel, il Tavait rétracté dans les sentiments do la plus vive contrition. Il remplissait à Villefranche les fonctions de prêtre-sacristain de l'égliso collégiale; il les conserva jusqu'à s'i mort, en 1830.
(2) Jean-Pierre Jourdain, né en 175G, était alors curé do
Veuzac; il abandonna plus tard son bénélice et se retira à
Villefranche, où il mourut, Agé do soixante-quinze ans, le 9 août 1831.
tanLs étaient louniéos vers la maison de M'"'' Saint - Gyr, nombreuse, disposant de grandes ressources, et déjà connue depuis longtemps. Chacun eût voulu en assurer l'avenir; malgré les déceptions éprouvées, on avait encore accueilli avec joie le projet déjà plusieurs fois abandonné d'y former une communauté régulière. Les hommes les plus habiles à discerner les volontés de la Providence ne faisaient cependant pas grand cas de ce projet; M. Marty, consulté sur ce dessein qui recevait l'applaudissement et le concours de tout le monde, disait: « Autant en emporte le vent ! » En effet, quatorze mois après, toutes les espérances qu'on avait fondées sur la maison de M'"^ Saint-Gyr étaient évanouies, et les personnes qui l'avaient composée étaient dispersées. Pendant ce temps, la petite congrégation de la Sœur Emilie s'était assise et régularisée. Le jour de Pâques, 6 avril 1817, la Sœur Emihe avait fait sa profession; elle s'était enfin engagée au service de Dieu et des pauvres par ce vœu formel qu'elle avait tant désiré. Le nombre de ses élèves s'était considérablement augmenté ; la classe gratuite était pleine; l'autre classe, où ne se donnait toujours que Pinstruction élémentaire uniquement destinée aux enfants de condition médiocre, regorgeait d'élèves. La maison qu'on occupait était trop étroite : on songea à s'agrandir. Les ressources étaient exiguës ; mais pourquoi la Providence aurait-elle abandonné une œuvre qu'elle
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avait soutenue jusque-là ? Elle pouvait multiplier ses merveilles : pour les attirer on n'avait qu'à répondre fidèlement à ses vues et à continuer d'exécuter rigoureusement ces vœux de pauvreté et d'obéissance qu'on venait de renouveler à la face des autels. Nous avons seulement indiqué les choses; nous en avons assez dit pour marquer que ces vœux étaient pratiqués dans toute la force et la sincérité de la lettre. On chercliait donc une maison assez vaste. Celle de M™^ Saint-Cyr se trouva disponible ; il s'agissait de s'engager à payer un loyer de 700 fr. La somme était considérable; on compta sur la Providence, on la savait généreuse. Au mois de juin 1817, moins de quatorze mois après l'avoir quittée, la Sœur Emilie, entourée de ses orphelines et de ses pauvres enfants, venait, escortée de huit rehgieuses, occuper cette maison.