‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Progrès de la communauté. — Histoire de Marie-Anne Gombert.

Une fois qu'on fut dans la nouvelle maison, les choses commencèrent à se débrouiller un peu. On put observer rigoureusement la clôture. On eut un aumônier pour dire la messe et confesser les pensionnaires. M. Marty fut le confesseur ordinaire des religieuses ; c'était lui jusque-là qui, dans toutes les épreuves, les avait soutenues, avait été véritablement leur guide, leur appui, leur conseil et leur père ; il avait maintenu et fortifié le ressort de leurs âmes, leur enseignant à s'élever au-dessus des obstacles et leur inspirant une entière confiance en Celui qui peut tout et ne délaisse jamais ceux qui s'abandonnent à lui. Ce fut une joie pour toute la communauté d'être sous sa direction. En embrassant désormais une vie plus régulière, on ne laissa pas de garder les premières traditions. On continua de vivre au jour le jour, attendant, pour

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ainsi dire, chaque matin, de la Providence le pain promis à ceux qui cherchent premièrement le royaume de Dieu. Les circonstances étaient devenues difficiles : on souffrait en France d'une grande cherté de grains : l'hectolitre de blé valut jusqu'à cinquante francs; toutes les denrées étaient à un prix excessif. La Sœur Emilie ne comptait pour rien les biens de la terre : elle s'appuyait uniquement sur la Providence ; elle voulut s'assurer de son secours dans l'extrémité où elle voyait chacun réduit. Elle augmenta de trois le nombre des orphelines qu'elle avait adoptées; à cause de la dureté des temps, elle entra aussi en accommodement avec les familles des enfants qui lui étaient confiées. Beaucoup des élèves de la classe payante furent exemptées d'une partie ou de la totalité de la petite rétribution d'usage. Les pensionnaires ne donnèrent plus que la moitié ou le quart de la pension convenue. C'est pendant lesgrandes détresses qu'il convient de faire les grandes charités. On n'était déjà pas très exigeant sur la dot des postulantes : comme l'argent était rare en ces temps, la Servante de Dieu se contenta plus facilement que jamiis de la bonne volonté de suivre Jésus au Calvaire.

Ce désintéressement fut agréable au Seigneur. Jamais les Sœurs ni les enfants de la Sainte-Famille ne manquèrent du nécessaire. Au milieu de leur pauvreté, les secours temporels arrivèrent toujours en même temps que les besoins. Pendant cette

disetle, des personnes charitables prêtèrent du blé, se contentant de l'engagement des Sœurs d'en rendre la même quantité l'année suivante. Les deux dames de Pomayrols, toujours jalouses de se retirer du monde et de vivre le plus possible dans la compagnie de Dieu, désirèrent habiter la communauté; elles voulurent payer une forte pension qui permit d'acquérir quelques meubles (1). L'ancienne religieuse de la Visitation porta ainsi et légua ensuite à la Sainte-Famille un véritable trésor dans les papiers et les livres qu'elle avait emportés de son couvent (2). Lt'esprit de saint François de Sales, qui avait touché

(1) M'Me de Pomayrols est morte au mois d'août 1833. La Mère Emilie écrivait à une de ses iilles :

« Je recommande à vos prières ma très bonne et très vertueuse grand'mère, que Dieu a retirée de ce lieu d'exil. Elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire en sainte, et s'est endormie dans le Seigneur dans une paix profonde. Le jour qu'on lui donna l'extrême-onction, elle prépara elle-même tout ce qu'il fallait pour l'administration de ce sacrement. Ma Sœur Félicité la trouva faisant les boules pour les onctions. La mort, qu'elle avait beaucoup redoutée pendant toute sa vie, était devenue l'objet de ses désirs.

M Vous savez toutes les obligations que j'ai à cette chère défunte, presque plus que la vie; c'est elle qui est en grande partie la cause de mon salut. Les services que vous voudrez bien lui rendre par votre intercession auprès de Dieu, c'est comme si vous les rendiez à moi-même. "

(2) C'étaient les GonstiluUons ; le Directoire et le Grand Coutumier de la Visitation ; les Petites Coutumes d'Annecy; les Réponses et les Épilres de la sainte Mère de Chantai; un vol. ia-4 de letlres circulaires; les Vies des quatre premières Mères

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et guidé autrefois la Sœur Emilie, nourrit aussi désormais ses compagnes. Elles furent familières avec les saines et fortes traditions de la Visitation; les œuvres de la Mère de Chaugy leur firent connaître et aimer cette puissante génération des premières Mères qui avait germé et mûri sous l'ardeur du saint amour embrassant le cœur du bienheureux évêque.

Quelques autres ressources vinrent encore se joindre à celles-là : une vertueuse fille, Marie-Anne Gombert, dont nous avons déjà parlé, une fille de chétive condition et de haute vertu, demanda à vivre à la communauté, et elle légua aux Sœurs tout ce qu'elle possédait, c'est-à-dire une somme de 3,000 francs. La Mère Emilie aimait à conter l'histoire de cette sainte fille; elle y trouvait de grands et beaux exemples.

Marie-Anne Gombert était née de parents pauvres. Quand elle était encore toute jeune, sa mère mourut, et son père se remaria. La nouvelle épouse ne voulut point rester chargée de cette enfant ; elle la chassa de la maison paternelle. Marie-Anne était alors affligée d'un rhumatisme qui la laissa estropiée toute sa vie. La charité vint à son aide, la soigna, pourvut à sa vie et à son éducation. Ceci se passait

de la Visitation, par la R. M. Madeleine de Chaugy; le Livres des Chapitres; les Vrais Entretiens de saint François de Sales; la Vie de saint François de Saies, par son neveu Charles- Auguste; la Vie de sainte Chantai, etc.

avant 1789. Il faut le remarquer pour l'utilité de beaucoup de personues recommandables, trop faciles à s'imaginer qu'on ne s'est jamais occupé des pauvres autant que de nos jours, et trop portées à admirer les loteries et les autres amusettes contemporaines comme le dernier mot de la charité catholique. Marie-Anne répondit dignement aux hontes de ses bienfaiteurs. Avant la Révolution, cela se voyait moins rarement que de nos jours. Elle devint sage et pieuse ; elle aimait le travail ; elle se faisait remarquer par cette raison calme et aimable qui doit toujours accompagner la vraie religion. Son père étant devenu infirme, elle le recueillit et le soigna avec une tendresse filiale que l'abandon, où il l'avait laissée, n'avait en rien diminuée. Plus tard, elle exerça la même charité envers sa belle-mère : la voyant dans la pauvreté, elle oublia les mauvais traitements de son enfance ; elle la recueillit dans sa maison, acquise du fruit de son travail et de son économie, sans le concours des caisses d'épargne ni des autres inventions, dont notre siècle prétend rehausser l'esprit de charité : la piété est bonne à tout, et elle peut même suppléer à ces mécaniques économiques et financières, fort bien combinées d'ailleurs, dont les hommes du jour attendent la moralisation des classes laborieuses. Marie-Anne Gombert, qui ne songeait qu'à pratiquer la doctrine du catéchisme et à mériter le repos du ciel en travaiTant sur la terre, rendit à sa belle-mère des soins

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que les sociétés de secours mutuels ne remplaccnmt jamais, des soins tendres inspirés par une charité sincère et un véritable amour de Dieu. Elle supporta avec une inaltérable patience le mauvais caractère de cette belle-mère et se priva souvent du nécessaire pour lui procurer quelques douceurs, la servant aussi dans ses infirmités avec un dévouement héroïque.

N'ayant toujours d'autres ressources que son travail et son économie, Marie-Anne put, en outre, venir au secours d'une de ses sœurs, presque imbécile et souvent furieuse, qui avait eu le malheur de s'égarer dans les opinions schismatiques et révolutionnaires. Marie-Anne recueillit cette infortunée, l'entoura de soins, et après beaucoup de prières et un grand nombre d'actes de vertu offerts pour la conversion de cette pauvre fille, eut la consolation de la voir rentrer dans le sein de l'Éghse et moruir chrétiennement.

La Révolution avait brisé et renversé bien des positions. Une dame qui était venue au secours de l'enfance de Marie-Anne en lui donnant quelques hardes, tomba dans la misère : Marie-Anne lui fit trouver ce centuple que Dieu promet ici-bas à l'aumône. Elle recueillit cette pauvre dame, qui était fort âgée et assez fantasque, et lui rendit tous les services imaginables. La charité de cette sainte fille ne se lassa pas des plus grandes bizarreries; et jusqu'à la mort, elle servit son ancienne bienfaitrice

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avec un zèle toujours égal et toujours empressé. Une autre fois, Marie-Anne recueillit chez elle un vieillard infirme ; elle le soigna pendant un an ; au bout de ce temps, il partit emportant tout ce qu'il put dérober à son hôtesse.

Toutes ces œuvres, d'une charité éminente, que Marie-Anne pratiquait ainsi dans sa petite maison, plus voisine cependant de l'indigence que du luxe, ne suffisaient pas à son zèle. On sait, ou plutôt on ne saura jamais ce que peut accomplir une âme touchée véritablement de Tamour de Dieu. Marie- Anne visitait assidûment les pauvres et les infirmes de Villefranche ; elle leur rendait toutes sortes de bons offices ; comme il arrive toujours en pareil cas, son zèle la rendit bientôt la dépositaire et la dispensatrice des aumônes des dames charitables de la ville. Les meilleures maisons connaissaient et estimaient cette précieuse fille : les plus nobles demoiselles n'avaient qu'à gagner dans sa société ; elle les initiait à deux choses également nécessaires à connaître : la pauvreté que tout chrétien a besoin de voir souvent, la miséricorde qu'il a besoin d'exercer toujours. Cette pauvreté à connaître et cette miséricorde à pratiquer établirent et resserrèrent les relations entre Marie-Anne et Emihe. Elles allaient ensemble visiter les pauvres, et nous avons rapporté un fait remarquable d'une de ces visites.

Marie-Anne Gombert, après avoir passé toute sa vie à secourir les pauvres, leur avoir consacré le

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fruit de son travail et de ses économies, voulut encore les avoir pour héritiers. Dès qu'elle vit la Sœur Emilie dans la solitude, elle désira avec ardeur l'y rejoindre. Il ne s'agissait pas pour elle de se mêler aux travaux des religieuses et d'entrer dans leur congrégation, mais simplement de vivre au milieu d'elles, afin de s'édifier du spectacle de leurs vertus et de mourir aidée de leurs prières. La Sœur Emilie connaissait bien les qualités de cette âme ; mais elle craignit que la présence d'une personne de cette condition, déjà âgée, ayant ses habitudes et ses manières de voir, ne portât un peu d'atteinte à la régularité. Marie-Anne reçut ce refus avec douceur; la bénignité de son cœur n'en fut point altérée; l'estime qu'elle portait au nouvel institut n'en fut pas atteinte. « On ne veut pas de moi, dit-elle, je lais- « serai néanmoins à ces religieuses tout ce que je « possède. » La Sœur Emilie connut ce propos et ce dessein ; elle ne voulut pas se laisser vaincre en générosité : elle consentit à donner une chambre. Bien loin de troubler l'ordre et d'interrompre le silence par des paroles inutiles, Marie- Anne fut dans le couvent ce qu'elle avait été dans le monde : un sujet d'édification, un exemple d'humilité, un modèle de toutes les vertus. Elle se regardait comme indigne d'être dans la compagnie des Sœurs, elle s'estimait tout au plus comme la servante de la congrégation. Elle trouvait toujours (ju'elle était traitée avec trop de déférence. Étant tombée ma-

lade, elle ne s'effraya pas devant la mort : elle la vit venir avec cette douce confiance des vierges qui ont tenu leurs lampes allumées. Elle mourut âgée de soixante-onze ans, vers 1818. Après sa mort, son corps resta souple comme celui d'un enfant.

Nous nous sommes un peu étendu sur Marie- Anne Gombert, à cause de la vénération que la Servante de Dieu conserva toujours à cette humble fille qu'elle regardait comme une des fondatrices de l'inslitut, et aussi à cause de tout l'intérêt qu'il peut y avoir à mettre sous les yeux des hommes de nos jours ces vies de dévouement et de sacrifice dans les plus humbles conditions.

Cependant Dieu faisait prospérer la maison des nouvelles rehgieuses ; c'était cette prospérité singuHère des œuvres de charité, où les charges s'accroissent plutôt que les ressources. Le nombre des enfants confiées aux soins des Sœurs augmentait chaque jour, comme aussi celui des pensionnaires et surtout celui des orphelines que la Sœur Emilie regardait comme la source véritable des bénédictions répandues sur son entreprise. Chaque jour pourvoyait à ses nécessités. L'aumône n'est-elle pas inépuisable? Quand l'aumône vient parfois à faire défaut, la Providence n'a-t-elle pas ses ressources réservées et particuhères? laisse- 1 -elle manquer de pain ceux qui se confient en elle? La Mère Émihe ne s'étonnait pas des merveilles de la Providence. La voie des prodiges, la multipHcation

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du pain entre les mains de la dépensière, celle de l'argent dans la caisse de réconome, ne lui paraissait pas plus étrange que la voie ordinaire faisant abonder entre les mains des Sœurs les ressources nécessaires pour soutenir une maison composée d'environ deux cents personnes , tant religieuses ou novices, qu'enfants pensionnaires ou surveillées (1).

Ayant déjà tant éprouvé de la bonté divine après deux ans de séjour dans l'ancienne maison de M""^ Saint-Cyr, la Sœur Emilie, pour répondre à diverses sollicitations et surtout à son désir d'accroître le bien qu'elle faisait, ne laissa pas échapper l'occasion d'agrandir son établissement, qui paraissait à peine fondé. Elle acheta diverses parties d'un ancien couvent de Gordehers, dont le prix total dépassa 42,000 francs. Elle n'avait pas plus d'argent qu'au premier jour. Les parents des Sœurs qui s'étaient unies aux premières fondatrices, n'avaient pas beaucoup d'attraits pour la nouvelle congrégation, et on ne devait pas compter sur leur concours ; mais on avait celui de la Providence. Il ne manqua pas, nous n'avons pas besoin de le dire; en peu de temps et avant même l'expiration des termes convenus, la Sœur Emihe avait acquitté toute sa dette. Il n'est peut-être pas inutile de remarquer, à ce propos, que

(1) On appelle surveillées dans les maisons de l'institut de la Sainte-Famille, les enfants qui passent toute la journée à l'établissemenl sans'y coucher ni prendre part aux repas.

114 LA VÉNÉRABLE MÊRE

la population de Villefranche est encore aujourd'hui inférieure à dix mille âmes, et que les ressources qu'on pouvait naturellement espérer d'y trouver, devaient être assez bornées.

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