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CHAPITRE IX

Nouvelles épreuves. — Mort des Sœurs Eléonore Dulriac et Marie Boularic.

Le 29 juin 1819, la Sœur Emilie transféra sa communauté dans la maison qu'elle venait d'acquérir. Les Sœurs y étaient destinées à une nouvelle épreuve. A peine étaient-elles installées que des maladies commencèrent à sévir. Les religieuses, les postulantes, les enfants même furent gravement atteintes. M. Tabbé Marty ordonna de suspendre le saint office. La désolation fat extrême, et la congrégation parut sur le point de se dissoudre. La Sœur Emilie put croire un instant que Dieu repoussait son œuvre. Elle songea à la réunir à l'institut des Filles-de-Marie, nouvellement établi à Agen par M™* de Trcnquelléon (1) ; avec l'autorisation

(1) Adèle de Batz-Trcnquelléon, née au château de Trenquelléon le 9 juillet 1789. Émigrée dès son bas âge, elle ne rentra en France qu'en 1802, après le concordat. Accoutumée par sa mère aux exercices de piété et de charité, Adèle s'y livra avec ardeur ;

de M. Marty, elle entra en correspondance avec cette dame. Cependant, à Villefranche, la plupart des enfants confiées aux Sœurs avaient été retirées. Il ne pouvait être question d'en recevoir de nouvelles, soit en qualité de pensionnaires, soit même simplement pour suivre les classes. Les postulantes à l'essai avaient toutes quitté la communauté par

elle forma el étendit de toutes parts une vaste association de prières et de charité qu'elle dirigea avec zèle et sagesse, et qui fut, en 1808, associée par M. Chaminade à la congrégation que ce dernier avait restaurée à Bordeaux dès 1800. (Voir le chap. xii de ce volume.)

En 1806, le 25 mai, après avoir fermé les yeux de son père, et du consentement de sa pieuse mère, Adèle, sous la direction de M. Chaminade, entreprit à Agen la fondation de l'institut de Filles-de-Marie. M"e de Lamourous, celle qu'on devrait appeler la Grande M"e de Lamourous, était venue de Bordeaux pour initier les fondatrices à la vie religieuse. M. Chaminade, après quelques semaines d'essai et les exercices d'une retraite, connaissant d'ailleurs depuis longtemps Adèle et ses premières compagnes, voulait leur donner l'habit; mais Me'' l'évêqne d'Agen crut plus prudent de différer celte cérémonie jusqu'au mois de décembre. Aux fêtes de Noël 1816, elles revêtirent donc l'habit religieux, et le 25 juillet suivant, sans solennité ni cérémonie, dans le secret même du tribunal de la pénitence, M"e de Trenquelléon et cinq de ses compagnes faisaient leurs vœux perpétuels.

L'institut des Filles-de-Marie, voué au cloître, à l'instruction des jeunes filles et à rédification du prochain, prit quelque extension, et les premières maisons furent établies à Tonneins, à Condom, à Bordeaux et à Arbois. la Mère de Trenquelléon mourut à Agen, le 10 janvier 1828. Sa vie a été écrite par un bénédictin de la congrégation de Solesmes. Une notice lui est consacrée au second volume des Serviteurs de Dieu.

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défaut de vocation ou à cause de maladie. Aucune ne se présentait pour résider dans une maison où paraissaient régner la contagion et la mort. Les vides se faisaient tous les jours dans les rangs de la petite communauté, et les inquiétudes de la Sœur Emilie devaient s'étendre tour à tour sur chacune de ses compagnes. Elle eut d'abord à déplorer la mort de sa tante, l'ancienne religieuse de la Visitation, Agathe de Pomayrols, qui, comme nous Tavons dit, avait voulu rejoindre la Vénérable dans sa retraite. Un mois après, 26 septembre 1819, la Sœur Èléonore Dutriac vint à mourir.

Si la Sœur Emilie avait dans sa fondation compté pour quelque chose les ressources humaines, cette mort eût détruit toutes ses espérances; la Sœur Eléonore appartenait à une famille riche ; elle était orpheline, et elle allait être à la veille de disposer de sa fortune lorsqu'elle mourut, quelques jours avant d'avoir atteint l'âge de majorité. Elle était sous d'autres rapports un sujet extrêmement précieux pour la congrégation nouvelle. Pleine de talents, de douceur et do grâce, la Sœur Eléonore avait toujours eu un grand attrait pour les pauvres et les malades. Avant de se vouer à la vie religieuse, elle employait souvent ses récréations à les visiter et à leur faire la lecture : aussi était-elle préparée à se donner généreusement. Les obstacles que sa famille apporta à sa vocation furent le plus vif chagrin d'Éléonore. Elle aimait ses parents:

elle avait eu beaucoup de peine à faire le sacrifice de cette affection ; il lui semblait même que ce sacrifice n'avait pas été fait avec assez d'abandon; elle craignait que la vivacité de sa tendresse pour sa famille ne fît obstacle à l'amour qu'elle devait au Dieu à qui elle avait consacré son cœur. Ce Dieu jaloux avait trouvé dans cette tendresse même un moyen de briser ce cœur. Elle comprenait les raisons de ses parents, elle voyait dans leurs démarches une preuve de leur affection ; mais lorsqu'elle put craindre un jour qu'on ne voulût de vive force l'arracher à sa solitude, elle comprit combien cette solitude lui était chère et précieuse : « Ma Mère, disait-elle à la Sœ.ur EmiHe, l'idée de sortir me fait trembler, je ne puis la supporter; en y songeant, la mort n'a plus rien de pénible pour moi. »

Or l'idée de la mort était la grande terreur de la Sœur Eléonore : elle pâhssait en songeant à la justice de Dieu. Cette âme douce, calme, maîtresse d'elle-même, sans cesse appliquée à faire ce qui pouvait être agréable au prochain, qui ne connut jamais la malice, qui n'eut jamais une pensée de jalousie, qui fut toujours tendre, cordiale, pleine de charité pour tout le monde, avec qui, disait-on, la bonté semblait née et qui était comme revêtue d'un charme incomparable d'amabilité, cette âme n'était pas conduite par Dieu dans les voies de la douceur. Jamais elle n'a goûté la joie des consolations sensibles. Dès qu'elle fut entrée dans la soli-

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tilde, le démon la persécuta de mille manières, suscitant dans son esprit des tentations contre l'espérance et toutes sortes d'inquiétudes pour la détourner de son nouvel état. Elle trouvait désagréable et pénible tout ce qui l'entourait : les plus petites choses avaient pour elle de l'amertume. Dieu cependant la soutint dans ce combat avec tant d'avantages, que jamais rien de ses répugnances ne parut à l'extérieur : elle se portait avec une bonne grâce si parfaite à ce qu'on demandait, qu'on eût cru qu'elle trouvait plaisir à tout. Elle savait qu'elle obéissait et qu'elle faisait la volonté de Dieu : cela suffisait pour couvrir toutes les répulsions de la nature. Elle en éprouvait une très grande, et que l'on conçoit parfaitement dans une fille de bonne condition, à laver la vaisselle et à toutes les autres besognes de la même sorte. Elle y allait néanmoins de grand cœur et avec un air toujours joyeux. La Mère Emilie lui avait dit d'apprendre à faire la cuisine. Sœur Éléonore s'y mit aussitôt d'un grand zèle : elle accablait la cuisinière de questions, elle voulait tout savoir et tout faire. Elle aurait pu penser qu'il y avait là une épreuve et qu'un pareil emploi ne lui serait jamais donné ; les autres Sœurs se disaient : « Sœur Eléonore a trop de talents pour être appliquée à la cuisine, ce n'est point son affaire ; » mais la Sœur, qui abondait en simplicité, ne se permettait pas de raisonner de la sorte. Elle obéissait à tout avec une entière sou-

mission, sans réplique intérieure ni extérieure. Elle avait pour règle ces deux mots de saint François de Sales : « Ne rien demander, ne rien refuser ! » Pendant sa dernière maladie, oii lui donna l'emploi de sacristine ; elle le remplit avec l'affection qui répondait à la vivacité de sa foi. Sa maladie augmenta, elle avait beaucoup de peine à laver les purificatoires. On lui demanda si elle voulait être déchargée de son emploi : « Je n'ai jamais rien demandé ni rien refusé, dit-elle, je ne veux pas commencer aujourd'hui. »

Pour lutter contre ses peines intérieures, contre les désolations et les inquiétudes de son âme, elle n'eut jamais que deux armes : la prière et une entière conûance dans ses supérieurs. C'est là qu'elle a puisé son courage. Elle priait avec tant de recueillement et d'un air si respectueux, que son maintien suffît à déterminer une vocation religieuse. Elle aimait particulièrement le saint office; elle l'a peu récité à cause de son état habituel de faiblesse ; mais toutes les fois qu'il lui était permis de le dire, elle était pénétrée de joie, d'une joie qu'elle témoignait par son maintien plutôt que par ses paroles. Elle parlait peu. Elle évitait avec le plus grand soin ce qui aurait pu la faire connaître ; si son esprit, ses talents et ses vertus n'eussent paru malgré elle, sous le voile de la simplicité, on eût pu la prendre pour la dernière de toutes. Le singulier, l'extraordinaire n'était pas de son goût;

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la vie la plus commune élait celle qu'elle aimait de préférence.

Sa confiance en ses supérieurs était telle, qu'elle disait quelquefois à la Sœur Emilie : « Je ne connais rien en moi qui vous soit caché, et si je venais à découvrir quelque chose, je ne manquerais pas de vous le faire connaître. » Il suffisait que la Sœur Emilie lui dît de ne pas penser à une chose pour qu'elle soumît aussitôt son jugement et sa raison.

Elle avait, étant en religion, conservé pour les pauvres cette prédilection dont nous avons parlé. Elle était toute à ses Sœurs et aussi à ses élèves : elle faisait la classe avec une tendre affection, corrigeant les enfants avec douceur et fermeté. Un de ses plus grands chagrins était quand elle voyait qu'elles n'aimaient pas Dieu autant qu'elle l'eût désiré ; elle croyait en être cause et s'huinihait profondément. Tout en aimant sa classe, si elle avait suivi l'attrait de son cœur, elle eût demandé k faire la classe des pauvres. Elle prenait un singuher plaisir à en entendre parler. Lorsque les Sœurs qui en étaient chargées racontaient quelque chose de leurs élèves, elle les écoutait avec attention et ne pouvait souffrir qu'on les interrompît. Lorsqu'elle rencontrait une enfant de cette classe, elle l'interrogeait avec une expression de tendresse particuhère, s'informant de son nom, de son âge, de ses progrès. Elle avait la même tendresse pour les orphelines

élevées à la Sainte-Famille, et sa joie était grande d'en voir augmenter le nombre. En tout on reconnaissait un cœur formé par la Sœur Emilie et qui avait profité de ses leçons. On l'eût reconnue aussi fille de la Vénérable Mère Emilie à son amour pour la pauvreté et à la rudesse aveclaquelle elle se traitait elle-même. Elle était malade, on lui avait déjà fait quitter sa classe, elle allait mourir; on lui proposa de lui donner un matelas : « Non, dit-elle, je suis religieuse, je veux ma paillasse ! » C'est sur cette paillasse qu'elle rendit le dernier soupir. Elle ne voulait pas qu'on lui donnât, sous prétexte de soulagement, des choses coûteuses ou délicates : (( Ceci n'est pas pour une religieuse, » disait-elle ; et pour le lui faire accepter, il fallait en appeler à la sainte obéissance. Quand le goût défaillait et qu'elle ne pouvait achever de prendre ce qu'on lui avait préparé (n'y eût-il que deux cuillerées de bouillon), elle recommandait de le garder et de le lui donner plus tard ; elle regardait comme contraire à la sainte pauvreté, dont elle voulait faire profession jusqu'au bout, de perdre la moindre chose.

Dieu récompensa cette fidélité à garder les vœux ; aux approches de la fin, il ôta à la Sœur Eléonore ces appréhensions de la mort qui l'avait tant fait souS"rir. Il l'inonda des consolations qu'il lui avait retranchées durant sa vie : « Les grâces pleuvent sur moi ! y^ disait-elle. Dieu se manifestait à elle comme un tendre père, et elle n'eut pas la moindre

crainte sur son entrée au ciel ; elle se tenait dans une ferme confiance, promettant à chacune des Sœurs de présenter leurs demandes au Seigneur lorsqu'elle le verrait. Elle répétait souvent qu'on ne connaissait le prix de la vocation religieuse qu'à l'heure de la mort.

Elle avait prononcé ses vœux comme tous les autres actes de sa vie religieuse, sans goût, sans joie, sans affection sensible, uniquement parce qu'elle reconnaissait la volonté de Dieu et que le salut de son âme y était intéressé. Deux mois avant sa mort, la Sœur ÉmiUe lui demanda si elle n'aurait pas la dévotion de renouveler et de faire perpétuel son vœu de virginité. Le confesseur lui en ayant donné la permission, elle le fit avec des transports de joie inexprimables. Elle reçut l'extrême-onction, qui lui donna, disait-elle, de la force et du courage. Elle ne s'entretenait plus que du saint paradis, et se plaignait quand on ne lui en parlait pas. « Quand verrai-je mon Dieu face à face? » répétait-elle souvent; et elle avait besoin d'une plus grande résignation pour accepter la vie que pour accepter la mort. Elle se faisait faire, ou elle se faisait ellemême tous les jours la recommandation de l'âme. Tous les exercices de la communauté lui étaient toujours cbers. Elle y a été fidèle jusqu'à la fin : le dernier jour de sa vie, elle a encore récité le chapelet avec ses Sœurs. Elle avait toujours témoigné un grand désir de la sainte communion. Sa

faiblesse, ses sueurs continuelles, l'enflure de ses jambes, l'accablement où elle était, le besoin de prendre de la nourriture, la soif ardente qui la dévorait, toutes ces infirmités ne l'empêchèrent jamais de faire la sainte communion selon son usage. La dernière semaine de sa vie, elle eut le bonheur de communier tous les jours. Elle trouvait dans cette divine nourriture une force ineffable et un accroissement sensible de la paix de son âme. Elle en avait besoin. Le démon, qui rôde toujours autour du lit des mourants, revint à la charge et lui livra de rudes assauts dans les derniers jours. Elle fut éprouvée par des douleurs plus vives et par des tentations d'impatience au milieu desquelles Dieu semblait l'abandonner, lui cachant sa sainte présence et la hvrant en quelque sorte à elle-même. Son courage et sa patience ne se démentirent pas. Fortement attachée à son Dieu, le saint nom de Jésus toujours sur les lèvres, elle ne cessa de baiser la croix. Si la force de la douleur lui arrachait quelque plainte qui ne se formula jamais que par le désir de la mort, elle se reprenait tout aussitôt, protestant qu'elle voulait souffrir tant qu'il plairait à Dieu : a Tant que vous voudrez. Seigneur, disaitelle, tant que vous voudrez ! »

La veille de sa mort, elle entra dans une paix profonde ; elle était pénétrée de reconnaissance ; elle a répété plus de trente fois ces paroles : « Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir appelée à la sainte

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religion ! » Elle célébrait la bonté de Dieu : « Aimezle beaucoup, disait-elle, oui, beaucoup ! » Un instant elle parut toute transportée de joie : « Oh ! s'écriait-elle, quelle belle couronne je vois, quelle belle couronne ! — Gomment est-elle? lui demanda l'infirmière. — Elle est verte et rose, répondit la pauvre mourante, et un grand nombre de personnes l'entourent. » On lui dit de les compter, a Je ne le puis, » répondit-elle.

Tout le temps qu'elle put parler, elle ne cessa d'exprimer la vivacité de son amour; on était obligé de chercher à la modérer, et on ne pouvait y parvenir. Un peu avant sa mort, elle perdit connaissance, et elle s'endormit ensuite dans le Seigneur avec tant de tranquillité, qu'à peine la vit-on expirer. Elle était âgée de vingt ans et quelques mois.

Un mois après, les mêmes scènes se reproduisaient dans le couvent. La Sœur Marie Boutaric expirait à l'âge de viogt-quatre ans. Celle-ci n'avait pas été, comme Sœur Eléonore, une enfant de bénédiction, prévenue de toutes les grâces et attirant tous les cœurs : c'était par des efforts inouïs qu'elle avait fait habiter et fructifier la vertu dans son cœur. Au fond, leur histoire à toutes deux était cependant la même. Dans sa lutte contre tous ses instincts, Sœur Marie n'avait jamais, il est vrai, éprouvé les tentations qui désolèrent Sœur Eléonore, et remplirent d'iunertume cette vie si consolante et si aimable pour tous ceux qui y furent mê-

lés. Sœur Marie avait toujours vécu dans la présence sensible de Dieu; ce fut cette sainte présence qui réleva au-dessus d'elle-même et soutint son courage héroïque. La mort ne lui fit jamais peur. « Gomment craindre ce qui doit m'unir à mon Dieu? disait-elle. Ne me suis-je pas donnée tout entière à lui et sans réserve? »

Elle voyait Dieu en tout et elle marchait vers lui d'un pas ferme et régulier, pour ainsi dire, sans jamais s'embarrasser en rien aux choses de la terre ni aux attraits de la nature. Le soin des enfants lui répugnait extrêmement. Sœur Marie ne se contenta pas de remplir la tâche qui lui était assignée, elle fut toujours la première à se présenter pour remplacer celles des Sœurs qui ne pouvaient remplir leurs offices auprès des enfants. Elle voulait travailler pour Dieu. Malade et ne pouvant plus se soutenir, elle se faisait porter dans sa classe et voulait la faire encore. « Il faut travailler jusqu'à la mort ! » disait-elle. Incapable d'enseigner, elle demandait à être chargée de la surveillance des enfants pendant les exercices d'écriture.

« Mais, lui disait-on, vous souffrez trop. — Il est vrai que je souffre, répondait-elle; mais quel bonheur de mourir en instruisant les enfants! »

L'attrait le plus vif et le plus sensible du cœur ne peut aller aussi loin. C'était le zèle du salut des âmes qui la sollicitait, c'était surtout l'amour de Dieu qui la brûlait; elle eût voulu que toutes les

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âmes fussent enflammées de ce feu sacré. « Aimez Dieu, disait-elle quelquefois, en répétant les expressions du catéchisme; aimez Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces ! » Et elle mettait à ces paroles un tel accent que, longtemps après sa mort, ses élèves en gardaient encore Fimpression. Tout ce qui n'était pas de Dieu lui était indifférent. Entièrement détachée de la terre, elle aimait uniquement la sainte pauvreté, trouvant toujours trop bon et trop beau tout ce qu'on laissait à son usage. Une seule fois il lui arriva de demander un tablier : on lui dit que le sien était encore bon; elle s'humilia en disant qu'en effet c'était la vanité qui l'avait portée à faire cette demande. Il y avait deux choses dont elle s'accusait volontiers : la vanité et l'immortification. Etant malade, elle mangeait un jour avec plaisir ce qu'on lui avait apporté, et elle était même bien aise qu'on s'aperçût du goût qu'elle y trouvait. Réfléchissant ensuite sur ce qu'elle venait de faire, elle s'en accusa, comme d'une grande faute, à l'infirmière, et demanda qu'on ne lui servît plus du mets qui avait éveillé cette petite délectation. Elle était ainsi toujours en garde et avait peur de trop accorder à la nature.

Un jour, la communauté était réunie autour d'elle à l'infirmerie. On s'entretenait de la charité mutuelle. La Sœur Marie, sans faire attention à ses souffrances ni à l'enflure de ses jambes, qui refusaient de se plier, se mit à genoux, et à haute voix

se prit à demander pardon aux Sœurs du mauvais exemple qu'elle leur avait donné par son orgueil, sa méchanceté, sa vanité, son mauvais caractère,

sa gourmandise, son immortification La Sœur

Emilie, comme toutes ses compagnes, émue jusqu'aux larmes, interrompit celte chère mourante sans lui permettre d'en dire davantage, l'aida à se relever et lui imposa silence, car elle cherchait à s'humilier encore.

Deux mois avant sa mort, elle répétait souvent qu'elle irait fêter la Toussaint au ciel. Sur la fin d'octobre, on vit son mal augmenter, et comme on lui demandait si elle voulait recevoir la visite du médecin, qui pourrait peut-être calmer un peu ses douleurs, elle répondit qu'elle avait surtout besoin du médecin de l'âme : elle demanda le saint viatique; elle le reçut dans les sentiments de la plus vive reconnaissance. La paix et la joie dont son âme fut inondée ne purent demeurer secrètes; elles parurent sur son visage : il revêtit, durant ces derniers jours, une sérénité et un agrément qu'on ne lui connaissait pas. Même après la mort de la Sœur, cette grâce persista et son visage conserva comme un rayonnement des dernières faveurs que Dieu avait accordées à la mourante. Elle répéta plusieurs fois qu'elle espérait aller en paradis la veille de la Toussaint. Elle reçut les commissions qu'on voulut lui donner pour le séjour céleste. « Je les ferai demain, » disait-elle le 30 octobre. Une heure avant

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sa mort, on lui demanda si elle souffrait beaucoup, « Non, répondit-elle; mais je croyais que Dieu attendrait à demain, il veut me prendre aujourd'hui. » Elle demanda son confesseur pour qu'il lui appliquât l'indulgence in articula mortis. On lui dit qu'il allait venir bientôt. « Tout de suite, reprit-elle; il ne serait plus temps. » Il vint et lui donna ce qu'elle désirait. Elle demeura dès lors unie à Dieu, prononçant doucement les noms de Jésus, de Marie et de Joseph, et mourut en présence de toute la communauté, le 30 octobre 1819, trois ans et demi après l'établissement de la maison dont elle avait été une des fondatrices.

Nous insistons sur les détails de ces deux morts. La mort est la véritable épreuve des chrétiens. Ce que nous avons pu recueillir des derniers instants de ces Sœurs témoigne de quelle trempe étaient les âmes formées par la Sœur Emilie, et quel esprit animait la nouvelle congrégation. Cependant ces spectacles si consolants pour les anges pouvaient, en se renouvelant, compromettre l'avenir de la congrégation sur la terre. Les Sœurs qu'on avait dans la gloire manquaient aux travaux du jour : l'état des santés, malgré toutes les précautions, devenait chaque jour plus alarmant. On n'avait plus qu'à essayer d'un remède, dont la Sœur Emihe avait toujours éloigné l'usage : c'était de faire sortir et promener les Sœurs. Elles n'avaient pas fiit vœu de clôture, mais elles la gardaient étroitement; et la

Sœur Emilie voyait dans cette observance une des forces de son institut. Dans l'extrémité oii elle se trouvait réduite, ou de voir périr ses Sœurs, ou d'introduire le relâchement dans leur manière de vie, elle s'adressa à Dieu avec une nouvelle ferveur; elle prit pour protecteur spécial, dans cette affaire, saint Charles Borromée, ce grand ami de la discipline religieuse, et promit de lui ériger un oratoire dans l'intérieur de la maison. Ses prières furent exaucées : la santé des Sœurs s'améliora, et le jour même qui avait été fixé pour leur première promenade, elles s'engageaient par vœu à garder la clôture.

Quelques mois après, à la Notre-Dame de septembre (1820), les Sœurs, qui n'avaient jusque-là porté qu'un habit uniforme, reçurent avec les cérémonies usitées l'habit rehgieux des mains de leur supérieur. Elles firent aussi les vœux de rehgion entre les mains de M. Marty. La Sœur Emilie les fit perpétuels.

Il y avait alors dans la communauté une novice malade depuis son entrée dans la maison, c'est-àdire environ depuis deux ans. L'état de sa santé paraissait mettre un obstacle insurmontable à son désir d'embrasser la vie rehgieuse. Elle accusait les symptômes les plus graves d'une affection pulmonaire. Les médecins avaient déclaré leur art sans ressources et la maladie sans remède; ils n'avaient pas laissé ignorer à la novice qu'elle devait se rési-

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gner à une vie languissante et à une mort prochaine. Ce n'était pas la mort qui alarmait son courage; mais cette vie languissante, cette vie inutile, cette vie à passer loin du service des pauvres et sans doute hors de l'asile béni dans lequel le divin berger avait cependant paru l'appeler et où elle avait espéré revêtir cet habit des épouses, qu'il faut prendre sur la terre si on veut le porter au ciel; cette vie, si courte qu'elle fût, loin de tout ce que pouvait aimer et désirer son cœur, épouvantait cette âme attirée vers les pâturages divins. Elle voulait espérer contre l'espérance, et comme la Sœur Emilie tenter aussi l'impossible. Il avait fallu un ordre des supérieurs pour la contraindre à faire des promenades à cheval, qui lui paraissaient incompatibles avec la vie religieuse et qui outrageaient cet amour de la clôture que le monde ne peut comprendre, et qui est si vif et si jaloux dans le cœur des religieuses. Ces promenades, en outre, semblaient préluder au dernier malheur, à la sortie définitive du couvent. C'était là le calice que cette âme refusait d'accepter et qu'elle priait Dieu d'éloigner d'elle. Cependant tous les remèdes étaient restés ineflicaces; et le 8 septembre, la Sœur Emilie et ses compagnes prenaient l'habit et faisaient les vœux de rehgion. Notre jeune novice était dans une afiQiction extrême : elle se voyait frustrée d'un bonheur qu'elle eût désiré au delà de tout. Au moment de la cérémonie, ses sanglots et ses pleurs éclatèrent

dans la chapelle. Pour que les offices ne fussent pas troublés, la Sœur Emilie fut obligée de la faire sortir du chœaret l'engagea à montera l'infirmerie. Là, la pauvre malheureuse put donner un libre cours à ses soupirs et à ses larmes. Elle devait sa vocation religieuse aux grands exemples que lui avait donnés la Sœur Éléonore, dont elle avait été l'élève, et elle aimait à lui en reporter le mérite. Reconnaissant à l'infirmerie le lit où, un an auparavant, elle avait vu mourir cette chère Sœur, la novice éplorée se prosterna à terre, et avec toute la ferveur et la foi que la vivacité de sa douleur lui inspirait, elle pria la Sœur Éléonore de ne pas l'abandonner, et, après lui avoir autrefois obtenu la grâce de ses premiers pas dans la vie religieuse , de lui obtenir aujourd'hui la faveur de se lier par les saints vœux.

Cette prière ne fut point vaine. Elle n'était point terminée que le calme se répandit dans cette âme. Les nuages se dissipèrent. La tristesse et la désolation firent place à la joie et à la paix; la volonté jusque-là si rebelle se soumit à tout ce que Dieu exigeait, et entra dans une ferme disposition d'accepter de sa main les derniers sacrifices. La novice fut tellement étonnée de ce changement subit, qu'elle ne se reconnaissait plus. En même temps, cette grâce de Fâme s'était, pour ainsi dire, communiquée au corps : les douleurs avaient disparu, la fièvre avait cessé, le sommeil et l'appétit ne tardèrent pas à

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revenir. Cette personne qui, un instant auparavant, se soutenait avec peine, se releva aussi forte et aussi agile que si elle n'eût jamais été malade ; son visage avait repris un air de santé, sa poitrine était assez forte pour que le soir même elle pût chanter un cantique d'une voix haute et distincte. Quand la cérémonie fut achevée, elle courut annoncer à ses Sœurs la grâce que la chère Sœur Éléonore lui avait obtenue : son cœur tressaillait de joie; elle ne pouvait modérer les transports de sa reconnaissance; elle eût voulu la pubher partout, afin que chacun s'unît à elle pour remercier sa chère bienfaitrice. Les Sœurs, du moins, n'y manquèrent point.

La novice rendue à la santé put bientôt se consacrer à Dieu, et supporter les austérités de la vie commune sans voir reparaître son ancienne maladie.

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