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CHAPITRE X

Travail du démon.

L'œuvre entreprise par la bonne Sœur Emilie portait les marques de la bénédiction divine; au milieu des contradictions et des difficultés, elle progressait tous les jours, s'établissait de plus en plus et commençait à prendre de la consistance aux yeux mêmes des hommes les plus aveugles et les plus dédaigneux. Tant qu'elle avait été en butte à la dérision et au mépris, la Sœur Emilie avait vécu en paix ; elle avait eu les moments de trouble intérieur dont nous avons parlé lorsqu'elle cherchait sa vocation; jamais elle n'avait rien éprouvé qui pût lui faire concevoir la pensée de l'orage qui allait fondre sur elle.

C'est pour certaines âmes une joie inextinguible de se donner à Dieu, de se consacrer uniquement à son service, de se vaincre en tout, de se refuser

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tout et de marcher impitoyablement contre leur propre cœur pour l'amour de Jésus-Christ. La pauvreté, rhumiliation, les douleurs les plus cuisantes ont des saveurs déhcieuses lorsqu'on les accepte pour le Dieu du Calvaire, en union avec les douleurs, les opprobres et le dépouillement du Crucifié. Il sort de la couronne d'épines et du côté ouvert du Christ, comme un rayonnement divin du paradis qui séduit ces âmes, les enivre, les attire et parfois les affole. Lorsque le séraphique Père saint François, en butte aux huées du peuple et aux sévices de son père, venait de se dépouiller de ses biens et même de ses vêtements pour se remettre tout entier entre les mains du Seigneur et se livrer aux abjections de la mendicité, il fut saisi par des voleurs, roué de coups et jeté par eux dans une fosse remplie d'eau glacée et de neige, et, dit saint Bonaventure, il s'y mourait de joie. Quand le renversement de la nature est ainsi complet, et que les âmes généreuses et transportées ne voient plus rien que du regard de la foi, il semble que Satan ait quelque droit de tenir le langage qu'il adressait à Dieu au sujet du saint homme Job : « Job ne vous sert pas pour rien; vous avez élevé un rempart autour de lui; tout lui succède sous vos bénédictions; mais étendez la main et frappez, et vous verrez s'il ne vous maudit pas. » Aussi Dieu livre quelquefois ses amis, comme le saint homme de la terre de Hus, à toutes les suggestions de la puissance des ténèbres.

Leur douleur devient alors sans consolation : la présence du Sauveur n'est plus sensible, toutes les grâces de tendresse et d'amour qui découlent de la Croix semblent taries; l'âme éperdue cherche le soutien, la saveur, l'enivrement qu'elle a connus e^ qui lui sont désormais refusés; elle ne court plus, pour ainsi dire, par-dessus la nature, elle marche péniblement, entravée dans ses efforts et se sentant enfoncer à chaque pas dans les boues de la corruption. Sainte Chantai a passé par cet état; presque tous les saints en ont connu l'amertume. Le 9 août 1820, un mois avant que la Sœur Emilie s'engageât par des vœux perpétuels, les tentations les plus horribles fondirent subitement sur elle comme un orage, selon son expression. Elle se trouva tout à coup enveloppée des ténèbres les plus épaisses et livrée à toutes les suggestions diaboliques les plus étranges. Epouvantée de cet état inouï, elle courut à son confesseur; elle ne trouva pas auprès de lui la consolation qu'elle réclamait. Le combat ainsi engagé dura trente-deux ans. Pendant trente-deux ans, la Vénérable Mère Emilie, appliquée à toutes sortes de bonnes œuvres, occupée aux saints travaux de la charité et aux plus pures pratiques de la dévotion, n'eut pas un instant de répit, ne ressentit pas un moment de soulagement, de paix et de lumière dans son âme, sinon lorsque ses souffrances corporelles devenaient plus aiguës, ou qu'elle était engagée dans les travaux et

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les perplexités des fondalions nouvelles. Les attentions divines sont grandes à ne pas laisser aux hommes des fardeaux qui dépassent leurs forces; mais la Providence ne veut pas non plus enlever à ses amis les couronnes qu'ils peuvent acquérir; aussi, quand la Mère Emilie ne rencontrait pas à ses fondations les difficultés qui les entourent presque toujours, elle ne trouvait pas non plus cette paix et cette clarté dont son âme jouissait ordinairement au milieu de ces entreprises.

La tentation qu'elle avait à supporter atteignait à la fois toutes les forces de son âme, et elles étaient comme détruites. La foi était comme évanouie; toutes les vérités étaient voilées et obscures ; l'âme ne se sentait pas même la force d'adhérer et de se soumettre aux vérités mystérieuses et révélées : il lui semblait qu'elle était sans puissance devant elles et sans ressort pour les embrasser. En même temps l'espérance, cette espérance surnaturelle que la foi fait germer et qu'elle entretient, semblait anéantie ; l'âme se voyait comme abandonnée de Dieu; tout paraissait concourir à lui prouver qu'elle était perdue sans ressource. Dieu lui apparaissait comme un ennemi, et la charité aussi, pour ainsi dire, n'existait plus. Gomment l'aimer, ce Dieu cruel acharné à la perte de sa créature? Ces pensées horribles, que nous n'oserions transcrire si nous ne les trouvions écrites de la main de la Mère Emilie dans une relation de son intérieur que son confesseur lui avait

ordonné de faire (l), ces pensées se présentaient à chaque instant à son esprit éperdu; la moindre circonstance suffisait à les éveiller; la moindre incommodité qui pût affliger les sens suscitait des orages, faisait naître des révoltes dans le cœur de cette pauvre femme épouvantée. Tout semblait lui mettre devant les yeux l'injustice de Dieu. La faiblesse de l'esprit humain, ses ténèbres, ses passions, dont elle faisait toujours l'expérience, et dont elle sentait toujours l'aiguillon, lui rendaient comme évidente cette injustice du Seigneur. Elle ressentait alors un éloignement incroyable pour l'humanité sacrée de Jésus-Christ, et sans ressource désormais, sans appui, sans consolation, elle entrait dans d'épouvantables désolations. Le souvenir de l'union si douce où elle avait vécu avec son Sauveur, lui apparaissait alors; les joies qu'elle avait goûtées dans cette union, le rafraîchissement que son âme y avait trouvé, les faveurs, les moindres caresses qu'elle avait reçues de son Bien-Aimé se présentaient avec vivacité à son esprit, et ne servaient qu'à raviver sa douleur. Elle était comme un homme qui, de la plus haute élévation, serait tombé dans la misère la plus affreuse, et qui, du milieu de son dénùment, se rappelle avec désespoir les prospérités et l'abondance qu'il a connues. Elle n'était pas seulement dans le dénùment : elle était continuellement dans

(1) Celle relation se trouve imprimée dans VEsprit de la Mère Emilie, t. I, p. 278.

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]es frayeurs les plus vives, elle était sur le bord des ribîmes, elle en mesurait la profondeur, elle s'y voyait tomber, rien ne pouvait la retenir; son âme se brisait et se fondait à chaque instant au milieu de ces angoisses. Elle fermait les yeux et se sentait entourée de périls que rien ne pouvait conjurer, dont rien ne pouvait la défendre. Ce qui lui restait de lumières, ce qui lui restait de forces ne lui servait qu'à éclairer et qu'à explorer les dangers qui l'environnaient, et où il lui semblait toujours que l'œuvre de son salut allait échouer et se briser. Dieu permit que toutes les consolations qu'on pouvait lui apporter ne servissent jamais qu'à l'aflQiger, en sorte que pour elle les remèdes se tournaient en poison. Les paroles de son confesseur l'exhortant à la paix l'épouvantaient, augmentaient sa peine et renouvelaient ses tourments. Lorsqu'elle voulait aller vers Dieu, elle se sentait repoussée et rentrait dans de nouvelles épouvantes; elle eût dit comme le Prophète : « Où fuir pour me dérober à la colère de Dieu? »

En même temps, elle éprouvait du dégoût pour tout. Rien ne pouvait la distraire, et les choses où elle paraissait le plus appliquée, ne détournaient pas son imagination de ces affreuses pensées. Les personnes qu'elle aimait le plus lui étaient à charge, ^es œuvres auxquelles elle donnait sa vie lui étaient importunes; elle était comme ayant perdu la faculté d'aimer, ne trouvant plus de ijouissance^à rien au

monde, triste, renfermée dans une douleur morne et sans issue puisqu'il lui semblait que Dieu repoussait tous ses efforts. Elle ne pouvait que souffrir. La sainte communion, qui était sa force, était devenue un tourment, aussi bien même que l'application du précieux sang de Jésus-Cbrist dans le sacrement de pénitence. Ce fut à cause de ces douloureuses angoisses que, pendant les dix dernières années de sa vie, son confesseur lui donna l'absolution et la fit communier tous les jours. La prière) qui avait été ses délices, lui était insupportable. Elle ne pouvait se résoudre à aller à la chapelle; elle comptait les instants qu'elle y passait. Si de bonnes pensées ou de saints désirs se présentaient à son esprit, cela augmentait sa douleur a d'une façon que je ne saurais expliquer », écrit-elle. La pensée de la mort ajoutait à ses terreurs; il lui semblait qu'elle allait tomber entre les mains d'un maître impitoyable : cette pensée, l'éloignement qu'elle ressentait pour Dieu paraissaient l'empêcher de vouloir rien faire pour son amour. Dans tout ce désordre d'imaginations, si elle parvenait à se surmonter, elle était aussitôt portée à murmurer, à accuser le Seigneur de n'être pas touché des services qu'elle lui rendait, et à lui reprocher tout ce qu'elle faisait pour lui. Alors elle ne pouvait supporter de parler ou d'entendre parler de Dieu. Les contradictions qu'elle éprouvait de la part des hommes l'accablaient; elle ne sentait que faiblesse au dedans

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d'elle, et elle ne trouvait aucune force auprès de la croix.

Dans cet état étrange d'une âme éprouvée, les lectures pieuses ne paraissent plus servir à rien. Souvent elle ne peut comprendre ce qu'elle lit. Son esprit est incapable de lier les mots et les phrases ; elle prend le blanc pour le noir, et ce qui devrait la consoler fait sa désolation. Les actions des saints, la conversation des personnes pieuses irritent ses douleurs ; le soin des âmes lui est odieux ; tout acte de sa vocation lui répugne; en même temps ses passions semblent ranimées et lui font une rude guerre, elle se croit sans force pour les combattre et ne sait comment leur résister. Quelque chose l'entraîne et en même temps quelque chose la retient. Elle est dans une angoisse inexplicable. Si elle succombe dans quelque tentation, elle se sent portée au désespoir, et les souvenirs de sa vie passée lui sont représentés d'une façon terrible. Si elle triomphe un peu d'elle-même, l'orgueil enfle aussitôt son cœur, la colère le soulève, et elle accuse Dieu d'être injuste et sans pitié pour elle et de ne pas récompenser ses efforts. Elle a pour son corps un amour excessif qui lui est reproché vivement, durement, amèrement. La paresse et la gourmandise l'assiègent, et tout cela est accompagné d'une anxiété qu'elle n'a jamais pu définir. Il lui semble qu'elle suit sa volonté entraînée au mal et qu'elle ne peut s'en défendre ; elle veut la désavouer, et

aussitôt le mal qu'elle avait vu disparaît à ses yeux ; elle reconnaît qu'elle a été le jouet d'une illusion, et un instant après l'illusion recommence, tous les fantômes reprennent devant elle l'apparence de la réalité et se remettent à enchanter sa volonté et toutes les puissances de son âme.

Aux grandes fêtes elle souffre davantage. Les démons, qui d'ordinaire en ces jours redoublent d'efforts pour éloigner les cœurs des grâces que l'Église veut dispenser, les démons s'acharnaient de nouveau sur la pauvre Sœur. Les joies de l'Eglise ajoutaient à sa tristesse. Elle ne pouvait entrer dans l'esprit des mystères qu'on célébrait; elle était semblable à un aveugle qui entend vanter autour de lui les magnificences de la nature, ou plutôt pareille à un homme affamé assis à une table chargée de mets exquis et ne pouvant prendre goût à rien.

Tout cela se passe, il est vrai, dans la partie inférieure de l'âme, mais les tentations ordinaires voltigent, pour ainsi dire, à l'extérieur ; l'âme en les combattant sent qu'elle n'appartient point à l'ennemi; dans les tentations oîi était induite la pauvre Sœur Émihe au contraire, il lui paraissait qu'elle était vaincue. Elle croyait se voir au pouvoir du démon et livrée à ses suppôts. Au milieu de sa douleur, elle poussait vers le Ciel des cris enflammés et qui auraient dû la consoler; mais il lui semblait que ces étincelles venaient d'un foyer étranger, et elle s'affligeait qu'elles n'eussent pas porté la chaleur et

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la flamme dans son inténcur froid, vide et désolé. Dans cette détresse, cette nuit et cette tempête où elle était plongée, la pauvre Sœur avait pour guide unique l'obéissance. Elle obéissait passivement, songeant souvent à Nabuchodonosor changé en bête, et ne se permettant aucune réplique à son confesseur. Si par hasard une observation luiéchap pait, elle s'en humiliait tout aussitôt et en demandait pardon, rentrant quelquefois au confessionnal à cet effet. Du reste, au milieu de cette lutte effroyable, les confessions de la Mère Emilie restèrent toujours brèves. Elle ne venait pas chercher de consolation au confessionnal ; elle accusait ses fautes; un mot lui suffisait pour en indiquer le genre et un autre pour marquer le nombre. C'était la méthode que lui avait enseignée M. Marty ; elle y demeura toujours fidèle : elle ne voulait pas que le confessionnal fût pour elleune occasion de prononcer des paroles inutiles ; elle voulait d'ailleurs économiser le temps du confesseur, afin qu'il pût s'employer au soin des autres âmes. Si dans les dix dernières années de sa vie, elle se confessa tous les jours, ce fut l'obéissance qui l'y obligea. L'état de son âme demandait bien queliiue exception aux règles ordinaires ; et le confesseur avait remarqué combien la sainte absolution fortifiait cette pauvre âme malgré ses terreurs. Pour elle, elle y trouvait une mortification extrême, car presque jusqu'à ses derniers jours, il lui en coûta beaucoup de s'ar-

cuser et de s'humilier. Elle ne cherchait pas, d'ail^ leurs, à parler de ses peines : quand le confesseur rinterrogeait, elle répondait, toujours hrièvement. C'était un de ses principes, que moins il y a de paroles au confessionnal et plus il y a de componction, moins il y a de l'homme et plus il y a de Dieu. Elle restait, dans la pratique, fidèle à ce sentiment. Elle s'ouvrait davantage dans les conférences de direction ; mais elle n'y cherchait pas le soulagement de ses peines. Elle avait à faire connaître son état intérieur, elle s'acquittait de ce devoir ; Dieu lui refusait la douceur que quelques autres éprouvent à exposer leurs souffrances à une âme compatissante et paternelle, qui enseigne à tout supporter en union avec le divin Crucifié. Trois ou quatre fois seulement, il est arrivé à la Mère Emihe d'aller chercher par obéissance un peu de consolation et de force auprès de confesseurs extraordinaires. La Providence ne permit pas que leurs paroles et leurs conseils apportassent la moindre paix au milieu des orages soulevés dans cette âme. C'était par un dessein de miséricorde que le bon Dieu la voulait dans la douleur. « En pensant à votre peine, écrivait à la Mère Emilie la supérieure des Carmélites de Figeac, la Mère Thérèse de Saint- Augustin (1), morte en odeur de sainteté et conduite

(i) La Mère Marie-Thérèse de Saint-Augustin, dont nous ne connaissons pas le nom de famille, a été une àme tout à fait privilégiée et éprouvée ; la notice que ses tilles ont donnée

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elle-même clans cette voie crucifiante, en pensant à votre peine je n'y vois qu'une conduite toute d'amour de la part de Dieu. Si vous ne souffriez pas,

d'elle après sa mort rappelle toutes les merveilles de la vie des saints.

Elle était née au diocèse de Cahors, au mois d'août 1802, dans une humble paroisse oii, quelque temps après sa première communion, s'érigea une petite communauté dans laquelle elle entra, à la grande douleur et du plein assentiment de sa mère. L'alfection (ju'elle avait pour ses parents et surtout pour sa mère fut son premier supplice ; l'épreuve dura longtemps. Marie- Thérèse, car nous ne pouvons lui donner un autre nom, s'essayait à la vie d'immolation, et elle aspirait à s'immoler plus qu'on ne faisait dans sa iielite communauté; or, un jour de la fête de saint Bruno, durant son oraison, il lui fut dit intérieurement d'aller à Cahors ; le môme avertissement lui fut renouvelé quelques mois après, au jour de saint Josejih. Elle voulait résister, ou plutôt elle n'osait se lier à ces indications ; mais l'attrait de la grâce la pressait : une occasion se présenta, et la grâce sans doute continuant à la diriger à son insu, la conduisit à Cahors, chez les Dames de la Miséricorde. Marie-Thérèse crut un instant avoir terminé là la recherche amoureuse de son époux; le sentiment intérieur de son âme l'avertit bientôt de son erreur. Elle devait chercher et trouver autre chose. La supérieure de la Miséricorde cependant avait entrevu le riche fonds de cette postulante et désirait l'attachera son institut; elle l'envoya à Moissac, auprès de la fondatrice M^e Geuyer, dont nous avons déjà parlé. M™e Genyer lui donna à lire une Vie de sainte Thérèse. Marie- Thérèse aussitôt comprit que sa place était au Carmel, et son âme y vola. Elle connaissait le monastère de Cahors, oîi elle avait visité une novice. La supérieure l'avait même entretenue un instant, et avait été tellement frappée du mérite de cotte jeune fille, qu'elle avait aussitôt demandé à Dieu de la donner à sa communauté. Ce n'était qu'au prix du sacrifice qu'elle devait y entrer. Do retour à la Miséricorde de Cahors, Marie-Thérèse ne

votre congrégation irait mal. C'est par cette continuelle croix que sa perfection et la vôtre seront consommées. Dieu trouve sa gloire et son plaisir dans cette vie de mort. Vous lui avez donné mille fois votre consentement, il en profite. Laissez-le faire : un temps viendra où la paix vous sera rendue. »

Dans un tableau énergique et d'autant plus vrai qu'elle en pouvait connaître les détails par ellemême, la Mère Thérèse de Saint-Augustin a résumé, avec l'accent des grandes âmes, les traits que nous avons essayé de rassembler ici, et sur lesquels nous aurons plus d'une fois à revenir. « Le saint Epoux, écrivait-elle, veut l'âme morte à tout désir et à tout

trouvait plus dans son cœur que des répugnances pour le Garmel ; elle marcha sur les répulsions avec autant d'entrain qu'elle en avait mis à suivre les attraits. En vain, sa famille unit ses elForts à ceux de ses anciennes compagnes et du curé de la paroisse pour arrêter son vol. Les combats continuèrent même lorsqu'elle se fut reposée sous l'abri que le Seigneur lui avait montré; son père venait pleurer à la grille du parloir et tenter de l'arracher au cloître; on voulut faire intervenir l'évêque. Le plus pénible encore pour la postulante était de trouver son cœur, son propre cœur révolté contre ses projets : livrée à elle-même, elle se sentait d'accord avec ceux qui voulaient la ravir au Garmel. Elle resta, malgré tout, fidèle à la vocation qui lui avait été indiquée aux jours de lumière. Bientôt sa santé parut y faire un nouvel obstacle : les combats qu'elle avait à soutenir ruinaient son pauvre corps ; ses vœux ressemblèrent à des funérailles : ceux qui y assistèrent crurent que sa profession aurait à peine huit jours de duroe. Elle avait vingt-trois ans en entrant au monastère; on devait être en 1826. Elle fut bientôt maîtresse des

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vouloir propre. Ce que Dieu demande de l'âme c'est une grande indifférence pour l'état où il la tient, en sorte qu'elle se fasse gloire de l'abjection de ses dispositions crucifiantes et humiliantes. Dans cet état de sacrifice et d'abandon, elle est très agréable au Seigneur ; qu'elle ne cherche donc pas autre chose ! Une âme souffrante doit se dire à ellemême : — « Courage, supporte avec une foi ferme l'exil que Dieu fait éprouver à ton cœur ! Il se plaît à y opérer à ton insu, ne te laissant sentir qu'un vide très pénible; il est néanmoins présent, et jamais il ne t'a tant aimée. Tu souffres, tu n'as pourtant que ce que tu as désiré; mille fois tu as dit à Dieu de briser tous tes liens et que tu ne voulais que lui! Voici qu'il t'a prise au mot; il a tout renversé,

novices, et lorsque, vers 1830, la prieure de Cahors alla fonder le monastère de Figeac, elle laissa à Marie-Thérèse le gouvernement de la communauté. Elle y fit l'apprentissage de la supériorité. Six mois après, elle fut appelée à Figeac et prit le gouvernement de cette maison.

Nous ne dirons rien de cette première prieure du monastère de Figeac; les actions les plus étonnantes, les sacrifices les plus héroïques, la vie la plus mortifiante et la plus éprouvée furent son partage et firent briller sa vertu. De nombreuses faveurs de Dieu la soutinrent dans toutes ses épreuves et ses pratiques. Elle vécut dans des soulfrances aiguës tout à fait inouïes, au milieu desquelles sa vie était comme un miracle ; le récit de son agonie est lo récit d'un martyre. Elle mourut ou la fête du Patronage de saint Joseph, le 21 avril 1850, dans la quarantehuitième année de son âge et la vingt-cinquième de sa profession. Sous le titre de Fleurs du Varmcl, une notice lui est consacrée au second volume des Serviteurs de Dieu.

il a fermé toutes les avenues afin qu'aucun bien de consolation ne vienne jusqu'à toi ; il a permis au démon et à la nature de te faire sentir leurs révoltes afin, sous ces dehors humiliants, de pouvoir t'établir dans une voie toute d'amour pur. On ne peut appeler de ce nom le plaisir que Ton trouve à servir Dieu dans le beau jour des consolations : il s'y glisse toujours bien des misères qui ont besoin d'être purifiées dans le creuset où tu te trouves; c'est d'ailleurs la conduite que ce divin époux tient à l'égard de ses saints. La Mère de Chantai éprouvait de ces sortes de peines : elle se voyait en proie à la tentation, elle gémissait de se voir à la tète de ses filles, et disait éprouver toutes les misères et les tentations qu'elles éprouvaient, et tout cela durant les dernières années de sa vie. Ne te trouble donc pas de ton opposition à Dieu ; cela est étranger à ton cœur qu'il tient entre ses mains. Tu n'es pas aise de faire le mal, c'est un sentiment qu'il permet pour te tenir dans l'humiliation. Laissele faire, dévoue-toi à tout ce qu'il voudra, donnetoi en victime à son amour sans te mettre en peine de ce que tu éprouves. C'est imparfait de vouloir sentir autre chose que sa corruption; puisque Dieu le permet, c'est que cela le glorifie ; et moins cela est de ton goût, plus cela est du goût de Dieu. »

« Demeurez, ma très chère Sœur, dans votre état de souffrance, protestant à Dieu par paroles vocales, si vous ne pouvez autrement, que vous

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voulez vivre de sa mort et vous nourrir d'amertume, sans chercher ni goût, ni sentiment, ni connaissance ; car ce bon père vous veut toute sienne, sans réserve, tout abandonnéeà son amoureuse conduite. Mon Dieu ! que vous êtes heureuse d'être ainsi serrée et tenue de près par Jésus! Adorez en silence ! jetez-vous dans ses bras malgré le repoussement que vous éprouvez. Ne craignez point qu'il vous rejette, ni que le démon ait aucun avantage sur vous. Les révoltes de la nature ne vous rendent point coupable. Dieu fait en vous de grandes choses à l'ombre de vos misères. Un jour viendra où toutes ses richesses vous seront montrées à découvert; maintenant c'est le temps des ténèbres. Laissez faire, taisez-vous, continuez votre abandon. C'est Lui qui vous presse, c'est Lui qui vous donne cette faim de Lui et ce dégoût de tout le créé. C'est une grâce très précieuse. Votre attrait, c'est la croix. Sondez votre cœur. C'est l'attrait de Dieu sur votre âme. Il n'est content que lorsque vous êtes en proie à la plus douloureuse souffrance. Votre dévouement vous prouve que vous voulez qu'il accompHsse envers vous ses desseins. Ne vous mettez donc pas en peine du reste. Plus vous serez morte sur vos intérêts, plus Dieu aura de facilité pour vous façonner à son gré. Vos répugnances sont des grâces. »

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