CHAPITRE XI
Maladies de la Vénérable.
Dans la vie du clirétieD, la lutte ne doit jamais cesser. Les œuvres que la Providence veut bénir ne prospèrent qu'en traversant chaque jour de nouvelles épreuves. Le bon Dieu se complaît, pour ainsi dire, à rappeler à la faiblesse humaine que le succès et la force ne reposent que sur lui. Les contradictions que le nouvel institut avait suscitées n'avaient pas arrêté son établissement, et les avanies que les Sœurs rencontraient, ne devaient pas non plus troubler leur paix. La Sœur Emilie regardait les humiliations comme des faveurs. C'est une grâce, disait-elle, que le bon Dieu nous fait de nous humilier ; n'oublions pas les jours où nous avons de telles occasions de mérite, ils sont précieux ! Plus l'humiliation était grande, plus la joie devait éclater, plus aussi une rehgieuse devait s'abîmer dans son néant. On peut marcher sur nous impu-
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néoaent, disait la Mère. Les plus grandes injures, à son avis, ne pouvaient pas troubler la paix d'une épouse de Jésus-Christ.
Un jour, dans ces commencements de l'institut, une Sœur converge reçut un soufflet sur la place du marché de Villefranche. La nouvelle en fut portée au couvent avant que la Sœur y fût rentrée. Quand celle-ci arriva, elle trouva la Servante de Dieu qui l'attendait pour savoir de quelle manière avait été accepté cet outrage.
« Je n'ai rien dit, dit la pauvre tourière.
« — Et vous avez bien fait, reprit la Sœur Emilie; si vous vous étiez vengée de quelque manière, vous ne seriez pas rentrée à la maison : je vous attendais ! »
Elle était de l'avis de ce frère Zacharie, dont il est question dans les histoires monastiques (1), qui, défaisant sa coule et marchant dessus, disait que pour être religieux il fallait être prêt à être traité de la sorte. C'était là l'esprit que la Vénérable Mère s'efiForçait de maintenir dans la congrégation, et qui avait inspiré les fondatrices. Mais après avoir bravé les mépris des hommes et triomphé de cette pénible épreuve de la maladie et de la mort de ses membres, la petite communauté allait essuyer une épreuve plus sensible encore, et qui devait plus que toute autre lui faire sentir le besoin de la protection divine. La
(1) BibUolh. Pal., Smaragde, Diadème des moines. .
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Sœur Emilie avait soutenu le courage de ses Sœurs durant toutes les angoisses qu'elles avaient éprouvées; mais elle tomba elle-même gravement malade dans le courant de l'année i8'21. La fatigue et surtout les peines intérieures, que nous avons essayé de décrire et auxquelles elle n'était point accoutumée, lui avaient ôté le sommeil : elle s'affaiblit tellement qu'elle fut obligée de garder le lit. Depuis l'année 1818, elle était atteinte d'un polype au nez, et elle en avait ressenti de vives douleurs. Aux premiers symptômes de cette infirmité, elle s'était beaucoup effrayée; toutefois, elle maîtrisa son cœur et ne formula aucune plainte. Les Sœurs s'aperçurent de la difficulté qu'elle avait à parler. On consulta : les médecins déclarèrentqu'elle était menacée d'un cancer. On se désolait autour d'elle : « Quand j'aurais dix cancers, disait la malade, cela vaudrait mieux qu'un seul péché mortel. »
La maladie s'aggrava ; on fît une opération qui ne réussit point, il fallut la renouveler: et comme cette seconde opération^ devait être plus douloureuse encore que la première, on proposa de lier la patiente. Elle s'y refusa énergiquement : « Je tiendrai le crucifix entre mes mains, ce sera une assez forte chaîne. »
Elle ne bougea pas, en effet, durant l'opération qui fut longue. Les chirurgiens s'étonnèrent de sa fermeté, la trouvant au-dessus des forces de la nature et avouant qu'il y avait là quelque chose de
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divin. Leurs soins crailleurs furent inefficaces; ils parlèrent d'une troisième opération, demandant de la différer un peu afin de laisser reposer la malade et de lui éviter quelques soufi'rances. La Sœur Emilie n'entendit point à de pareilles considérations. Elle était heureuse de ne pas s'épargner les douleurs ; elle savait d'ailleurs qu'on n'avait pas toujours de pareils ménagements pour les pauvres; elle voulait être traitée comme ses amis les plus chers. Par ses vœux ne s'était- elle pas engagée dans leurs rangs? Surtout, elle voulait en finir vite avec les dispenses de clôture dont sa maladie était l'occasion. Elle désira que la troisième opération eût lieu sur l'heure, tout aussitôt qu'on la crut nécessaire. Elle fut encore à peu près inutile. Elle mit la malade dans la nécessité de souffrir de longs et douloureux pansements : le chirurgien désirait s'en charger, la Sœur Emilie s'y opposa ; elle voulut que l'infirmière apprît à la panser, préférant souffrir de sa maladresse et de la lenteur des pansements, et persévérer dans son humilité, sa pauvreté, sa clôture et aussi le respect de la sainte vertu. On lui appliqua encore divers remèdes dégoûtants et pénibles ; on la soumit à un régime de laitage; aucune amélioration ne se manifesta. On s'attendait chaque jour à voir empirer cet état douloureux, on redoutait qu'il n'eût une issue prochaine et funeste. Dans cette extrémité, M. Marty conseilla aux Sœurs d'invoquer saint Joseph ; on
lui dressa un oratoire ; on le para de tout le luxe possible. La Vénérable, qui ne trouvait pas de délassement ni de plaisir plus grand que de décorer les autels, travailla volontiers, quoique malade, à l'ornement de cet oratoire. Les Sœurs firent vœu que pendant un an, l'une d'entre elles jeûnerait et ferait la sainte communion tous les vendredis. Le premier vendredi de chaque mois, la communauté entièrejeùnait et récitait les litanies de saint Joseph, en se rendant en procession du chœur à l'oratoire du saint. La Providence parut un instant agréer ces mortifications et exaucer ces prières :1a santé de la Servante de Dieu s'améliora un peu; elle fut loin toutefois de se rétablir. Après l'accomplissement de leur vœu, les Sœurs durent persévérer dans leurs supplications ; elles sentaient bien que l'existence de leur petite congrégation, qu'elles aimaient tant, dépendait de la vie de la Vénérable. Quelqu'une d'entre elles était toujours en prière; elles étaient quelquefois sept ou huit ensemble prosternées devant les autels, les bras on croix, poussant des soupirs vers le ciel, demandant la santé de celle dont paraissait dépendre le progrès spirituel de toutes. Le Seigneur parut se complaire à les voir dans cet état d'affliction et d'alarme.
Outre les peines intérieures de la Vénérable Sœur, qui étaient excessives, il plut à la miséricorde divine de l'affliger constamment par des maux de toutes sortes. Elle ne pouvait supporter qu'une si
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petite quantité de nourriture que sa vie semblait un miracle ; du moins les aliments qu'elle prenait paraissaient-ils tout à fait insuffisants à soutenir et prolonger son existence. Le bon Dieu voulut ainsi, sans doute, durant la longue carrière de la Mère, rappeler sans cesse à toute sa congrégation, vivant au jour le jour, dans quel esprit de dépendance et de ferveur elle devait aussi recevoir et demander cette vie spirituelle, dont la Mère Emilie était pour toutes ses filles l'âme et le canal.