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CHAPITRE Xir

Les congrégations. — Correspondance de la Vénérable et de M™e de Trenquelléon.

La Servante de Dieu n'avait jamais songé à la gloire de fonder un institut. Elle voulait accomplir la volonté divine et servir les pauvres. Elle était toujours prête, d'ailleurs, à s'effacer et à laisser agir la Providence. Lorsqu'elle avait vu ses compagnes malades et hors d'état de travaillera la fm qu'elles s'étaient proposée, elle avait cru un instant que le bon Dieu refusait de reconnaître la petite famille qui commençait à se former autour d'elle. Elle avait alors songea joindre ses efforts à ceux d'une communauté déjà établie. Quand les santés furent raffermies à Villefranclie, elle ne renonça pas à ce projet. M. Marty en avait approuvé la proposition ; peut-être la Providence avait-elle voulu manifester sa volonté. M"« de Rodât, d'ailleurs, considérait la supériorité comme une charge ; elle eût craint d'écouter son attachement pour les âmes qu'elle

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avait enfantées à la vie religieuse, et elle ne demandait pas mieux que de remettre à d'autres leur gouvernement et leur direction.

Il y avait à Agen, avons-nous dit, une communauté établie depuis 1816, sous le nom de Filles de Marie. M™° de Trenquelléon, qui, disait-elle humblement, « avait coopéré de sa fortune à la fondation de cet institut, » en était véritablement la fondatrice à l'instigation d'un vénérable chanoine de Bordeaux, M. l'abbé Chaminade(l). Acette époque,

(l) Guillaume-Joseph Chaminade, né à Périgueux au mois d'avril 1761, avait deux frères, l'un récollet et l'autre jésuite. Il fit ses études auprès de ce dernier, au collège de Mussidan; il demeura ensuite dans cet établissement à titre de professeur ; il y était encore au moment de la Révolution. II se retira alors à Bordeaux; il émigra plus tard en Espagne et se réfugia à Saragosse. Il combina et nourrit aux pieds de Notre-Dame-del-Pilar ses divers projets d'apostolat pour la France. Aussitôt qu'il le put, il reparut à Bordeaux; avant de quitter l'exil, et afin d'être plus fort dans l'exercice de son zèle, il avait demandé et obtenu du Saint-Siège le titre et les pouvoirs de missionnaire apostolique. L'abbé Chaminade avait dès lors fixé sa pensée sur les congrégations; elles lui paraissaient, ainsi qu'a la plupart des hommes qui travaillèrent dans ces temps au réveil de la foi et à la consolation de l'Église, le moyen d'action le plus simple et le plus efficace; toutefois il ne négligea aucun de ceux dont il put disposer : son activité profitait de toutes les circonstances et embrassait volontiers toutes les inspirations. On dit que sa charité s'exerça fructueusement parmi les prêtres assermentés et qu'il eut la joie d'en reconcilier un certain nombre. Le dernier évêque de Bazas, Grégoire de Saint-Sauveur, lui avait conféré des pouvoirs particuliers pour l'administration de son diocèse, et M. Chaminade eu fit usage jusqu'à la suppression de ce

l'Église cherchailà réparer ses désastres ; ils étaient immenses. Au moment du Concordat, quand elle commença à sortir de l'abîme que la révolution avait ouvert en France, l'Eglise n'apparut pas seulement dépouillée de ses biens, elle sembla aussi comme privée de ses forces. On pouvait douter qu'elle eût la puissance d'embrasser et de nourrir désormais ce peuple qu'on avait violemment éloigné de son giron pendant plusieurs années. Elle était toujours la maîtresse de la vérité, mais les moyens de répandre et de propager cette vérité au milieu des hommes semblaient lui faire défaut ; elle n'avait pas même le nombre de prêtres nécessaire pour assurer le ministère sacerdotal dans les paroisses. Tous les puissantsauxiliaires d'autrefois pour exciter le zèle, prêcher les peuples et entretenir l'esprit de piété, n'étaient pas sortis de leurs ruines. L'état

diocèse par le Concordat. Il eut le bonheur de travailler, à Bordeaux, à l'œuvre de la Miséricorde, fondée par Mi'« de Lamourous, qu'il dirigea pendant plusieurs années, et qui, à son tour, l'aida à former les premières Filles de Marie. Du sein des congrégations d'hommes qu'il avait établies dans diverses villes, il tira, vers 1817, les membres les plus fervents pour former la Société de Marie, dont le but est de s'appliquer à toutes sortes de bonnes œuvres, entre autres à la direction des écoles et des collèges. Il dirigea cette Société jusqu'en 1841, et résigna alors les fonctions et le titre de supérieur général. 11 mourut à Bordeaux, au milieu de ses enfants, le 22 janvier 1850. La Société de Marie, composée de prêtres et de la'iques, continue de prospérer ; elle dirige , en France, divers établissements d'éducation, notamment, à Pans, le collège Stanislas.

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lamentable d'abandon où M"" de Rodât avait trouvé lesjcnnes filles de Yillefrancbe, n'était pas particulier à cette ville ; il en était de même dans toute la France; nulle part, pour ainsi dire, les premiers éléments de l'enseignement chrétien n'étaient distribués au peuple ; à peine si les villes possédaient quelques institutrices laïques, ou quelques essais de communautés appliquées à l'éducation des jeunes filles riches. Celles des classes pauvre et moyenne étaient à peu près sans ressource. Les désordres qu'entraîne l'ignorance rehgieuse ne trouvaient point de remède. Les malades des villes et ceux des campagnes surtout étaient sans secours. En présence de tant de misères et de tant de besoins, les âmes fidèles à l'Église dépensaient leur zèle de tous côtés. Plusieurs s'étaientsenties touchées et enflammées comme M"® de Rodât. C'était parmi elles un empressement et une activité souvent admirables à travailler par tous les moyens en leur pouvoir à l'avancement de l'Église. Ces âmes n'étaient pas nombreuses, il est vrai, et toutes ne réussirent pas dans leurs desseins comme la Vénérable Mère Emilie ; mais à voir leur courage et leur esprit d'entreprise, il y avait bien heu d'espérer que rien n'était perdu en France. Pour assurer le succès de leurs efforts, elles avaient compris qu'elles devaient éviter l'isolement, se grouper et s'appuyer les unes sur les autres afin de multiplier leurs forces pour le bien. « Nous avons, écrivait M. de Bonald à

M. de Maistre, nous avons un nombre considérable de jeunes gens de toute condition, depuis la pairie jusqu'à l'bumble place de commis, qui se dévouent aux actes sublimes et toucbants d'humanité avec une ferveur, un zèle, une tendresse vraiment admirables. Quand on est trop aigri par tout ce qu'on voit, ce qu'on entend, quand on est prêt à désespérer de la France, il faut, \)Our rasséréner son âme, aller voir les différentes œuvres entreprises par ces jeunes gens (1). » Au milieu des tristes prévisions que lui inspirait ainsi tout ce qu'il voyait et tout ce qu'il entendait, les constitutions écrites, les assemblées parlantes, les législateurs en permanence, la consommation de la vente des biens de l'Église, toute la politique enfin du gouvernement d'alors, M. de Bonald, dans sa correspondance avec M. de Maistre, revient eti effet avec plaisir sur la consolation, l'espérance etla joie quelui causent les œuvres de ces bons jeunes gens. 11 n'était pas seul à penser de la sorte. Les ennemis de l'Eglise semblaient partager son avis, et ils dirigeaient tous leurs efforts contre ces modestes associations. Ils en faisaient grand bruit et affublaient de leur nom un fantôme destiné à épouvanter le peuple. Ils avaient assez bien réussi, et le simple nom de la Congrégation portait l'ombrage dans beaucoup d'esprits; les congrégations, dans le fait, se bornaient à fournir aux

(1) Lettres et opuscules de Joseph de Maistre, t. I, p. 541, 15 décembre 1817.

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jeunes gens le lieu de réunion et Tencouragement au bien que leur on' présenté depuis les conférences de Saint- Vincent-de-Paul.

Le zèle a toujours besoin d'être entretenu; rien ne l'excite autant que Fexemple. L'édification mutuelle est surtout nécessaire dans les jours où ceux qui connaissent Dieu sont en minorité. Aux temps de TEmpire et de la Restauration, cette minorité était encore plus sensible qu'aujourd'hui. S"il était indispensable de s'appliquer à l'éducation de la jeunesse, comme avait fait M. Marty, il n'était pas moins nécessaire de garantir cette jeunesse des dangers du monde, de lui ménager quelques endroits où elle pût entendre parler du Dieu qu'on lui avait enseigné, et s'assurer que ce Dieu gardait encore des adorateurs. Plusieurs prêtres avaient essayé de répondre à ce besoin de leur époque. Les Jésuites, dont le rétablissement était, aux yeux de M. de Bonald, « une compensation à cet affreux déchaînement d'athéisme répandu dans toute l'Europe, à cette rage de détruire le catholicisme portée alors à son dernier excès (i), » les Jésuites aussitôt rentrés en France, et lorsqu'ils taisaient encore leur nom devenu un objet de terreur pour les philosophes, avaient cherché à former de ces précieuses réunions. A Paris, la Congrégation s'occupait des œuvres de charité : M. de Bonald les énumère rapi-

(I) Lettres et opuscules de Joseph de Maislre, t. I, p. 624, 16 novembre 1814.

dément : le patronage et Tinstruction des jeunes libérés, le catéchisme des petits Savoyards, la visite des pauvres et celle des malades dans les hôpitaux, etc. Le prosélytisme sous toutes ses formes était surtout le but des congréganistes. Ils se réunissaient le dimanche matin, entendaient la messe ensemble et écoutaient une instruction. Ranimés de la sorte dans leur ardeur, ils devaient ensuite, en vaquant à leurs travaux et à leurs devoirs de famille et de société, poursuivre partout la gloire de Dieu et profiter de toutes les circonstances de la vie, de leurs relations d'affaires et du monde, pour faire briller la vérité aux yeux des âmes qui en étaient éloignées.

A Bordeaux, M. l'abbé Chaminade, ancien élève des Jésuites, et dont le frère avait été recteur d'un des collèges de la Compagnie avant la suppression de 1771, M. l'abbé Chaminade, au retour de l'émigration, fonda une congrégation de jeunes gens. Elle avait pour unique but d'exciter le zèle, et n'employait pas d'autre moyen que la prière. Les congréganistes se réunissaient tous les dimanches, assistaient aux offices, recevaient des instructions, mais n'étaient pas chargés de s'occuper d'œuvres particulières de charité; chacun suivait l'attrait de sa dévotion; tous devaient travailler à procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain. La congrégation de Bordeaux fut très prospère : elle fit beaucoup de bien, et le Souverain Pontife l'enrichit de plu-

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sieurs indulgences. Elle était d'abord composée à peine d'une demi-douzaine de membres; dès la première réunion, M. Chaminade leur fit prendre l'engagement d'amener chacun un candidat à la réunion suivante. Il continua quelque temps à user de ce procédé, et eut bientôt groupé autour de lui toute la jeunesse fervente de Bordeaux. De pareilles réunions, si nécessaires aux hommes, pouvaient être aussi utiles aux femmes. Celles-ci ont, en effet, bien des dangers à courir, et à certaines époques surtout une mission particulière à remplir dans le monde; elles doivent souvent y vivre au miheu de l'indifférence et du mépris de toute pratique reUgieuse, et elles ont d'abord à s'en défendre ; elles peuvent en outre travailler eflBcacement à propager cette connaissance du nom et des vertus de Jésus- Christ dont le monde est toujours si éloigné, et dont il avait alors peut-être plus besoin que jamais. Les congrégations de femmes furent établies sur le modèle de celles des hommes. Les congréganistes y rendaient compte exactement de leurs efforts pour la gloire de Dieu ; elles devaient, dans leurs familles, auprès do leurs amies, de leurs voisines, des personnes de leur dépendance, travailler à faire connaître et aimer le bon Dieu. Qui peut dire le nombre d'œuvres saintes accomplies par les congréganistes ? Le catéchisme était enseigné aux enfints, les malades étaient visités, on veillait à leur procurer les derniers sacrements; le dimanche on s'appliquait à

détourner des danses et des plaisirs dangereux les jeunes filles des diverses conditions; on les réunissait, on cherchait à les divertir et à les instruire; les congréganistes s'intéressaient encore aux lectures des personnes auprès desquelles elles pouvaient avoir crédit et accès; elles s'apphquaient à leur mettre de bons livres entre les mains; elles faisaient ainsi tout ce que le zèle les poussait, tout ce que l'exemple les encourageait à entreprendre; pardessus tout, elles cherchaient à procurer la fréquentation des sacrements. Du sein de ces associations de charité, afin de les fortifier, de les diriger et de les propager, naquit l'institut des Filles de Marie. M™^ de Trenquelléon était depuis plus de quinze ans appliquée à l'œuvre des congrégations lorsqu'elle put réunir autour d'elle quelques-unes des plus zélées d'entre ces congréganistes. Elles se lièrent par des vœux, et outre le soin des congrégations, se proposèrent celui de l'éducation des enfants. Dès 1809, M'"'' de Trenquelléon avait entendu parler à Figeac de M"^ de Rodât, et elle avait songé à engager la Vénérable dans le travail des congrégations. En 1819, l'éducation des enfants, dont s'occupaient également les Filles de Marie et des Sœurs de la Sainte-Famille, pouvait être un motif tout naturel de rapports entre les deux supérieures. La recherche amoureuse de la gloire de Jésus-Christ, à laquelle elles s'appliquaient l'une et l'autre, suffisait néanmoins. Elles se mirent d'abord en union de prières.

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^jme (jg Trenquelléon, qui natLirellement était ardente, fit les ouvertures. Elle écrivit la première, le 21 juin 1819 : « Je désirerais, Madame, nous unir de prières afin de nous aider, par un mutuel effort, à obtenir de plus en plus le secours du Seigneur : nous en avons besoin dans une œuvre que le démon voudra sans doute combattre de toutes ses forces, puisque nous lui avons juré une guerre à mort. » Dans l'animation de cette guerre déclarée au démon, M"^^ de Trenquelléon ne souhaitait rien tant que la propagation du moyen auquel elle avait dévoué sa vie, et dès ce premier abord, elle demandait à la Sœur Emilie si elle pourrait implanter les congrégations à Villefranche. Entrant dans le détail, elle lui écrivait : « Vous ne sauriez croire le bien qu'elles produisent. Les mères de famille et les demoiselles âgées forment une classe, les jeunes personnes une seconde, les filles de service une troisième : c'est toujours la même congrégation, mais les réunions sont séparées, parce que les instructions doivent parfois être un peu différentes. Les réunions ont lieu le dimanche soir, après les offices des paroisses et à l'heure des promenades, pour en retirer les congréganistes. On fait une instruction, on chante des cantiques, on tâche de rendre la chose agréable, on raconte la vie d'une sainte... Les congréganistes ont pour nous une grande confiance : elles nous font part de leurs petites peines. Nous sommes obligées de les voir

souvent, car nous les dirigeons pour ainsi dire. Il y a aussi, ajoutait M™^ de Trenquelléon, des cours pour les hommes, dont nous ne nous mêlons pas et qui sont plus édifiants que ceux des filles. » Pour ne rien oublier, M™^ de Trenquelléon priait M. Marty de se mettre en rapport avec M. Ghaminade, afin de chercher s'il n'y aurait pas quelque chose à organiser à Villef ranch e. La Servante de Dieu accueillit avec joie cette proposition, l'exécuta en tout ce qui dépendait d'elle ; elle étabUt la congrégation au couvent de Villefranche ; elle y obtint le succès qu'elle avait déjà obtenu lorsqu'elle faisait les catéchismes chez M™^ Saint-Cyr. Les personnes les plus recommandables de la ville entrèrent dans la congrégation. La Sœur Émihe suivait docilement les avis de M'"^ de Trenquelléon ; selon ses conseils, à cause du petit nombre et des grandes occupations des Sœurs de la Sainte-Famille, elle n'avait formé à Villefranche qu'une seule réunion. La Sœur Emilie y parlait de Dieu avec une force et un agrément extrêmes. Le zézaiement qui lui était naturel n'enlevait rien à son éloquence douce, forte, cordiale surtout. Le charme qu'elle possédait et qu'elle portait partout, n'était jamais plus puissant que lorsqu'elle parlait en public. Il semblait évident alors qu'elle avait un don particulier pour faire goûter et aimer la vertu. On n'a pas oublié à Villefranche cette grâce éloquente de la Vénérable Mère. Pendant plusieurs années, elle s'appliqua avec sim-

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plicité à celle œuvre qui donna d'excellents fruils et cessa en 1825. Des missionnaires venus alors à Villefranche formèrent dans la ville diverses congrégations, entre lesquelles la Mère Emilie engagea à se partager celle qui se réunissait au couvent.

Cependant la correspondance avec M™^ de Trenquelléon ne languissait pas. Il n'y était pas seulement question des congrégations, de leur mécanisme et de la manière de les diriger. Les âmes des deux fondatrices s'ouvraient l'une à l'autre : la Sœur Emilie n'en était pas encore à pratiquer vis-à-vis d'elle-même cette rigueur et cette sévérité inouïes, qui lui firent plus tard se retrancher toute manière d'épanchenient même avec ses filles. Nous n'avons pas ses lettres à M"^ de Trenquelléon ; celles que ^rae (Je Trenquelléon écrivait sont d'une ouverture de cœur et d'un entrain qui devaient être motivés par quelque chose d'analogue. La Sœur Emilie, la première, avait demandé la plus intime confiance dans ce commerce, M""^ de Trenquelléon répondait: « Ma très chère Sœur, j'éprouve une grande consolation de notre correspondance ; oui, j'adhère à vous écrire avec la plus intime confiance; nous courons la même carrière ; bien jeunes encore, nous sommes placées sur le chandelier et appelées à la conduite des âmes. Oh! quel besoin n'avons-nous pas d'implorer ensemble les lumières du Saint- Esprit et de demander la sagesse divine, afin d'éviter les fautes considérables que notre peu d'expé-

rience pourrait nous faire faire ! » On entrait dans le détail des deux comuiunautés, on s'instruisait par l'exemple, on se donnait des conseils, on s'encourageait à tous les devoirs de la supériorité dont la responsabilité est terrible : « Allons, ma chère et bonne Sœur, efforçons-nous de répondre aux grands desseins du Seigneur, soyons généreuses à son service. Regardons-nous comme victimes. Ne faut-il pas Tétre pour être de véritables mères ? Soyons pénétrées de la grandeur de nos obligations de supérieures. Nous devons être la lumière de la communauté par le bon exemple. Que nos filles trouvent toujours notre cœur ouvert à tous leurs besoins, prêt à supporter toutes leurs faiblesses, pour qu'elles ne jettent pas un regard de regret sur le monde ! » La pensée de ces grands devoirs revient à chaque instant : « Nous sommes venues en religion pour suivre notre divin époux jusqu'au Calvaire; nous devons trouver notre joie dans les contradictions et les épreuves. A l'exemple de saint Paul, faisons-nous toutes à toutes ; c'est là le grand devoir d'une supérieure; soyons faibles avec les faibles, infirmes avec les infirmes. Hélas! notre jugement sera plus terrible, parce que nous aurons à répondre pour toute la communauté. Veillons sans cesse sur notre cher troupeau ; tâchons de perfectionner de plus en plus nos chères filles. Sanctifions-nous nous-mêmes ; soyons l'exemple en tout. »

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En même temps qu'on s'excitait ainsi à procurer le bien spirituel des religieuses, on s'apitoyait sur leur santé : « Je suis encore sur la croix, disait M™^ de Trenquelléon ; deux de nos Sœurs sont tombées malades. » Un retour vers Dieu lui faisait ajouter : « Notre institut sera plus solide, si de bon cœur nous savons le fonder sur la croix. » Un autre jour, elle était inquiète sur l'état de santé d'une de ses filles : « Un de nos meilleurs sujets, dont la perte me paraîtrait irréparable ! écrivait-elle ; mais disons avec le saint homme Job : Le Seigneur me les avait données, le Seigneur me les a ôtées, que son saint nom soit béni ! Nous recevons les biens de sa main : pourquoi n'en recevrions-nous pas les maux ? Hélas ! j'ai Tair d'être forte; dans la pratique, un rien m'abat et me décourage. » Cette pensée de sa faiblesse revient à chaque instant au cœur de l'ardente fondatrice : a Priez, ma chère Sœur, priez pour moi, qui n'ai pas du tout l'esprit intérieur, je me livre trop aux œuvres extérieures, et je néglige le soin de mon âme ; cependant, que nous servira d'avoir gagné tout l'univers, si nous venons à nous perdre? Travaillons à notre sanctification, ma chère amie : une supérieure sainte fera beaucoup de choses, tandis qu'une supérieure imparfaite arrêtera les grâces de Dieu et y mettra obstacle. Quel compte à rendre!... Je suis quelquefois découragée par mon peu do capacité et surtout mon peu de vertu. Je suis très vive et très immortifiée;

lorsque quelques-unes de mes filles sont dans des moments pénibles, je les fuis au lieu de les rechercher comme mon devoir m'y oblige; je n'aime à travailler que sur le velours; j'ai besoin d'être préchée sup l'article delà patience et de la mortification intérieure. » En dévoilant ainsi ses propres faiblesses, on se racontait ce qui se passait d'édifiant dans le couvent. Le récit de la mort de la Sœur Eléonore transportait M™^ de Trenquelléon et ravissait ses filles ; elle encourageait la Sœur Emilie au milieu des maladies qui sévissaient à la Sainte- Famille, lui rappelant que c'était là le propre signe de la bénédiction de Dieu. On s'inquiétait, néanmoins, des moyens de parer à ces malheurs. Si le devoir des supérieures est de veiller au bien spirituel, elles doivent aussi veiller à la santé de leurs filles, et cette correspondance, que nous analysons rapidement, nous montre des tendresses de mères attentives à donner les petits soins à leurs enfants : « Mes pauvres filles soufî"rent bien de la poitrine ; je veille à ce qu elles prennent quelque chose d'adoucissant et de chaud après les classes et les instructions. »

En s'écrivant de la sorte, on était parvenu à bien se connaître. Lorsque la Sœur Emilie est malade, M™« de Trenquelléon, qui d'habitude exposait ses misères, demandait des prières ou des conseils, donne alors son avis et le donne avec force et insistance : « Je vous prie, ma chère Sœur, de

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faire tous les remèdes nécessaires ; vous le devez à vos filles, vous le devez à votre maison, vous le devez au bon Dieu, qui veut se servir de vous pour être un instrument de sa grâce envers bien des âmes. Allons, embrassez et chérissez cette croix ; c'est un joyau précieux que Dieu vous présente; c'est une épine de sa couronne dont il vous fait cadeau. Ménagez-vous, suspendez vos travaux, ne vous livrez pas à des inquiétudes rqui aigriraient votre sang; que votre abandon à la volonté de Dieu remplace tout ; votre perfection, dans ce moment, doit être dans cette conformité. C'est là la vertu qui fait les saints et qui les a toujours caractérisés. »

Au milieu de ces épancliements, M™*deTrenquelléon avait saisi avec une ardeur et un désir extrêmes la proposition qui lui fut fuite d'unir les deux communautés. Dès les premières relations cette pensée lui avait traversé l'esprit ; en s'unissant de prières et de communions avec la Sœur Emdie, elle écrivait: « Peut-être un jour formerons-nous le même institut. » Lorsque le dessein en fut proposé, on se communiqua les règlements, on se lit connaître les costumes des deux communautés; M™' de Trenquelléon se livra à toutes ses espérances ; elle voyait dans ce projet la prospérité de son ordre et l'accroissement de l'œuvre des congrégations à laquelle elle avait voué sa vie; cette extension devait donner de la stabilité à son institut et rendre plus facile l'ap-

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probalion du Saint-Pére, qu'elle sollicitait en ce moment à Rome. Au milieu de ces espérances, où se complaisaient son cœur et son imagination, elle ne laissait pas de soumettre le tout à la divine Providence. « J'abandonne ce désir de mon cœur à la volonté de Dieu ; peut-être veut-il nos deux instituts comme deux plantes dans le parterre de son Eglise. » Mais elle revenait bientôt avec impétuosité à son désir, voulait entreprendre le voyage de Yillefranche, demandait à la Vénérable de faire celui d'Agen, et avouait avec franchise qu'elle était bien heureuse de trouver dans M. Chaminade et dans M. Marty ce tempérament qui paraissait parfois lui manquer.

Enfin, après deux années d'attente, les choses semblèrent prendre assez de consistance pour autoriser le vo^^age à Agen de M. Marty et de la Sœur Emilie. Il fallait traverser un admirable pays, où la fertilité du sol et les richesses de la culture semblent avoir tout fait pour l'agrément et le charme des yeux. On était au mois de juillet (1822): le soleil éclatait sur les moissons dorées, pénétrait à travers les arbres chargés de fruits, caressait, illuminait, vivifiait tout. M. Marty ne pouvait se lasser de contempler toutes ces beautés et ces splendeurs ; il y reconnaissait et y admirait la bonté et la puissance de Dieu. Il eût voulu faire partager son enthousiasme à la Sœur Emilie ; mais celle-ci avait fait un pacte avec ses yeux, et elle s'était promis

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de se refuser rinnoccnt plaisir cradmirer ces merveilles. Pour n'avoir pas à répondre aux invitations de M. Marty, elle feignit de sommeiller el arriva à Agen sans avoir rien vu des beaux pays qu'elle venait de traverser.

D'après les lettres que nous avons citées, on devine l'accueil de M"*^ de Trenquelléon. La Sœur Emilie, de son côté, fut grandement édifiée de tout ce qu'elle vit. L'ordre, l'humilité, la piété régnaient parmi les Filles de Marie. La Sœur Emilie fut bientôt persuadée que ses filles n'auraient qu'à gagner à passer sous la direction de M™« de Trenquelléon. M. Marty ot M. Ghaminade s'entendirent facilement ; la réunion fut résolue; la Vénérable avait hâte de la voir réahsée ; M""* de Trenquelléon ne le désirait pas moins. Il restait à consulter les Sœurs de Villefranche. La Sœur Emilie se chargea d'obtenir leur consentement. Tout allait au gré des fondatrices. La Sœur Emilie repartit pour Villefranche. Elle devait à son retour pousser jusqu'à Toulouse pour consulter un fameux médecin. M. Marty oublia le projet; la Servante de Dieu se garda de l'en faire souvenir. Toujours heureuse quand il s'agissait de souffrir ou d'avoir une ressemblance de plus avec les pauvres, qui ne font guère de voyages pour consulter les médecins fameux, elle revint directement àVillefranche. Elle rassembla sa communauté et lui fit part du nouveau projet; elle raconta tout ce qu'elle avait vu au couvent d'Agen et l'édifica-

tion que lui avait donnée la sainte vie des Filles de Marie. Seulement la Vénérable s'était trop oubliée elle-même pour que le projet pût être accepté par les Sœurs de la Sainte-Famille. Il avait été convenu, en effet, qu'elle et ses compagnes seraient à la disposition de M™^ de Trenquelléon. à qui était déféré le titre de supérieure générale. La maison de Villefranche devait subsister; la supérieure générale la prenait à sa charge; elle devait avoir le droit d'y mettre qui bon lui semblerait, d'y envoyer de nouvelles filles, d'en retirer ou d'y laisser celles qui l'avaient fondée, M. Chaminade devait être le supérieur de la nouvelle congrégation; M. Marty conservait la direction de la maison de Villefranche, qui serait ainsi devenue maison secondaire de l'institut des Filles de Marie. Lorsque les Sœurs connurent tout ce dessein, quand elles virent qu'elles pourraient être séparées de leurs saints fondateurs et ne plus vivre sous leur direction, elles déclarèrent unani- ^nement qu'elles n'y consentiraient jamais, et que rien au monde ne pourrait les séparer de leur Mère. L'avis fut exprimé si nettement, qu'il fallut abandonner tout à fait cette pensée. M™Me Trenquelléon écrivait : a II faut donc renoncer à l'union projetée ; je mentirais si je disais que c'est sans peine. J'ai même toujours en moi un vouloir sur cet article : j'en fais le sacrifice à mon Dieu. Je ne veux que sa plus grande gloire. » Dans l'émotion que leur avait causée la crainte de quitter peut-être la Mère

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Emilie, les Sœurs de la Sainte-Famille se pressèrent autour d'elle avec plus de vivacité et d'affection ; c'est de ce moment qu'elles commencèrent à lui donner le titre de Mère (l). Elles adoptèrent aussi à ce moment un costume peu différent de celui qu'elles avaient porté jusque-là, et qui se rapportait assez à celai des Filles de Marie; toutefois elles n'avaient point encore de constitutions. M. Marty travaillait à les rédiger, La communauté se dirigeait toujours d'après les traditions des fondatrices et d'après le petit règlement que la Mère Emilie avait dressé

M™^ de Trenquelléon, dont il est tant parlé dans ce chapitre, est morle à Agen le 10 janvier 1828. La communauté des Filles de Marie annonça cette mort à la Mère Emilie par la lettre suivante :

« Agen, 14 janvier 1828.

« 0 MON Dieu, que votre volonté soit faite.

« Madame, je viens réclamer les secours de vos prières pour la plus tendre des Mères, qu'il a plu au Seigneur d'appeler à lui le 10 janvier. Hélas ! vous devinez que je veux vous parler de notre si digne fondatrice, M'"^ de Trenquelléon. Elle n'est plus avec nous, cette Mère chérie 1 Dieu a voulu la

(I) Jusqu'à ce jour la fondatrice n'avait porté que le litre de Sœur. Si nous l'avons i)lasieur3 fois nommée la Mère Émilit dans le courant du récit, c'est par une sorte d'anticipation.

récompenser. Elle jouit de son Dieu ; tout nous donne cette assurance. Sa mort a été des plus belles et des plus édifiantes : toujours unie à son Sauveur, jamais la moindre plainte malgré les maux affreux qu'elle endurait, sans cesse occupée de chacune de ses filles, le sourire sur les lèvres, une paix inaltérable, un amour ardent pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont elle baisait les cinq plaies à chaque instant ! Ses dernières paroles ont été : Hosanna ! salut et gloire au fils de David! et elle a expiré tout aussitôt sans convulsions, sans aucun mouvement. Sa belle âme s'est envolée vers son créateur.

« Après sa mort, son visage est devenu beau, un air de joie et de contentement était répandu sur cette belle physionomie... Notre perte est grande et notre douleur égale. Dans la ville, l'affliction est générale. Chacun la regrette et nous plaint. C'est nous, en effet, qui sommes à plaindre. Notre Mère jouit, et nous gémissons; elle triomphe et nous combattons! etc.. »,

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