CHAPITRE XIII
Fondation de la maison d'Aubin (18'î'2).
La santé de la Mère Emilie était toujours déplorable. Le cancer qu'elle avait au nez faisait des ravages et lui causait de grandes douleurs. SurTinsistance dos religieuses et pour réparer son oubli, M. Marty envoya la Mère consulter, à Aubin, petite ville du diocèse de Rodez, un médecin renommé qui parvint en effet à la soulager. Par une singularité où il est difTicile de ne pas reconnaître la main de Dieu, qui voulait sa servante dans les douleurs, par une singularité incroyable, la Mère voulut plus tard avoir recours au même médecin, et il ne put jamais retrouver la composition du remède qu'il avait ordonné : le pharmacien qui l'avait préparé ne s'en souvint pas davantage (1).
(1) Ce fait, affirmé par des témoins irréfutables, paraîtra surtout extraordinaire quand nous aurons nommé M. Brassat- Mural (Louis-François), dont la réputation était européenne, et
Peut-être l'efficacité du remède a-t-elle dépendu du soin que la Vénérable Mère prit, à son premier voyage, d'établir à Aubin une maison de la Sainte- Famille ? C'est une remarque constante de toute sa vie, que ses tentations et ses peines intérieures cessaient lorsqu'elle était dans les perplexités et les fatigues des nouvelles fondations. Les douleurs physiques ont pu être adoucies à Aubin en même temps que les peines spirituelles.
La Servante de Dieu n'avait pu se résoudre, en effet, à venir dans cette ville pour s'occuper uniquement de sa santé : c'était un grand sacrifice de quitter la solitude et le cloître; elle voulut essayer de rendre ce sacrifice utile à la gloire de Dieu. Une demoiselle, pensionnaire du couvent de Villef ranch e et native d'Aubin, avait entretenu plusieurs fois la Mère de la possibilité de fonder une maison de la Sainte-Famille dans celte dernière ville, et elle avait offert une petite maison à cet effet. M. Marty con-
qui était consulté, peut-oa dire, de tous les parties du monde. Il était originaire d'Anbin, qu'il n'a jamais voulu quitter. Extrêmement bon et charitable, il mettait toute sa science et tout son zèle au service des pauvres. Il rendit de grands services aux Sœurs de la Sainte-Famille à Aubin; il leur prodigua ses soins et son dévouement en qualité de médecin, et il exerçait eacore l'aumône à leur égard, leur faisant souvent part des cadeaux en nature, fruits, légumes, poissons, que la reconnaissance des populations lui adressait en abondance.
11 est mort à Aubin, le 27 mars 1829, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.
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sentit à laisser essayer de réaliser ce projet, qui devint aux yeux de la Mère Emilie le principal objet de son voyage. La charitable demoiselle, qui désirait être la bienfaitrice du nouvel établissement, accompagna la Vénérable à Aubin. Voulant toujours intéresser le Ciel dans ses entreprises, la Mère Emilie promit d'élever un oratoire à saint Jean- Baptiste, et le 29 août, fête de la Décollation, elle fît les premières démarches. Elle était arrivée la veille au soir, et ce commencement avait le caractère de dénùment et de faiblesse que le Ciel se plaît souvent à bénir et que la Mère Emihe aimait par-dessus tout. Elle écrivait joyeusement à ses filles, ce même jour, 29 août.
a Loué soit Jésus-Christ.
« Mes très chères filles,
« Nous sommes arrivées à Aubin hier soir accompagnées de notre chère fondatrice, qui a beaucoup de bonté pour nous et a soin de nous faire rire. Notre première soirée s'est passée sans tristesse et dans une certaine disette des biens de ce monde ; malgré cela, nous avons soupe de fort bon appétit ; la nuit s'est passée assez tranquille, sauf un grand orage qui nous menaça d'inondation; car la pluie vint à pénétrer dans notre appartement. Nous avons été à la sainte messe, que nous avons entendue en l'honneur de saint Jean-Baptiste, le prenant pour protec-
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leur de notre fondation, et nous commenceroùS d'agir dès ce soir. Priez le bon Dieu qu'il inspire de bonnes pensées à M. le curé (1) et à M. le maire. Nous avons déjà vu toutes nos anciennes élèves et particulièrement deux d'entre elles qui nous ont témoigné beaucoup d'affection, surtout M"^ Tournois (2), qui nous adonnéun déjeuner aussi copieux que le souper d'iiier avait été mince. Elle nous a accompagnées ensuite chez M. Brassat-Murat, qui nousafortbienrecues.il a une affection particulière pour les religieuses. 11 nous a offert son jardin pour nous promener. Nous avons accepté parce que ce jardin est près de nous et solitaire. Nous sommes logées chez une demoiselle qui est un modèle de vertu.
« Il pleut à verse. Nous sommes consolées de ce temps par la pensée qu'il vaut mieux faire la fondation avec la pluie qu'avec le beau temps. On dit qu'il n'y a pas de lieu où l'on ait plus qu'ici besoin d'eau, et l'on prétend que tout le monde verra cette pluie de bon œil.
« Priez notre très cher père [M. Marty) de se souvenir auprès du bon Dieu de ses pauvres filles
(1) M. l'abbé Bruel, dont la Mère Emilie appréciait les lumières et la piété, mourut curé d'Aubin en 1831.
(2) M"« Séraphine Fournols garda toujours à la Sainte-Famil'e l'affection qu'elle avait montrée à la Mère Emilie, et elle en donna à la comaïunaulé d'autres témoignages que le copieux déjeuner du premier jour.
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qui sont au milieu de Babylone ; pour vous, mes très chères Sœurs, félicitez-vous d'être auprès du sanctuaire. Aimez bien le bon Dieu. Aimez-vous les unes les autres. Soyez extrêmement douces. Obéissez à ma Sœur Athanasie (1) avec promptitude et
(1) Sœur Athanasie (Charlotte Rozié), née en 1798, assistante de la Mère Emilie, rendit de grands services à la congrégation ; elle était de Najao, et appartenait à une excellente famille. Entrée à quatorze ans pour achever son éducation dans la maison de M'"<^ Saint-Cyr, elle s'y fit remarquer par sa piété, sa modestie et une précieuse rectitude de jugement. Elle s'attacha à M"" de Rodât, et résolut de la suivre dans son petit institut dès qu'elle le vit commencer. L'esprit de douceur et de sagesse qui était en cette jeune lille triompha de tous les obstacles que devait rencontrer sa vocation : ils étaient grands. Sa famille savait apprécier le vrai trésor que lui avait donné la Providence et l'enfant avait à vaincre son propre cœur; ce cœur simple, sensible, reconnaissant, était étroitement uni à ses parents. Sœur Athanasie accommoda ces difficultés avec une détermination inébranlable; elle immola avec courage ce qu'elle devait immoler, et sut tout concilier et apaiser en atteignant à son but. Le 30 juin 1816, deu.x. mois à peine après la première installation de la Mère Emilie et de ses compagnes, elle entrait au noviciat de la Sainte-Famille. Elle supporta la pauvreté et l'humiliation de ces petits commencements, et prononça ses vœu.x, une des premières, le 25 août 1817, de l'entier assentiment de sa famille. Ses talents lui attirèrent de grandes charges. A ses fonctions d'assistante, elle joignit celles de maîtresse des novices et de première maîtresse du pensionnat. Elle suffit à tout en esprit de paix. Les fréquentes absences, à cette époque, de la Mère Emilie, laissaient souvent à la Sœur Athanasie le poids de la supériorité. Elle le portait avec aisance. Elle avait le don du gouvernement; elle était ferme, douce, alfable et imposante; le secret de son activité et de sa puissance était son union à Dieu. Rien ne pouvait la distraire de son oraison, qui était pleine de suavité; la bonne
allégresse. Adoucissez son fardeau par votre fidélité à tous vos devoirs; parla, vous jouirez toutes d'une grande paix. »
Le bon Dieu entendit les prières des Sœurs de Villefranche. 11 inspira de bonnes pensées au curé, au maire et aux habitants d'Aubin. Tout le monde vit de bon œil la pluie qui tombait par torrents en effet, et le dessein que voulait réaliser la Servante de Dieu. Moyennant une petite rente, on lui céda
Sœur y trouvait la force et la joie, et la, maladie ne put même altérer la paix de son âme : en proie à de cruelles souffrances, elle vaquait à tous les devoirs de ses diverses charges et à toutes les obligations de sa piété avec une ferveur et une bonne grâce qui ne se déconcertèrent jamais. Elle avait demandé à Dieu de souffrir beaucoup, alin de ressembler davantage au divin Sauveur. Sa prière fut exaucée, ses douleurs, durant sa dernière maladie, furent affreuses; sa patience resta inaltérable : pour peu qu'on la plaignît, au milieu des crises les plus violentes, elle se prenait à sourire et assurait qu'elle ne souffrait pas beaucoup. La comparaison de la croix adoucissait tout. Le délire, dont elle eut quelques accès, ne triompha pas même de son union avec Dieu; elle l'appelait avec ferveur et demandait la sainte communion. Elle avait toujours eu une faim extraordinaire de la divine eucharistie, et sa longue maladie ne troubla pas l'ordre de ses communions. La veille de sa mort, malgré la soif qui la dévorait, elle resta à jeun pour pouvoir communier. Unie à son Dieu, assurée sur les paroles de son amour, que dans le secret de son cœur elle avait écoutées et goûtées avec fidélité, elle avait toujours envisagé la mort sans crainte : c'était le terme béni du pèlerinage, le moment ineffable de l'éternelle union avec le chaste époux dont les promesses l'avaient attirée; sa confiance ne se démentit pas aux derniers instants, et elle s'endormit en paix dans le Seigneur le 10 février 1830.
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une maison voisine de celle qui lui était donnée ; elle put encore en acquérir une troisième contiguë aux deux autres. Les autorités d'Aubin virent avec faveur cet établissement. Outre le soin des enfants, les Sœurs se chargeaient de visiter les malades et les pauvres de la paroisse, et de distribuer les secours dont disposait la municipalité. Le 28 octobre, M. Marty amena à Aubin trois religieuses et deux Sœurs converses. Ces dernières devaient visiter les pauvres et les malades, les Sœurs cloîtrées s'occuper des enfants dans l'intérieur de la maison. Le 30 octobre, on bénit la chapelle ; les classes furent ouvertes le 5 novembre. La population d'Aubin accueillit les religieuses avec reconnaissance ; elle était privée de tout moyen de secours et d'instruction ; elle fut bientôt édifiée et ravie de la charité et de la bonne grâce des nouvelles institutrices des pauvres. La première bénédiction que Dieu accorda à leurs travaux et à leurs prières, fut de leur adresser un certain nombre de filles et de femmes, d'un âge déjà assez avancé, qui n'avaient point fait la première communion. Ces malheureuses vinrent demander à la Vénérable Mère de les instruire. L'ignorance de ces pauvres créatures était le fruit le plus incontestable de cette révolution, où certains esprits prétendent toujours apercevoir un progrès. En même temps que la Mère Emilie et quelques-unes de ses filles s'appliquaient à réparer ces désastres des âmes qu'aucun avantage ne pourra jamais corn-
penser, les autres Sœurs visitaient, consolaient et soulageaient les malades et les mourants; la bonne odeur des vertus et delà sainte discipline de ces humbles servantes des pauvres se répandit bientôt à Aubin. Plusieurs jeunes personnes du bourg et des environs, touchées de ces exemples et jalouses de les imiter, voulurent entrer dans l'institut de la Sainte-Famille.
Au milieu de ces succès et de ces joies, le démon ne ralentissait pas ses efforts. Il parvint à susciter des embarras et à soulever des orages. Les embarras surgirent à l'occasion des affaires temporelles. La première donatrice était morte ; le don qu'elle avait fait fut contesté et révoqué ; la maison, qni avait été acquise moyennant une rente, donna lieu à un second procès qui fut perdu ; enfin une troisième sentence de la justice humaine infirma encore un autre don fait à la communauté d'Aubin. LaMèreEmihe aimait le dépouillement : elle put le pratiquer à son gré. Obérée delà sorte, privée de ressources, la communauté d'Aubin ne pouvait se soutenir que par l'aide de la Providence : et c'était la grande joie delà Servante de Dieu. Les douleurs vinrent d'un autre côté. M. Marty avait d'abord acquiescé au projet de la nouvelle fondation ; il avait encouragé la Mère à y travailler, et avait approuvé ses arrangements pour se procurer le local nécessaire. Mais devant les difficultés il changea d'avis ; et puisque les ressources sur lesquelles on avait
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compté étaient venues à manquer, il eût trouvé bon qu'on abandonnât l'entreprise. Il blâmait la Vénérable et trouvait qu'elle s'avançait trop hardiment. De son côté, la Mère Emilie voyait autour d'elle une population pauvre, des malades sans secours, des enfants sans instruction , elle ne pouvait se résoudre à ne pas embrasser toute cetle ';besogne que la Providence lui avait, pour ainsi dire, préparée. Elle résistait donc à l'avis de son supérieur, elle insistait du moins sur le grand bien qu'il y avait à faire à Aubin ; d'ailleurs, elle avait donné, pour ainsi dire, sa parole, elle était engagée vis-à-vis des habitants, et à aucun prix elle ne voulait leur manquer. Gomme M. Marty hésitait à se rendre à ces objections et que les hésitations se prolongeaient, la Mère Emilie se recommanda de quelques personnes influentes auprès de lui et travailla ainsi indirectement à gagner son consentement.
Dès le début, dans le désir de s'en remettre entièrement à la Providence, elle avait déclaré qu'elle ne demandait aucun secours de la commune, et M. Marty avait été mécontent. A son avis, ce n'était pas compter sur la Providence, c'était la tenter que refuser les voies ordinaires par où elle vient en aide aux œuvres qu'elle bénit.
La Servante de Dieu, emportée ainsi par sou zèle, abondait dans ses pensées sans voir ce qu'il y avait de défectueux dans cette opposition à la volonté de son supérieur et dans la manière détournée dont
elle avait obtenu un consentement dont elle n'eût pas voulu se passer. Après avoir fait un assez long séjour à Aubin, elle était revenue à Villefranche. Sa santé restait toujours chélive et n'était qu'une suite de souffrances : si elles semblaient apaisées un instant, c'était pour revenir bientôt encore plus vives; en même temps, les troubles intérieurs avaient redoublé, pour ainsi dire, de frénésie; la pauvre Mère était ébranlée dans tout son être. M. Marly la traitait assez rudement : il la grondait, il cherchait à l'humilier, il voulait s'efforcer d'arrêter les cris d'orgueil et les derniers excès de ces tentations incompréhensibles où il voyait cette malheureuse âme. Rien ne pouvait calmer ces agitations. La douceur les faisait redoubler, la sévérité les excitait encore. La Mère restait quelquefois trois ou quatre heures dans le chœur sans avoir même la faculté dépenser. Elle avait un livre entre les mains, elle en comptait les lignes et les lettres pour chercher à faire diversion aux tumultes, aux cris, aux blasphèmes qu'elle entendait au dedans d'elle, aux images qui passaient devant ses yeux et qui la faisaient frissonner. M. Marty lui disait quelquefois : « 11 a donc fallu qure Dieu appliquât le fer et le feu! » Quand il l'avait grondée, elle s'en réjouissait; mais tous les scandales de son intérieur, si on peut s'exprimer delà sorte, étaient réveillés : tout était en révolte dans son âme. L'horreur qu'elle ressentait pour tout ce qui se passait au dedans d'elle-
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même, réperdument de sa douleur lui faisaient rechercher les lieux les plus obscurs et les plus retirés du couvent ; elle s'y anéantissait, elle montrait ses plaies à Jésus-Christ et le regardait avec amour, ne sachant que lui dire et n'ayant pas même la force d'énumérer ses misères. L'Epoux, cependant, n'abandonnait pas cette âme ; il ménageait ses forces, il les entretenait, il les relevait même par quelques faveurs. La Mère Emilie ne s'ouvrait pas volontiers sur ces grâces ; comme toutes les âmes privilégiées, elle en renfermait autant que possible le secret dans son cœur. Un jour entre autres, accablée de tristesse, elle était montée au haut de la maison, et s'était réfugiée dans un coin du galetas; elle se mit à y lire les Relations de la vie et de la mort de quelques religieux deV abbaye de la Trappe (1). Il se passa en elle quelque chose qu'on n'a jamais bien su : elle répéta plusieurs fois que ce fut un des moments les plus extraordinaires de sa vie : elle y avait compris, aisait-elle, l'état dans lequel étaient les martyrs pendant leurs souffrances.
Dieu lui accorda aussi, en ce temps, une grâce qu'elle estimait plus précieuse que les plus grandes suavités spirituelles. Il lui fit connaître les fautes où elle était tombée durant la fondation d'Aubin. Elles étaient contre son supérieur ; ce fut à lui qu'elle en voulut faire l'aveu. Elle s'ouvrit avec une
(I) Par l'abbé de Rancé, 4 vol. in-12.
entière franchise. Ces fautes n'étaient, pour ainsi dire, que matérielles. La Mère Emilie en conçut néanmoins une telle douleur et son repentir fut si vif qu'elle resta plusieurs jours sans pouvoir prendre de nourriture. Elle ne cessait de pleurer, et ne pouvait définir ce qu'elle éprouvait de contrition. Son cœur était brisé. Elle répéti une seconde fois sa confession à M. Marty avec les mêmes sentiments de douleur. Désormais cette faute ne sortit plus de sa pensée ; il n'y eut pas de semaines où elle ne s'en accusât. Son dernier confesseur, celui qui fut le dépositaire de ses plus secrètes pensées pendant les onze dernières années de sa vie, assure qu'elle en renouvelait ses sentiments de douleur et de contrition dans presque toutes ses confessions.
Pour expier ces fautes au lieu même où elle les avait commises, elle se mit à genoux en plein chapitre à Aubin et demanda pardon à ses Sœurs. Elle avait toujours aimé par-dessus tout l'obéissance. Les entraînements de son zèle, à Aubin, ranimèrent encore son amour pour cette vertu divine. La Vénérable devint désormais encore plus scrupuleuse à son sujet, et plus attentive à n'en pas altérer la délicatesse. Nous la verrons, dans les circonstances les plus pénibles et les plus difficiles, sacrifier tout plutôt que de risquer d'entamer le moins du monde cette vertu si méprisée des hommes. Ces réparations n'apaisèrent point les regrets de la Mère Émihe. La pensée de ses fautes était toujours aussi
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poignante dans son cœur, eL elle saisissait toutes les occasions de la raviver. « Le seul nom d'Aubin, écrivait-elle, est pour moi le chant du coq. » Elle s'attribuait toutes les fautes qui se commettaient dans cette maison; et les contradictions auxquelles cet établissement ne cessa d'être en butte étaient, disait-elle, son ouvrage. Dans sa correspondance avec les supérieures d'Aubin, souvent quand elle a à donner un avis pour un manquement quelconque, on entend le gémissement de son cœur et on devine l'accablement de sa douleur. Elle s'accuse alors, elle demande avec instance à ses Sœurs de travailler courageusement à réparer le mal qu'elle a commis. « C'est à moi, avec juste raison, que j'ai attribué tout ce dont vous me parlez dans votre dernière lettre. C'est le mauvais exemple que j'ai donné dans les commencements de la maison qui en est cause. Maintenant, faites votre possible pouri-éparer le mal que j'ai eu le malheur de commettre et le préjudice que j'ai porté. »
Dans d'autres circonstances, elle entrait dans le détail de ses fautes : elle était persuadée que les sentiments naturels auxquels elle avait obéi durant la fondation, avaient altéré le principe de tous ses actes; elle savait si bien que les œuvres de piété et de charité n'ont de fondements solides que les surnaturels; elle s'affligeait de voir dans l'édifice qu'elle avait élevé à Aubin tant de fissures au travers desquelles passait l'esprit du siècle : un esprit trop ou-
blieux de l'excictitude de la discipline conventuelle, un esprit de condescendance naturelle et non plus uniquement de charité divine.
« En revenant sur le temps que j'ai passé à x\ubin, écrivait-elle au renouvellement d'une année, j'ai reconnu que j'avais fait une inunité de fautes qui ont été pour vous de mauvais exemple : entre autres, sur le silence, contre lequel je reconnais m'ètre donné trop de liberté à Sainte-Marthe (la cuisine) et à ma chambre. J'ai souvent parlé sans que la nécessité ou l'utilité m'y obhgeassent. J'ai été trop facile pour les permissions, et n'ai jamais été assez ferme pour l'obéissance au règlement. Ces paroles si frappantes me sont souvent revenues à l'esprit depuis mon retour : Celui qui vit de la règle vit de Dieu. Puissions-nous, vous et moi, mes très chères Sœurs, nous en bien pénétrer, afin d'aimer cette règle sainte de manière à la porter gravée dans nos cœurs, à ne vivre que pour l'observer et à l'aimer plus que notre vie; en la suivant exactement, nous honorons nos bien-aimés modèles Jésus, Marie et Joseph. Que nous sommes heureuses d'être dans une si sainte et si aimable compagnie ! Que ne faudrait-il pas pour répondre à l'infinie bonté de Dieu à notre égard ! Je désire ardemment vous donner désormais de meilleurs exemples que je n'ai fait par le passé, et sous ce rapport être meilleure Mère; sous celui de ma tendresse, vous savez qu'il n'y a rien à ajouter. »
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Dans une autre circonstance, elle écrivait : « En voyant le vif attacliement de *** pour la maison d'Aubin, je me suis rappelé le grand nombre de fautes que je à cet liste fondation; j'eus le malheur alors de parler d'une manière propre à détacher de la maison mère; et la peine, qu'a eue ma Sœur *** pour revenir ici, me paraît mon ouvrage. Vous pouvez vous rappeler que j'ai dit qu'on était mieux dans une maison secondaire, qu'on y était mieux vu des habitants du lieu, qu'on n'avait pas tant de caractères à supporter, et bien d'autres choses qui sont aujourd'hui le sujet de ma douleur. Je disais que nous faisions le bien et que nous travailhons à la gloire de Dieu : cela à la vérité pouvait se dire un peu, mais il ne fallait pas tant peser là-dessus ; car il est toujours dangereux de regarder le bien dont on est l'instrument. Dites- vous souvent à vousmême et inspirez fortement à vos filles que la maison d'Aubin doit être à l'égard de celle-ci [celle de Ville franche) comme une fille à l'égard de sa mère. Que les Sœurs aiment Aubin parce que Dieu les y veut; mais qu'elles s'estiment toujours heureuses de revenir dans le lieu oîi elles se sont consacrées à Dieu et à Jésus-Christ. »
Elle écrivait encore : « Je me reproche d'avoir agi de telle manière que les Sœurs étaient portées à avoir pour moi une tendresse humaine. Je leur témoignais trop d'affection, et je n'étais pas soigneuse à écarter les démonstrations de la leur.
Maintenant je sens qu'il faut s'aimer en Dieu et pour Dieu, et que ce sentiment mutuel ne doit être n^ trop senti, ni trop exprimé. Je me rappelle encore d'avoir trop laissé parler du dehors, des amis de la
maison, etc Rappelez-vous les autres fautes par
lesquelles j'ai donné mauvais exemple, et tâchez de réparer le mal que j'ai fait. »
Jusqu'à son dernier jour, elle persévérera dans ces sentiments de douleur et de contrition.
Dans ses dernières années, son confesseur l'a obligée à lui raconter toute la suite de sa vie; lorsqu'elle en vint à la fondation d'Aubin, elle demanda de se mettre à genoux pour faire, disait-elle, cette triste histoire. Elle demanda aussi l'absolution, qu'elle reçut avec un tel repentir et une telle effusion de larmes, que le confesseur les entendait tomber sur le plancher et que, dit-il, il en avait le cœur brisé.
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