CHAPITRE XIV
Commenl on vit dans un couvent, et à quoi s'y employait la Vénérable Mère,
La vie de couvent ne consiste pas, comme on se rimagine peut-être volontiers, dans l'éloignement du monde, l'oubli des affaires temporelles et la douce quiétude de quelques âmes douées de goûts simples, amoureuses delà tranquillité et de la paix, heureuses de satisfaire leurs désirs honnêtement sous le regard de Dieu, et entremêlant de prières des occupations faciles et prises à loisir. C'est une vie dure, austère, laborieuse, une immolation quotidienne de la nature et de ses appétits les plus légitimes. Quand une âme s'est arrachée aux séductions du monde et qu'elle s'est retirée sous le voile; quand elle a embrassé la retraite et qu'elle s'est donnée à Dieu, le sacrifice n'est pas consommé; il commence. Il durera autant que la vie, se renouvelant tous les jours et à tous les instants. Le monde
suppose qu'il n'y a rien de plus héroïque que de renoncer à ses délices. La sagesse la plus frivole ou» à son défaut, une courte expérience suffirait cependant à démontrer la vanité de ses joies. Pour embrasser la vie souffrante de Jésus-Christ, il faut des cœurs d'élite et des courages surhumains. Les âmes qui vivaient sous ia discipline de la Mère Emilie, voulaient surtout aimer et honorer le Sacré Cœur de Jésus, le prendre pour leur demeure et pour l'école où elles devaient s'instruire. Ce qu'elles désiraient principalement connaître, c'étaient les sentiments de ce divin cœur sur la pauvreté, les souffrances et les humiliations. « Pour obtenir la grâce de connaître Jésus pauvre et humilié, disait le petit règlement que la Servante de Dieu avait tout d'abord proposé à ses compagnes, pour obtenir la grâce de connaître Jésus pauvre et humilié, nous pratiquerons ces chères vertus de son divin Cœur, la pauvreté et rhumilité, en vivant détachées de tout : chacune de nous voulant de tout son cœur être comptée pour la dernière, aimant les emplois les plus bas et les places les plus incommodes. »
La pauvreté est laborieuse, et pour satisfaire à toutes ses obligations, elle doit ordonner ses travaux avec soin. Les Sœurs de la Sainte-Famille s'éveillent à cinq heures du matin. Leur première parole est un cri d'amour : Vive à jamais le Sacré Cœur de Jésus dans tous les endroits de la terre ! La prière se fait en commun comme dans toutes les familles
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chrétiennes, et la journée se prépare par la méditation. Après avoir épanclié leurs cœurs devant Dieu en célébrant ses louanges et en récitant les petites heures de l'office de la Vierge, chacune des Sœurs vaque à son emploi ; comme des abeilles avides de composer le miel oii le divin Epoux des âmes a voulu mettre ses délices, elles se répandent à leurs diverses besognes : la lingerie est occupée, l'économe tient ses livres, le feu s'allume à Sainte- Marthe, la maison est balayée, les maîtresses de classes préparent leurs leçons ou reçoivent les enfants qui arrivent déjà : tout est en activité et en haleine, et tout se réunit bientôt pour entendre la sainte messe. Ensuite a heu le déjeuner : la pauvreté préside au réfectoire comme partout; chaque Sœur a sa place marquée, elle y trouve déposée par les soins de la dépensière la portion frugale qui lui convient; on déjeune en silence et promptement, car les classes vont bientôt commencer.
C'est principalement au milieu des enfants pauvres que s'épuisent la vie et la santé des Sœurs de la Sainte -Famille. La Mère Emilie désirait les pénétrer de la grandeur de leur mission; elle leur donnait les âmes à garder, à éclairer, à sauver. '( Nous devons regarder le soin des enfants, disait le règlement, comme faisant partie de notre salut. C'est le désir de leur donner une éducation chrétienne qui nous a rassemblées. Tout ce que nous avons de force et de santé doit être pour elles ; il
faut vivre pour elles et nous estimer très honorées d'avoir été choisies pour un si noble emploi. » Voilà le précepte. La pratique n'excédera jamais. Travailler jusqu'à la mort et se faire porter dans la classe comme la Sœur Marie Boutaric, lorsque les jambes refusent leur service, ce ne sera qu'exécuter la lettre du règlement. Il est inutile de rappeler ce que le soin des enfants pauvres peut offrir de dégoûtant et de répugnant à la nature, ce qu'on peut y rencontrer de découragement et y dépenser de travaux superflus; la Mère Emihe le savait; elle avait mis à l'avance ses filles en garde contre leurs faiblesses en ne leur permettant de préférence que pour les enfants les plus difficiles et qui donnaient le plus de peine.
Quand les classes sont finies, les Sœurs qui en sont chargées rentrent à la salle commune pour reprendre les divers travaux qui leur sont attribués au sein de la communauté. Tout s'y fait sans bruit. On ne doit parler que pour les choses nécessaires ou utiles. Il y a même des instants qu'on nomme proprement le silence, le grand silence, où il est défendu de prononcer une parole, à moins de nécessité absolue. Les travaux ne sont pas interrompus; mais tandis que les mains et les esprits s'activent et s'appliquent à leurs diverses besognes, les cœurs s'élèvent et se pressent davantage vers Dieu. Dans les commencements de la Sainte-Famille, le silence durait depuis onze heures jusqu'après les Grâces
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qui suivent le dîner. Plus tard, les Sœurs furent rigoureusement obligées au silence toute la journée, excepté le temps des deux récréations. Vers onze heures, la communauté se réunit de nouveau à la chapelle pour prier en commun et faire l'examen particulier.
L'examen particuher est un exercice recommandé par les maîtres de la vie spirituelle. Saint Ignace le regardait comme une des meilleures armes du chrétien dans ce combat qui est toute sa vie. Cet examen consiste à regarder avec quel succès On a, depuis un laps de temps assez court, combattu un fléfaut qu'on s'est proposé de détruire, ou pratiqué une vertu qu'on veut acquérir ou perfectionner. Le vrai chrétien a toujours besoin de se défendre. Ceux qui pactisent avec le monde, n'ayant de chrétien que le nom, ne comprennent pas cette nécessité. Ils laissent l'ennemi pénétrer dans des cœurs ouverts de toutes parts : le diable est trop habile pour faire grand bruit dans des possessions qu'on lui livre sans résistance; il entretient dans une paix factice ces malheureuses âmes, satisfaites de leurs perfections, s'applaudissant avec le Pharisien et buvant souvent l'iniquité comme l'eau. Mais lorsqu'on veut pratiquer l'amour et la connaissance de Dieu, les choses changent de face : l'ennemi menace et rugit autour des forls qui lui refusent accès. Il les attaque tantôt à l'improviste et par des efforts impétueux, tantôt avec lenteur et persévérance, d'une
façon sourde et discrète. Le seul rempart à lui opposer, c'est la prière, c'est l'amour de Dieu, ce senties mérites du sang de Jésus-Clirist auxquels il faut toujours participer abondamment. Dans l'examen particulier, l'âme se rend compte du résultat de la lutte sur un point donné. A-t-elle laissé arracher ou entamer quelques pierres à la muraille qui la sépare de l'ennemi? A-t-elle, au contraire, réparé les anciennes brèches, et rendu une nouvelle solidité et un nouveau lustre à ce rempart puissant dont l'ombre la protège ? Elle fait le tour de la place, examinant chaque chose en détail : quand un endroit est remis en bon état, elle passe à un autre qui semble péricliter un peu. Toujours vigilante, toujours en haleine, elle sait que l'ennemi ne lui laisse pas de repos ; les intervalles qu'il paraît mettre à la lutte, sont des stratagèmes pour couvrir de nouvelles et plus redoutables entreprises. Notre- Seigneur n'est pas venu apporter la paix, mais la guerre. Cette guerre glorieuse revient surtout aux âmes d'élite qui veulent vivre sous la loi la plus étroite du Sauveur. C'est l'honneur des chrétiens, c'est leur gloire de conserver intacte cette muraille que le sang de Jésus-Christ a élevée entre eux et leurs ennemis : c'est le devoir étroit que le voile impose aux âmes généreuses qui ont voulu se vouer à l'amour de Jésus-Christ. On comprend de quelle importance est pour elles l'exercice de l'examen particulier. Après y avoir reconnu l'état de la lutte
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et avoir puisé dans leurs résolutions de nouvelles forces pour la continuer avec courage, les Sœurs songent aussi à réparer leurs forces matérielles.
Le dîner se fait en commun et toujours en silence. La règle préside à tout; elle bannit toute singularité. Les Sœurs usent de ce qui leur est distribué avec simplicité, et elles ne renvoient pas ce qu'on leur a servi, sous prétexte de mortification, et encore moins si la mortification se rencontre, par hasard, à faire usage des mets présentés. Des esprits badins ont quelquefois plaisanté de la table des religieuses et de sa prétendue délicatesse. Si ces rieurs aimables faisaient une seule fois usage de la cuisine d'un couvent, ils comprendraient que la sensualité n'y trouve pas son compte. Pour se défendre contre les satisfactions qu'un corps épuisé peut prendre à réparer ses forces, on fait une lecture pendant le repas. Après le dîner, les Grâces, une nouvelle visite et de nouvelles prières à la chapelle, a lieu la récréation.
Qu'est-ce qu'une récréation de religieuses? Le règlement de la Mère Emilie l'indique: « La récréation se prend en commun, dans l'union la plus parfaite, avec toutes sortes de déférences et d'honnêtetés de la part des Sœurs, les unes envers les autres. Elles s'appellent m.a Sœ.ur, et ne doivent se servir d'aucun autre terme d'alTection ou do familiarité, comme mon amie ou mon enfant, » de telles façons de parler étant contraires à la gravité rehgieuse. Les
Sœurs doivent être gaies : leur gaieté est modeste; elles évitent une joie bruyante et dissipée; elles s'abstiennent de rire aux éclats et elles n'oublient pas, au milieu de leurs délassements, leur titre d'épouses de Jésus-Christ. La gaieté n'exclut pas la charité ; cette vertu est déhcate : on se garde de tout ce qui pourrait la blesser. La critique même la plus légère est proscrite; pas de raillerie, rien que de la bonne humeur, de la simphcité et de la bonne grâce. Privée ainsi des agréments que le monde recherche, la compagnie des Sœurs n'en est pas moins aimable et leur récréation enjouée. Après la récréation, on retourne à la classe ou aux divers emplois ; le reste du jour s'écoule comme s'était passée la matinée, dans une alternative de travaux, de classes, de prières, de méditations. Cette journée, dans ses diverses phases, se reproduit invariablement toute l'année. Une seule chose doit distinguer le jour qui s'écoule de ceux qui l'ont précédé: c'est le progrès des Sœurs dans la vertu, dans la générosité de l'amour de Dieu, dans la pratique de la charité et de l'humilité.
Cet ordre des exercices est à peu près celui qu'on observe dans toutes les communautés ; mais il ne donne qu'une faible idée de la vie de couvent ; il en est le cadre, pour ainsi dire. Dans ce cadre, toutes les vertus doivent trouver leur place. Elles se résument dans cet état de victimes où la Mère Emilie voulait se voir, elle et toutes ses filles : « Nous ne
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serons jamais les filles du divin Cœur, disait le règlement, si nous ne nous mettons dans un état de victime. » La victime souffre dans tous ses membres, et elle meurt. Le règlement des Sœurs de la Sainte-Famille ne leur impose pas d'austérités corporelles; il faut souffrir cependant, et il faut mourir. Tout se passe dans le cœur. C'est la nature qu'il faut attaquer, affailMir et vaincre. Il faut lui refuser la moindre satisfaction ; et chaque jour fait connaître à ces âmes appliquées à la pénitence un nouveau retranchement qu'elles peuvent s'imposer. La Mère Emilie entrait dans cette recherche avec ses filles. Elle le faisait avec douceur, dans un esprit de charité et de condescendance, à l'aide d'un langage gracieux et aimable qui élevait les âmes et les fortifiait même en les réprimandant. Elle ne manquait pas de rappeler ses fautes et son expérience. Elle joignait aux avis nécessaires aux Sœurs ceux qu'elle jugeait utiles aux Mères:
« Je crois, écrivait-elle à une des supérieures, que vous vous grondez trop vous-même. Croyezmoi, prenez votre esprit et votre cœur tout doucement, vous y aurez plus d'avantage. Aimez le bon Maître: aimer, c'est le remède à tout! Pensez peu, parlez peu et faites tout pour le mieux. Je suis bien aise que ma lettre commune vous ait profité; je crois que le grand nombre de paroles nuit extrêmement. Une chose que je ne pouvais vous recommander dans cette lettre et qui néanmoins est très essen-
tielle, c'est d'éviter de parler, même sous prétexte du bien. Par exemple, vous devez être le plus laconique possible avec ma Sœur ***. Si vous preniez l'habitude de causer de ce qui regarde la maison, ce seraitàn'en plus finir, et vous perdriez beaucoup de temps. Ici, nous ne disons rien ou presque rien avec les Sœurs du conseil; nous attendons le lundi, et encore le conseil est très court. Autrefois, nous avions la coutume de parler de ce qui se passait dans la maison; il nous semblait que le bien le demandait: nous avons reconnu le contraire. Notre Père dit que là oîi il y a beaucoup de paroles il y a peu de Fesprit de Dieu. Depuis quelque temps, ma grande occupation est d'en diminuer le nombre, soit pour moi, soit pour les autres. »
Il ne faut pas s'étonner de cette occupation, qui paraîtra singulière à plus d'un lecteur. Le silence est la vie et la joie d'une communauté. Le monde n'en connaît pas le prix. La Mère Emilie en goûtait la beauté et en savourait la douceur. Pourvu que le silence fût gardé, disait-elle, elle répondait de la régularité d'une maison. Elle savait combien l'exemple de la supérieure est un puissant argument de persuasion ; et, dans l'intérêt de la discipline comme dans celui de son âme, elle s'appliqua toujours à retrancher les paroles inutiles. Elle veillait sur elle, même en traitant les affaires les plus importantes, et ne manquait jamais de s'examiner sur le nombre et la nécessité des paroles qu'elle avait dites.
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« Croyez-moi, écrivait-elle à une de ses Sœurs, soyons sobres de paroles, n'en disons pas pour nous contenter. » En s'avançant dans cette voie du retranchement, à mesure que la congrégation de la Sainte-Famille s'accrut et que de nouvelles maisons s'établirent, elle diminua toujours le nombre et la longueur de ses lettres. Elle se réduisit à l'essentiel, et l'essentiel est peu de chose. Quand les cœurs sont bien réglés, il leur faut peu de discours.
« J'apprends avec plaisir, écrivait-elle encore à une Supérieure, que les Sœurs vous donnent leur confiance. Que la vôtre soit toute en Dieu : tâchez de puiser dans la poitrine du Sauveur ce que vous avez à leur dire : sans être sèche, ayez peu de paroles. Les longs discours diminuent l'esprit de Dieu. Evitez de beaucoup parler même à votre assistante. Ici, nous passons quelquefois plusieurs jours sans nous adresser la parole. Nous ne nous rencontrons pas : elle n'a rien à me dire, ni moi à elle; ce qui n'empêche pas que nous ne soyons très unies. Le bon Dieu nous a fait connaître que c'était une perte de temps de dire bien des choses qui, au premier abord, paraissaient avoir de l'intérêt et qui, après avoir été examinées, sont reconnues suiicrflues. »
Ce n'était pas seulement en traitant des affaires de la communauté que la Mère pratiijuait cette modération dans les paroles. Elle voulait aussi, on le sait, l'apphquer aux affaires de la conscience, elle veillait sur elle en se confessant, et elle recom-
mandait à son confesseur de l'avertir s'il s'apercevait qu'elle prononçât quelques paroles inutiles : après avoir accusé ses fautes, elle ne manquait jamais à s'examiner quelques instants pour s'assurer si elle n'avait dit que les mots absolument nécessaires.
Ce qui répugne au monde encore plus que cette réserve dans les paroles, c'est le silence intérieur que le couvent exige des âmes: elles ne doivent pas seulement veiller sur leurs langues, elles doivent veiller aussi sur leur imagination: parler peu et penser peu. La Mère Emilie insiste à diverses reprises sur ce calme intérieur : « Ne pas penser, ne pas raisonner, mais faire. « Cette volubilité de pensées, pour ainsi dire, dans laquelle se complaisent certaines âmes, est inutile au bon Dieu : c'est un désordre de l'imagination et une faiblesse contre laquelle il faut se prémunir. « Ne pensons pas à l'avenir, il n'est pas à nous ; laissons-en le soin à la divine Providence. » Il faut être soumis à ses volontés et ne pas vouloir empiéter sur ses droits. La soumission ne raisonne pas, elle ne cherche pas à savoir les motifs des ordres qu'elle reçoit : « Ne dites pas en vous-même pourquoi notre Mère veutelle que je fasse ainsi? et contentez-vous de le faire sans rien penser. »
Au milieu de ce silence et de cette activité deg âmes appliquées à veiller toujours sur elles-mêmes, à se vaincre en tout et à saisir l'occasion de se morti-
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fier, la Mère Emilie n'oubliait pas le (ravail manuel. 11 est indispensable dans une communauté dénuée détentes ressources. Mais laVénérable le considérait à d'autres points de vue. Le travail de l'homme est conforme à la volonté de Dieu; c'est une pratique de pénitence, c'est une marque de pauvreté. Toujours prompte à s'accuser, la Mère Emilie écrivait à la supérieure d'Aubin : « 11 me semble que j'ai donné mauvais exemple à vous et à nos Sœurs en ne travaillant pas assidûment. C'est pour le réparer que je vous dis que je me suis corrigée. Je travaille toujours en allant et venant dans la maison, en causant avec nos Soeurs lorsqu'elles me parlent de leur intérieur, au parloir où j'aime surtout à le faire ; il me paraît que par ce moyen je ne m'y dissipe pas autant. Depuis que je suis corrigée, j'ai plus de courage pour recommander aux autres de ne pas perdre le temps et de travailler en esprit de pénitence.
Le parloir est toujours un danger dans une communauté. Plus la séparation avec le monde est complète, en effet, plus les Sœurs sont étrangères à ce qui se passe parmi les hommes, et plus aussi leur ferveur est grande, et forte la discipline de la maison. Dès l'origine, la Mère Emilie l'avait bien senti. Le petit règlement, dont nous avons déjà parlé, recommandait de ne jamais répéter dans la communauté les nouvelles même bonnes qu'on pouvait savoir du dehors. La clôture alors n'était pas établie, mais les Sœurs étaient déjà séparées du
monde par le désir; elles ne devaient pas sortir sans permission , elles ne devaient même pas regarder aux fenêtres. Après le vœu de clôture, la séparation fut encore plus exacte. Le parloir était le seul lieu où les Sœurs eussent des communications avec le monde: c'est pour cela que le parloir leur était signalé comme un lieu redoutable ; les premières compagnes de la Mère Emilie en connaissaient les dangers ; et la Sœur Eléonore, dont le cœur était resté si plein d'affection pour ses parents, se troublait et défaillait quand un d'entre eux la demandait au parloir. La Mère Emilie non plus n'y entrait jamais sans se recueillir un instant ; quand elle en sortait, elle faisait un petit retour sur ellemême pour examiner comment elle s'était comportée pendant le péril qu'elle venait d'affronter. Durant les temps de trouble et d'agitations politiques, on persévérait dans la même réserve. Au moment de la révolution de 1830, la Mère Emilie écrivait à la supérieure d'Aubin: « Vous me dites que vous ne savez rien, ni nous non plus, sinon le changement de gouvernement. Le drapeau tricolore flotte au haut du clocher ; on crie : « A bas la religion! A bas les prêtres! A bas le couvent! » Mais on ne fait de mal à personne, et nous espérons qu'on se contentera de crier. Au reste, nous sommes entre les mains de Dieu, qui est notre père et qui sait ce qu'il nous faut. 11 faut prier et peu parler. Nous nous sommes proposé, toute la com-
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munauté ensemble, de ne pas nous entretenir des affaires présentes. A Tobédience, je me contente de dire en peu de mots ce que je sais ; nous renouvelons notre résolution, et on se tait là-dessus. » Les motifs d'inquiétude cependant étaient graves dans les premiers jours. La Mère Emilie recommandait qu'on prît garde à empêcher les enfants de se disputer et de se battre à cause des différences d'opinions. Pour elle, reconnaissant que la plupart des paroles n'aboutissent à rien, elle n'avait qu'une recommandation à faire: « Aimons bien le bon Dieu, aimons-le de tout notre cœur. » Cela lui paraissait suffisant à calmer toutes les anxiétés: même elle ne tarda pas à trouver qu'elle avait fait trop de concessions aux sollicitudes des esprits. Quelques jours après la lettre que nous venons de citer, elle écrivait de nouveau: « Aimons bien Dieu et faisons notre petit chemin vers la céleste patrie; faisons-le, dis-je, avec confiance, paix et même joie intérieure; les révolutions de la terre ne nous empêcheront pas d'arriver. Il a été bien convenu et bien arrêté que les Sœurs ne diraient mot des affaires politiques; ma Sœur *** [une Sœur tourière) n'en ouvre pas la bouche, pas même à moi; et elle ne dit pas plus les bonnes nouvelles que les autres. Dans ma dernière lettre, je vous disais que je parlais à l'obédience de ce qui se passe ; je ne le fais [)lus. Comment le fcrais-je, puisque je n'en sais pas plus que nos Sœurs? Cela eut lieu seulement
les trois premiers jours. Ainsi, si vous voulez des nouvelles, il faut vous adresser ailleurs, je n'en sais pas. Il a encore été convenu que le roulement du tambour que nous entendons fréquemment nous animerait pour le combat spirituel; que les cris, que notre chère solitude n'empêche pas d'entendre, nous rappelleraient les clameurs des Juifs lorsque notre très doux Sauveur était sur la croix. » Voilà le fruit que l'on tirait, au couvent, des catastrophes politiques et des inquiétudes qu'elles auraient pu faire naître légitimement. Tout bruit du monde doit expirer, en effet, dans ces retraites où s'abritent la prière, la chasteté et l'obéissance. Il n'y a rien à ajouter à ce qui vient d'être rapporté. La Mère Emilie est un historien assez explicite de ce qui s'est passé dans l'intérieur de la congrégation en cette circonstance : la docilité des Sœurs fut entière, pas un mot des événements ne fut prononcé durant les récréations, et si quelque retentissement en parvint au cœur des religieuses, les bons anges en firent leur profit : « Depuis tout ceci, écrivait encore la Mère Emilie, nos Sœurs disent qu'elles sont plus unies à Dieu, et ont bien plus habituellement le souvenir de sa sainte présence. » Le bon Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité: il aime les âmes qui s'abandonnent entre ses mains et qui veulent se reposer uniquement sur son amour.
Ce repos des âmes unies à leur Sauveur ne court pas seulement risque d'être troublé par les catas-
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trophes des empires. Derrière les murs du couvent, dans les humbles et rudes travaux entrepris pour Dieu et au milieu des prières qui lui sont adressées, quelque chose d'humain subsiste toujours. Si les efforts venaient à faiblir un seul instant, la paix serait bientôt compromise. Celte vie surnaturelle, en effet, où aspire chacune des religieuses, ne se conserve pas sans sacrifice. Il ne suffit pas de dominer les alarmes de son cœur au jour des révolutions: il faut le subjuguer en toutes circonstances et ne lui rien accorder de ce qui fait la joie et la douceur les plus légitimes des gens du monde. A leurs yeux, le charme de la vie la mieux réglée est la familiarité d'un commerce aimable entre quelques esprits d'élite. On laisse aux dissipés et aux frivoles^ à ceux qui n'ont aucun souci de leur salut, les plaisirs bruyants, le tourbillon des fêtes, l'animation des foules; les sages, les discrets, les réservés se réjouissent entre eux, ils goûtent les délices de l'intimité et se complaisent à faire choix des esprits qui loui- agréent pour les admettre dans leur privante. Une pareille manière est aussi éloignée de la coutume des couvents que la plus grande dissipation des fêtes. Ce qu'on appelle les amitiés particulières en est absolument banni. Il faut vivre avec la communauté entière, aimer également toutes les Sœurs, ne point chercher à faire un triage, éviter surtout les âmes vers lesquelles la nature se porterait avec plus de sympathie. Les récréations se prennent en
commun: rien de confîdenliel, rien de particulier, rien d'inlime entre quelques Sœurs. L'affection qu'elles se portent les unes aux autres doit être un fruit de charité ; les complaisances de la nature, ses délectations et ses attraits ne s'y mêlent pas. Une supérieure, par exemple, doit avoir une tendresse ineffable pour les filles dont le salut lui est confié, une tendresse toute maternelle, mais en même temps toute débarrassée des aveuglements et des sensibilités de la nature. « Yous vous exprimez avec bien de la vivacité, écrit la Vénérable à une supérieure ; votre cœur parle, les sentiments en sont trop vifs. Croyez-moi, ma chère Mère, il ne faut s'attacher à aucune créature; ce n'est pas pour elles que nous sommes faits, ce n'est point en elles que nous devons chercher notre contentement, notre repos et notre appui. C'est en Dieu, et en Dieu seul, que doit être notre espérance. Le reste est vain. Je crois que nous vous avons rendu service en vous prenant ces Sœurs. Mais prenez garde de ne vous point attacher aux autres, surtout à ma Sœur***. Je le crains et pour vous et pour elle. Vous savez qu'ici vous y étiez portée. » Tout doit être surnaturel dans le commerce de ces âmes vouées à Dieu: aussitôt qu'elles cèdent à la nature, la communauté tout entière languit et souffre. « Nous avons tenu conseil, écrivait la Mère Emilie, sur ce qu'il y a de défectueux à Aubin et sur ce qui en était la cause; il nous a paru que la principale était
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trop de tendresse naturelle. Souvenez-vous comme l'on fait à Agen (1): ici nous faisons comme cela; il faut faire de même à Aubin. »
« Combattez autant que vous pourrez, recommandait-elle encore, ce penchant que vous avez à aimer d'une manière trop naturelle : cela nuit beaucoup à l'âme, qui ne peut se remplir de Dieu qu'en se dépouillant de la nature. » On s'aime au couvent, mais sans se prendre aux agréments de certains esprits, ni se complaire aux conformités de certains caractères: il faut s'aimer en Dieu et pour Dieu; une religieuse doit toujours être prête à se séparer, au gré de la volonté de Dieu, des Sœurs avec lesquelles elle a vécu le plus longtemps et le plus agréablement. « Vous exprimez trop vivement vos désirs sans que cela ait aucune utilité ; il faut avoir plus de résignation et garder cette simplicité enfantine qui doit caractériser une bonne Sœur de la Sainte- Famille. Pourvu que vous trouviez Dieu, que vous importe ? Nous ne sommes pas venues dans ce bienheureux désert pour chercher notre satisfaction, mais pour porter la croix du bon Maître. Portons-la de bon cœur, elle nous portera à son tour. Il ne sert pas de grand'chose de tant témoigner à ma Sœur*** combien on la désire. Son retour esta la volonté de notre Père [M. Marty), et il sait ce qui est pour le mieux. »
(1) Do as la communauté des Filles de Marie,
Cette réserve ne doit pas seulement exister entre les Sœurs, elles doivent aussi la garder à l'égard de la supérieure. La confiance envers la Mère doit être sans bornes, Taffection pour elle peut être vive et profonde, mais elle doit toujours être réglée selon Dieu ; c'est une affection surnaturelle ne connaissant rien des apitoiements, des caresses ni des condescendances des cœurs humains: « Je suis bien aise que vous reconnaissiez qu'il est indigne d'une religieuse d'avoir pleuré presque tout le jour du chagrin de ne pas soigner la Mère. Gela annonce beaucoup d'humain dans les rapports que vous avez avec elle. Il ne faut pas vous borner à détester cette faute ; il faut vous examiner sérieusement devant Dieu, le prier de vous éclairer, de vous faire connaître les attachements trop naturels qui sont dans votre âme et de vous en découvrir les racines. Croyez-moi, cette faute n'est pas seule : vous en faites bien d'autres de ce genre qui ne vous sont pas connues. Comme c'est avec la Mère, vous ne vous méfiez pas de vous-même. Je crois aussi qu'elle ne veille pas sur elle et qu'elle vous témoigne trop de tendresse; elle est naturellement bonne et aimante : ces qualités vous attirent; mais est-ce bien selon Dieu ? » Le défaut que la Servante de Dieu réprimandait avec tant de sévérité dans les âmes confiées à sa sollicitude, était cependant bien naturel à de jeunes cœurs dévoués et simples qui ne demandaient qu'à épancher leurs affections.
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Aussi à cette vigilance pour les relever vers Dieu et diriger sur lui seul tout le cours de leur tendresse, la Mère Emilie mêlait la douceur, et craignant que cette lettre ne fût trop dure, elle ajoutait en postscn'ptum : « Après avoir lu cette lettre, elle m'a paru sévère; j'ai craint qu'elle ne vous fît de la peine. Mais au lieu de la récrire, comme je suis souffrante, je pense que vous m'obligerez en voulant bien m'excuser. Ne soyez pas fâchée. » C'était surtout auprès des supérieures qu'elle insistait à ce propos; elle craignait qu'elles ne détournassent à leur profit l'affection que les cœurs doivent porter à Dieu. (( Vous témoignez trop d'amitié et de tendresse, vous êtes trop riante, trop amicale. Comment avezvous fait, par exemple, pour faire déjeuner nos Sœurs le lendemain de leur arrivée ? Ne les avezvous pas pressées ? N'avez-vous pas dit plus de paroles qu'il ne fallait? Ici, nos nouvelles arrivées trouvèrent à leur place ce qu'on jugea à propos de leur donner pour déjeuner, et personne ne leur dit mot. » Dans les recommandations aux supérieures d'Aubin, la Mère Emilie revenait toujours ainsi sur l'exemple do Villefranche, parce qu'elle trouvait qu'à cause des mauvais exemples qu'elle s'accusait elle-même d'avoir donnés dans les commencements, on n'avait pas à Aubin pour la maison mère le respect et l'affection que les Sœurs devaient avoir. Elle trouvait aussi qu'il y avait un défaut habituel de régularité et de cette sévérité nécessaire pour la
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maintenir, a La communauté est si petite! disait-on. — Plus elle est petite, plus elle a besoin de surveillance! reprenait la Mère; on commet plutôt des manquements lorsque l'on est peu. » Les encouragements se retrouvaient cependant toujours au milieu de la sévérité : « Quand vous avez des peines, écrivait-elle à la supérieure, pensez au bien que procure notre petite maison d'Aubin. Voyez les âmes qu'elle attire à Dieu. Déjà plusieurs sont dans la possession de la gloire. Mes Sœurs Stanislas, Eulalie et Séraphine n'auraient vraisemblablement pas été religieuses, et mes Sœurs Lucie, Eudoxie et Stanislas (1) ne le seraient pas non plus si notre pe-
(1) Nous arrêterons un instant le lecteur sur ces diverses Sœurs ; elles sont les vraies filles de la Mère Emilie; leurs vertus et leurs mérites ajoutent aux mérites de celle dont Dieu s'est servi pour les appeler, les attirer et les élever à la vie religieuse.
Sœur Stanislas (Elisabeth Calmette), née en iSOi, sur la paroisse d'Aubin, entra au noviciat en 18"22, fit sa profession le 16 mai 18'24, et mourut le 16 février 1826. On eût pu fonder de grandes espérances sur les vertus et les talents de cette chère Sœur. Elle avait eu quelque peine à se séparer du monde. Jeune, riche, belle, pleine de talents et d'amabilité, la vie s'ouvrait joyeuse et facile devant elle, lui présentant toutes les délices de la terre, lorsqu'elle entendit dans sou cœur l'appel de Dieu, qui la conviait à la pénitence, à la prière, au renoncement. Elle fut elïrayée et résista d'abord de toutes ses forces : dans sa naïveté et son innocence, elle priait le bon Dieu avec larmes de la laisser à la maison paternelle et aux jouissances ordinaires de ce monde, promettant do rester solidement chrétienne et sage, et de servir toujours Jésus-Christ. Le Dieu jaloux la voulait toute à lui. Elle se refusa ainsi un certain temps; mais il fallut bien se rendre à la miséricordieuse pour-
tite maison n'avait pas existé. Soyons de bons instruments : nous le serons si nous sommes humbles. » Une supérieure de communauté a en quelque sorte
suite. ÉlisabeUi entra au noviciat de la Sainte-Famille; elle y fit des progrés extraordinaires. Ce ne fut pas sans combats. Elle eut à passer par des angoisses et des ténèbres qu'elle regardait comme le châtiment de ses anciennes résistances, elle marcha généreusement contre toutes les appréhensions de la nature; et tous les efforts du démon ne purent, une fois qu'elle eut mis la main à la charrue, l'engager a jeter un regard en arrière. Les grâces cjui turent le prix de sa générosité, ses dons naturels et Fonction de sa parole la désignèrent au choix de ses supérieures. A peine eut-elle fait sa profession religieuse qu'on la donna pour aide à la maîtresse des novices. Elle réussit merveilleusement dans cet emploi : en la voyant si jeune, si bien douée et prévenue de tant de privilèges, on pouvait espérer qu'après avoir travaille à nourrir et à développer le bon esprit parmi les novices, elle serait un jour, par ses vertus, un des plus fermes appuis de l'institut. La Providence avait d'autres desseins. C'était par la souffrance et une mort prématurée que la Sœur Stanislas devait aidera instruire ses Sœurs. Sa maladie fut longue, et, dans les premiers mois, mêlée d'une terreur excessive de la mort. Elle triompha de cette tentation, et la paix la plus profonde régna dans son âme; elle aimait à s'entretenir de sa lin qu'elle entrevoyait et de son union avec Dieu, qu'elle allait enfin consommer. Elle n'était point impatiente; elle attendait, le sourire sur les lèvres, l'instant heureux qu'elle ne pouvait s'empêcher de désirer. Les douleurs les plus vives n'altérèrent pas cette sérénité, ne troublèrent point cette espérance; elle s'endormit vraiment dans le Seigneur, à l'ùgc de vingt-cincj ans, après deux ans et six mois de profession.
J.a Sœur Eulalie se nommait Joséphine Manhcric. Elle était née, en 1796, à Eirmy, dans le canton d'Aubin. Bien différente do la Sœur Stanislas, la Sœur Eulalie voulait être h Dicu; mais la délicatesse excessive de sa santé semblait un obstacle insurmontable. Elle ne se découragea pas, et, malgré sa chétive
charge de la direction des âmes ; ses filles s'ouvrenc à elle et reçoivent d'elles les avis qui leur sont nécessaires. Il faut que cette ouverture des filles soit
santé, persista à demander l'entrée du couvent et la faveur d'y être admise à l'essai. On céda à ses instances : les portes lui furent à peine ouvertes, que sa santé parut se raffermir. La Sœur Eulalie eut au noviciat des forces qu'on ne lui avait jamais connues, et l'austérité de la vie paraissait lui réussir mieux que toutes les recherches que ses parents avaient jusqu'alors estimées nécessaires. Ce n'est pas là d'ailleurs un fait singulier : on le rencontre assez fréquemment dans les histoires des congrégations religieuses. La Providence semblait donc manifester sa volonté sur la Sœur Eulalie ; mais le démon faisait aussi tous ses elforts pour l'arracher à son salutaire dessein. Heureusement, la novice était obéissante, et elle avait, à l'égard de ses maîtresses, une ouverture de cœur admirable. Ce fut à force de simplicité qu'elle résista au tentateur. Elle avait une conscience délicate et sensible, et qui, facilement, eût été en alarmes. La crainte et le découragement l'assiégeaient sans cesse : elle triompha par l'obéissance, la simplicité et l'ouverture du cœur. Elle s'abandonna, malgré les efforts de l'ennemi, entre les bras de Dieu, et immola généreusement à son amour la victime qu'elle voulait lui offrir.
Comme si la Providence avait uniquement voulu lui ménager ce bonheur, une fois qu'elle eut prononcé ses vœux, la Sœur Eulalie vit s'évanouir les forces extraordinaires qu'elle avait eues durant son noviciat; sa santé déclina, toutes sortes de souffrances furent désormais le partage de cette humble et heureuse épouse de Jésus-Christ. Sa sérénité et sa patience ne se démentirent pas un instant ; la pensée de son bonheur et du privilège qui lui avait été accordé réjouissait son âme. Les derniers sacrements accrurent sa joie en forliliant son union avec Dieu, qui consacra, sans doute, irrévocablement le dernier appel auquel elle répondit doucement le 12 mai 1826, trois mois après la Sœur Stanislas.
Elles ont été, l'une et l'autre, cueillies comme des fleurs fraî-
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sincère, complète, et que la Mère, comme disait la Sœur Éiéonore, sache tout ce qui se passe dans leur cœur. (( Que deviendraient les branches d'un arbre
chement écloses au petit parterre de la Sainte-Famille. La troisième (Charlotte Ségala) fut prise, on peut dire, à peine en bouton. Née à Aubin, en 1811, elle mourut le 15 août 1825 C'était donc une enfant, mais une enfant privilégiée : à douze ans, elle montra un tel désir, elle déploya une telle énergie, que ses parents cédèrent à sa volonté et la présentèrent au noviciat. Elle unissait à la vivacité et à la grâce de l'enfance, toute la solidité et la force que peut communiquer la piété la plus droite et la plus vive. Son caractère était franc et ouvert. Après avoir dit adieu à ses parents, qu'elle chérissait tendrement et dont elle était tendrement aimée, pour s'enfermer au cloître, elle s'appliqua, avec une générosité bien au-dessus de son âge, à toutes les vertus de la vie religieuse. Aucune pratique ne la rebuta. Le silence ne lui fut point à charge, et son intelligence des devoirs de la religion, son désir de recevoir le saint habit, semblèrent tels que les supérieurs inclinaient à le donner à cette petite enfant. On lui fabriqua d'abord un petit costume semi-religieux ; elle le portait modestement et joyeusement, demandant, avec tant d'humilité et d'instance, le véritable habit des novices de la Sainte-Famille, qu'on ne crut pas pouvoir le refuser aune enfant si véritablement et si singulièrement conduite par Dieu. On lui donna le nom de Séraphine. Après une longue maladie, qu'elle supporta avec patience, ses parents firent des instances pour qu'on l'envoyât à Aubin. On céda à ce désir. Mais, dans les visites fréquentes qu'elle recevait de sa famille, la jeune Soeur accorda un peu trop à la nature ; elle apprit à ses dépens combien le contact du monde est préjudiciable à une religieuse. Sa ferveur avait déjà subi une notable diminution lorsque ses supérieurs la rappelèrent à Villefranche. Elle reconnut sa faute et sentit sou infidélité; elle vit les liens auxquels elle s'était reprise et résolut de réparer sa faiblesse. La Providence voulut-elle lui en fournir l'occasion? La vie joyeuse ol calme de l'enfance cessi tout à coup pour Séraphine : elle perdit le sentiment de celte présence
si elles se séparaient du tronc? disait la Mère Emilie. Elles sécheraient, et il en serait de même de vous si vous n'étiez intimement unie à votre
divine qui avait été son bonheur et son attrait; la miséricorde fut, pour ainsi dire, voilée à ses yeux, et elle se sentit devant les rigueurs de la justice^ Les tentations, le dégoût, les amertumes, la crainte remplissaient et effrayaient cette jeune âme. Elle eût dû être accablée par une si lourde croix; mais l'obéissance soutenait Séraphine et la guidait ; la résignation était son partage; elle baisa la main qui la frappait, et sa fidélité à persévérer lui attira une nouvelle grâce. La paix lui fut rendue, et ses délices ne furent pas altérées dans la dernière maladie, qui fut courte et violente. La petite épouse de Jésus-Christ resta au couvent de Villefranche, malade pendant trois jours. Il y a lieu d'espérer qu'ensuite la miséricorde divine l'appela dans le ciel, à consommer les noces éternelles auxquelles elle avait prétendu. Elle partit le sourire sur les lèvres, avant d'avoir consommé sur la terre sa quinzième année.
La Sœur Lucie (Marie Bouyssou), née en 1800, à Cransac, aux environs d'Aubin, appartenait à une pauvre famille. Elle avait un tel désir d'être à Dieu, que le curé de la paroisse disait que, pour être religieuse, elle eût volontiers traversé les mers et fût jiassée au nouveau monde. Elle alla frapper au noviciat de la Sainte-Famille sans autre dot que son généreux désir. La Mère Emilie ne lui en demanda pas davantage. On reconnut dans la Sœur TiUcie, dès son entrée au noviciat, le 7 août 1823, une volonté effective ; elle accomplissait tous ses exercices spirituels avec une ardeur et une exactitude qui faisaient plaisir à voir. Sa ferveur à la prière, et 1 entier anéantissement où elle paraissait plongée, témoignaient de l'intime communication de cette âme avec Dieu. Elle avait d'elle-même les sentiments les plus bas, qui la portaient, envers ses compagnes, sans aucune acception de personnes, aux attentions les plus délicates et à la charité la plus suave. Elle fit sa profession le 10 février I8'25, et on lui donna l'emploi d'inlirmière. Elle donna là libre carrière à sa charité, sans lui sacriQer toutefois aucune des pratiques de son
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supérieure. » Cette union ne devait pas exister seulement entre les filles et la supérieure générale; dans les maisons secondaires de l'institut de la
état. Elle était lidèle au silence, et conservait en tout une simplicité dans l'obéissance, et une naïveté enfantine dans l'ouverture du cœur, qui éloignèrent toujours de son âme les inquiétudes et les dangers. Elle aimait par-dessus tout la vie commune et ne voulait avoir aucun goût particulier ; même lorsqu'elle était malade, il fallait un commandement formel de sa supérieure pour lui faire exprimer un désir. Une fois, peu de jours avant sa mort, travaillée d'un dégoût excessif de tout aliment, et sentant son estomac bondir sur tout ce qu'on lui présentait, il lui arriva de laisser échapper qu'elle mangerait bien un peu d'épinards. Elle se reprocha cette parole comme une grande faute et n'osait en conséquence s'approcher de la sainte Table.
Sou amabilité et sa générosité l'avaient rendue chère à toutes ses compagnes ; on la regardait comme un exemplaire de fidèle observance, de ferveur et de simplicité. La communauté multiplia les prières quand on la vit malade; on eût voulu conserver un si précieux sujet. Ces supplications prolongèrent-elles ses souffrances ? La maladie fut longue et fut l'occasion de nouveaux mérites pour cette chère Sœur. Elle reçut les derniers sacrements avec une joie extrême, et dès lors vécut dans l'entier abandon. Toutefois, à travers sa faiblesse et au milieu de son agonie, pour ainsi dire, la charité continuait à brûler dans son cœur, et elle veillait à ce que ses compagnes de l'infirmerie, les Sœurs malades, ne fussent pas oubliées. Pour elle, jusqu'aux derniers instants, et tout en recevant avec simplicité les secours des infirmières, elle s'appliqua à épargner leurs peines. Elle avait toujours été avide de la saiate communion, et toute défaillante dans les bras de la mort, dévorée d'une soif ardente, elle ne voulut se priver d'aucune de celles qui lui étaient permises. La veille de sa mort même, elle communia à joun. Le lendemain, après avoir reçu le saint viatique, elle se tourna vers la Mère Emilie et la pria de ne la plus quitter ; elle s'unit aux prières de la recommandation, et, en prononçant les noms de Jésus,
Sainte-Famille, il fallait le même lien entre les filles et la Supérieure. « Promettez-moi, disait la Mère Emilie à une de ses filles, que vous irez trou- Marie, Joseph, elle expira entre les bras de sa supérieure et de sa vraie mère, le 4 mai 1829, après six ans et demi de vie religieuse.
Joséphine Tourille, en religion Sœur Eudoxie, née le 21 janvier 1807, appartenait à une bonne famille de Livinhac. L'aisance de ses parents, l'amour qu'ils lui portaient et l'affection qu'elle avait pour eux, auraient pu être des obstacles à sa vocation: elle triompha de toutes ses difficultés, car elle avait un vrai désir de se donner à Dieu. Ce désir se manifesta, — une fois qu'elle fut entrée au noviciat, le 21 octobre 1827, — par une exacte pratique de toutes les vertus religieuses. Son attrait était pour le silence ; elle était encore postulante, que ce point avait été remarqué. Il n'échappa pas à la sagacité des pensionnaires, et la malice de ces petites filles, excitée par la réserve scrupuleuse de la postulante, s'éverlua à lui tendre des pièges: on se promettait de bien rire si on pouvait la surprendre. L'occasion se présenta, entre autres, à propos de petits canards dont le soin avait été confié à notre Joséphine. Elle se vit tout à coup entourée d'une bande joyeuse qui s'empressait autour d'elle, lui proposant toutes sortes d'aides, lui faisant mille questions et lui jetant mille propos en l'air. « Mademoiselle Joséphine, voulez-vous bien que nous vous aidions? disait l'une. — Ah! voilà un canard qui vous échappe I disait l'autre. — Celui-ci a-t-il mangé ? reprenait une troisième. — Tenez ! tenez! en voilà un qui a mal à la patte! Et celui-ci ! et celui-là ! » Et toutes riaient et tiraient chacune à soi la bonne prétendante, qui, sans s'impatienter ni se troubler, souriait et répondait avec grâce en posant son doigt sur ses lèvres. Elle se retira discrètement sans avoir dit une parole, et les petites lilles, fort bien initiées au jugement etaux pensées de la Mère Emilie, se disaient les unes aux autres : « Oh ! elle sera bonne religieuse, celle-là ! Elle ganle la silence ! »
La Sœur Eudoxie, en effet, admise au noviciat au mois d'ocobre 1827, y fut un modèle de régularité et de générosité. Il lui
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ver votre supérieure; vous lui direz : « Ma Mère, « jusqu'à présent j'ai eu le cœur un peu serré ce toutes les fois qu'il a fallu vous rendre compte de
en avait fallu beaucoup pour triompher de la résistance de ses parents. Ils avaient tout mis en œuvre pour l'empêcher d'entrer au couvent ; ne se tenant pas pour vaincus, ils continuèrent leurs tentatives durant son noviciat, et ils redoublèrent surtout d'efTorls à l'approche de la profession. Ils ne pouvaient comprendre la force de sa résistance. La bonne Sœur trouvait ses armes et son courage dans la sainte Eucharistie. Mais sa douceur, sa patience et surtout la vivacité de la nature empêchaient ses parents de perdre tout espoir : ils luttaient pour remettre dans le monde cette chère enfant, que le bon Dieu, de son côté, appelait, attirait et retenait. Le combat fut si violent, que la santé de la pauvre Sœur en parut compromise. « On ne veut pas que je sois religieuse, disait-elle : j'en mourrai ! » Disait-elle vrai ? Elle obtint, de guerre lasse, le consentement de ses parents ; elle lit sa profession le 11 mars 1829 ; mais elle ne traîna plus qu'une vie languissante. Une fièvre lente la minait ; elle expira le 6 janvier 1832.
La seconde Sœur Stanislas (Marie Lescure) était née à Flanhac, canton d'Aubin, le lef janvier 1809. Elle fut admise au noviciat le 6 octobre 1828. Sa profession est du 11 mars 1829. Elle mourut le 5 juin 1832. Cette bonne Sœur aimait tout particulièrement son état, et durant sa courte existence, son cœur resta pénétré de reconnaissance pour la grâce de sa vocation, qu'elle ne cessait de savourer. Aussi était-elle singulièrement chère à la Vénérable Mère et à M. Marty. Elle aimait la pauvreté par-dessus tout, et on remarquait en elle une grande simplicité ; elle avait le rare privilège de conformer sa pensée à celle de sa supérieure. 11 suflisait à la mère Emilie de lui dire : « Croyez ainsi, pensez de la sorte, » et aussitôt la Sœur Stanislas le croyait et le pensait. Quelques instants après la mort de celle excellente Sœur, la Mère Emilie adressait à M. Marty le récit de ses derniers moments, f Ma Sœur Stanislas vient de rendre le dernier soupir, mais
(( l'état de mon âme ; mais à l'avenir je viendrai en « toute confiance. » Sans cela , ma chère fille, ajoutait la Mère Emilie, vous n'avancerez jamais dans les voies de la perfection comme Dieu le de-
avec tant de paix, que nous n'avons pu l'apercevoir ; en sorte que nous n'avons connu qu'elle était morte que parce qu'elle ne respirait plus... On est venu m'appeler sur les trois heures : je l'ai trouvée avec beaucoup de soif -. elle ne voulait pas boire, parce qu'elle voulait faire la sainte communion. Je lui ai dit qu'elle pourrait la recevoir en viatique. Nous avons fait appeler M. l'aumônier, qui lui a fait essayer une hostie, qu'elle n'a pas pu avaler, ce qui lui a été bien pénible. « Mon Dieu! a-t-elle dit, que je ne puisse plus faire la sainte communion ! « Un instant après, elle a perdu connaissance.
« La confiance la plus parfaite a été son partage durant sa maladie et jusqu'à son dernier soupir. Il lui tardait beaucoup d'aller avec Dieu, et elle disait souvent : « Quand est-ce ?... » Elle ajoutait : « La sainte volonté de Dieu soit faite ! Je suis bien contente de l'accomplir. Je désire d'aller au ciel ; mais tant qu'il voudra me laisser, je suis contente. Parlez-moi du paradis ! Oh I que j'aime à en entendre parler ! . . . »
M. Marty, dont nous avons déjà signalé la tendresse et la délicatesse d'affection pour toutes les Sœurs, attendait, avec une certaine anxiété, des nouvelles de la maladie, et il répondait à la Mère : « Quand j'ai reçu votre lettre, j'ai eu la pensée que vous alliez m'annoncer la mort de notre chère Sœur Stanislas, et j'y ai vu, en effet, que vous aviez reçu son dernier soupir. Elle est donc allée célébrer, dans le ciel, l'octave de l'Ascension. La douceur de son passage, le soin qu'elle a eu de s'y préparer et le désir qu'elle en avait, nous autorisent à croire qu'elle est avec son Époux, et qu'elle a obtenu le bonheur qu'elle était venue mériter au couvent. Il est consolant pour nous tous de savoir qu'elle a dit, comme Suarez: « Je n'aurais pas cru qu'il fût si doux de mourir, » et que la mort, qui l'avait effrayée de loin, lui a paru aimable de près. '>
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mando de vous. « C'est à la Mère, en effet, de discerner les remèdes qui conviennent à chacune des filles. « Je compatis à vos maux, disait-elle à une d'entre elles, mon cœur les ressent vivement. J'en ai parlé à notre Père, qui veut vous faire revenir, si cela ne change pas; nous y forcerez-vous? Ne ferezvous pas votre possible pour mettre ordre à votre âme et pour la guérir? Il nous paraît que les meilleurs remèdes sont de rendre compte fréquemment de votre intérieur à la Mère, pour le moins deux fois la semaine, et cela simplement, sans grimaces, de lui dire toutes vos vivacités, tant intérieures qu'extérieures, et d'accepter enfin avec docilité les pénitences qu'elles vous donnera. Dites-lui de ma part que je la prie de ne pas vous épargner; elle peut vous punir en vous faisant faire des coulpes, demander pardon aux personnes à qui vous avez manqué, ou bien baiser leurs pieds, en vous occupant au travail manuel, comme écurer la vaisselle, balayer, nettoyer : que vous ayez du goût ou non, il faut faire votre devoir! La lumière et la paix vous seront données quand vous aurez fait des efforts pour acquérir les vertus, surtout celle qui vous fera soumettre votre raison pour obéir aveuglément. »
Ce ne sont pas seulement des conseils, en effet, que la Mère doit distribuer : en certaines circonstances il y a des actes extérieurs qu'elle ordonne, ce qu'on appelle au couvent des pratiques. Toutes ont trait à briser la volonté et à détruire For-
gueil. On fait sa coulpe en présence de la communauté entière, en accusant les fautes commises contre la règle. Les pratiques sont des pénitences dans le genre de celles que la Mère Emilie indiquait tout à l'heure. Quelquefois la Mère les impose sans raison apparente et uniquement pour briser la volonté. Les religieuses aiment les pratiques; cela entretient la ferveur, disent-elles, et ranime le zèle. On les multiplie pour celles qui en ont plus grand besoin, que ce besoin naisse de l'imperfection de la nature, ou, au contraire, des grandes dispositions du cœur vers certaines vertus. Il faut que la supérieure veille à ce que chacune de ses fdles soit dans sa voie et la parcoure jusqu'au bout. Il faut réparer les moindres défauts ; il faut goûter les grâces les plus relevées. « Ma Sœur *** n'est pas aussi sage que vous croyez, écrit la Mère à une supérieure : nous avons vu, en la suivant de près, qu'elle est toujours la même; c'est le même orgueil, la même dissipation, le même enfantillage; aussi lui ai-je dit qu'il fallait guérir à tout prix, qu'elle aurait beau être triste et se troubler, que nous n'y ferions aucune attention et que nous lui donnerions tous les remèdes que nous trouverions convenables. Elle a répondu qu'elle acceptait cette conduite, qu'elle voulait s'y soumettre et guérir. »
« Vous dites qu'il vous faut vivre dans vos dépits comme dans votre élément, écrit-elle à une Sœur. Détrompez- vous : la paix vous est réservée; elle
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sera accordée à vos efforts, à votre courage, à votre bonne volonté et surtout à votre confiance en Dieu. Ne vous découragez pas, quoique vous tombiez dans des fautes très fréquentes; faites-en humblement l'aveu; priez le bon Dieu, reconnaissez votre faiblesse et proposez-vous de mieux faire. Je désire que vous me donniez fréquemment des nouvelles de votre intérieur, que je recommande très particulièrement à la sainte Vierge, afin qu'il devienne humble et paisible. Ne soyez pas contristée si la Mère vous reprend souvent et si elle croit qu'il y a en vous de l'inquiétude, tandis que vous n'en reconnaissez point. Méfiez-vous de votre jugement. Pensez que les autres, et surtout nos supérieurs, nous connaissent mieux que nous ne faisons nousmêmes. Le plus sur est de croire ce qu'on nous dit et de corriger l'air ou les manières qu'on trouve répréhensibles. Croyez-moi : livrez-vous à une obéissance aveugle ; c'est le chemin de la paix et de l'union la plus intime avec Dieu. »
« Je vous félicite et me félicite des nouvelles que vous me donnez de votre intérieur, disait-elle à une autre. Profitez du bon vent; soyez bien fidèle à Dieu, et il vous accordera toujours de nouvelles grâces. Vos sentiments sur Tobéissance me font grand plaisir. No vous départez jamais de là; c'est une route assurée, l'on ne saurait y faire naufrage. »
« Je suis très sensiblement affligée de Tétat pénible où est votre intérieur. Je voudrais qu'il fût en
mon pouvoir d'y apporter quelque soulagement. Je vous prie de ne pas vous laisser abattre ni décourager. Dieu est avec vous; il ne vous délaissera pas. Quoiqu'il semble éloigné, il n'en est que plus près. C'est maintenant que vous pouvez vous rendre agréable à ses yeux : vous verrez un jour combien on est heureux de porter la croix à la suite de Jésus. »
C'est ainsi que la supérieure se donne à toutes ; elle modifie son langage selon les caractères et les circonstances ; elle entre dans les peines et les combats de ses filles ; elle s'apitoie avec les unes, elle réprimande les autres ; mais c'est toujours pour relever et soutenir les courages. « Vous n'avez pas sans doute été contente de moi à notre rencontre? écrit-elle à une Sœur affligée. (Je vous ai traitée bien sèchement et bien rondement ; cela était comme nécessaire. Si peu que je me fusse arrêtée et que je vous eusse témoigné la part que je prends à votre peine, vous vous seriez attendrie; cela aurait diminué le sacrifice que Dieu demande de vous. Il ne faut pas se contenter de lui donner ce qu'il demande ; il faut l'ofl^rir généreusement et avecune volonté entière, sans plainte, sans réflexion, sinon pour penser que tout lui est dû et qu'en donnant tout nous ne faisons que notre devoir. Aimons bien le bon Dieu, et les sacrifices, si grands qu'ils soient, nous paraîtront bien peu do chose. »
ce Quelque vive que soit la peine que vous éprou-
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vez, écrit-elle à l'occasion delà mort d'un frère, je suis persuadée, ma très chère Sœur, que vous la supporterez avec paix et résignation : ce coup est terrible, j'en conviens, mais il faut toujours dire, et dire de bon cœur : Mon Dieu ! votre volonté soit faite ! C'est le langage des saints dans les plus grandes afflictions : ce doit être le nôtre. Nous sommes leurs enfants et nous devons marcher sur leurs traces ; nous devons reproduire en nous leurs exemples, leurs sentiments et leurs paroles, puisque nous aspirons à la même récompense. Tâchez, ma chère Sœur, de ne pas vous laisser abattre; par une soumission entière vous pouvez beaucoup gagner, acquérir une plus grande union avec celui que vous avez pris pour votre unique partage, et obtenir des grâces à celui que vous pleurez. »
Tout dans la vie chrétienne doit être employé au salut. Dieu ne visite pas seulement les siens par le retranchement des faveurs spirituelles et les afflictions du cœur; la maladie, selon la Mère Emilie, est un temps de bénédiction pour les âmes : elles peuvent s'unir plus intimement à Jésus souffrant, qui leur offre, en efTet, alors un moyen tout particulier de le connaître et de l'aimer ; c'est donc l'instant de se donner parfaitement à lui, « Soutenez avec courage et confiance en Dieu cette longue épreuve, ('crivait la Mère à une malade ; j'aime à penser, ma bien-aimée Sœur, que soumise au bon plaisir divin, vous baisez la main qui vous frappe dans des vues
de miséricorde. Pour vous unir à Dieu, si quelquefois vous vous sentez découragée par la longueur de votre maladie, rappelez-vous le jour où vous avez prononcé les saints vœux; vous avez pris, ce jour-là, Jésus pour votre seul et unique partage ; vous avez embrassé sa croix, bien résolue de la porter jusqu'à votre dernier soupir. Cette croix, que la nature répugne tant à porter, est un véritable bien; elle vous ouvrira un jour les portes du ciel; nous n'en connaîtrons tout le prix que lorsque nous aurons eu le bonheur d'entrer dans le séjour de la véritable félicité. »
« Supportez avec courage cette épreuve qui vous a été ménagée par la divine Providence pour votre sanctification ; ces souffrances passeront, l'ennui passera aussi, mais Dieu ne passe pas, et il vous fêta éprouver un jour combien on est heureux de vivre à l'ombre de la croix. Les soins charitables que vous rendent nos Sœurs avec tant d'affection, vous font apprécier le bonheur qu'il y a d'être dans la compagnie de Jésus, de Marie et de Joseph. Sans doute vous ne manquez pas d'en témoigner au bon Dieu votre reconnaissance . »
Pour rester en union avec Dieu et profiter des avantages que peut apporter la maladie, il faut, il est vrai, rester ferme dans le dessein qu'on s'est proposé, et ne pas détourner vers la famille naturelle et les divers liens de la terre, Pâme uniquement consacrée à Dieu. Il y a là tout un ordre de
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tentations que la Mère s'empressait de prévenir. La profession religieuse, en effet, ne détruit pas les sentiments du cœur : elle les règle et les élève. C'est en Dieu désormais, pour Dieu et d'une façon toute spirituelle, qu'une religieuse aime les siens : l'affection qu'elle leur porte selon l'esprit est bien différente de celle de la nature ; elle s'intéresse aux âmes : c'est un amour plus fort, plus profond, plus généreux, plus dévoué, qui ne se recherche pas, et qui ne prétend pas ici-bas aux consolations et aux douceurs sensibles que peuvent réclamer et donner les créatures qui ne sont pas entrées dans la voie surnaturelle des conseils évangéliques. « Dieu vous ménage durant la maladie, ma très chère Sœur, un grand moyen de salut ; il veut vous unir à lui par la croix ; par elle, il vous fera de grandes grâces : ne les perdez pas. Tâchez de pratiquer un entier abandon entre les bras du meilleur et du plus tendre des pères. Unissez-vous dans vos souffrances à votre divin Epoux; il en a enduré de bien plus grandes pour vous témoigner son amour. Prenez garde surtout à ne pas tourner les yeux vers le heu de votre naissance; vous en êtes rapprochée à Aubin. Le démon pourrait se servir de celte circonstance pour vous tenter, vous donner l'idée d'écrire à vos parents sous prétexte qu'il faut leur apprendre que vous êtes malade : ce qui les ferait venir au parloir et vous donnerait le désir d'y aller. Cependant nous voilà en carême. Votre tuteur.
votre frère et les autres viendront d'eux-mêmes peut-être vous demander. Si vous m'en croyez, vous refuserez d'aller au parloir. Dans tous les temps, nous devons être fidèles à Dieu; mais il faut surtout redoubler d'exactitude dans la maladie, où nous avons besoin de secours particuliers. Croyezmoi, ma très chère Sœur, ne refusez rien à votre bien-aimé, lui qui vous aime avec tant de tendresse et qui se donne tout à vous dans la sainte communion. »
Je ne sais pas si ces citations parviennent à bien montrer la vie du couvent et les fonctions qu'y remplit la Mère. C'est elle qui propose les sacrifices et qui encourage les Sœurs à se dépouiller complètement, à se remettre entre les bras de Dieu et à ne rien regarder des choses d'ici-bas. La tendresse de la Mère pour ses Mes est pleine de prévenances selon la grâce : la nature la trouverait rude; la Mère a toujours soin, en effet, décommander à son propre, cœur; elle suit Tesprit et poursuit uniquement l'avantage spirituel des filles; elle n'est la Mère qu'à condition de les conduire dans la voie du salut; elle connaît d'ailleurs les faiblesses humaines, souvent il lui serait doux d'y condescendre ; mais il faut s'armer, ne rien laisser à la nature et tout rapporter à l'Époux divin; cet Époux est jaloux, il veut de la générosité dans les sacrifices. Aussi la Mère n'a rien à imposer, elle propose : elle met les Sœurs en garde contre leurs
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propres tentations, elle les encourage à ne pas y succomber et leur laisse ensuite tout le mérite de la victoire. Elle se contente de conseiller aux malades de ne pas voir leurs familles pendant le carême. Le carême est un temps où le parloir est tout à fait interdit. La Mère aime mieux détourner la pensée d'une exception que d'avoir à la refuser et surtout peut-être à y condescendre. Quelquefois, quand la permission est accordée, la Mère montre qu'il y aurait une plus grande perfection à s'abstenir encore ; elle dresse ainsi les âmes au retranchement de tout ce qui peut satisfaire la nature. Le sacrifice doit être complet ; plus il coûte, plus il a de mérite devant Dieu et plus il apporte de forces au chrétien.
« Ma chère Sœur, disait après une retraite la Mère à une de ses filles, vos parents ont demandé do nos supérieurs et obtenu pour vous lapermission d'aller, avant de retourner à votre poste, voir votre mère qui est très malade. Je ne m'y oppose pas, puisque vous le pouvez sans manquer à votre vœu de clôture; toutefois je dois vous faire remarquer que le bon Dieu vous off"re do la sorte l'occasion d'un sacrifice, qui lui sera d'autant plus agréable qu'il sera plus volontaire et plus pénible à votre cœur : je n'ajoute pas qu'il sera d'une très grande édification pour vos Sœurs. Du reste, ma bonne Sœur, en allant voir votre mère, vous ne la guérirez pas, et il vous en coûtera beaucoup de vous séparer d'elle ;
tandis que si vous faites ce sacrifice au bon Dieu, il vous méritera beaucoup de grâces pour vous et pour elle. »
La pauvre Sœur avait le cœur navré, et se jetant aux pieds de sa supérieure en fondant en larmes : a Ma Mère, dit-elle, je ne voudrais pas y aller, mais je crains de n'avoir pas la force de résister aux sollicitations qui me seront faites ! Priez le bon Dieu de me donner le courage de refuser. Ce qui me coûte le plus, ce n'est pas de faire le sacrifice, c'est de l'imposer à ma mère. »
La Mère Emilie la relevant, lui dit : « Je vous promets, ma chère Sœur, que je prierai le bon Dieu : j'espère qu'il vous donnera, à vous le courage de refuser, et à votre bonne mère la force de recevoir ce refus avec résignation. Allez, ne craignez pas! »
Cette promesse ne fut pas vaine, elle parut se réaliser tout aussitôt. La Sœur, appelée en ce moment au parloir, vit les larmes dont elle était inondée sécher immédiatement; elle se sentit pleine de courage, elle résista à toutes les sollicitations et reçut sans se troubler les reproches de ses parents. Sa pauvre mère apprit ce refus avec la plus grande résignation ; elle ne cessa pendant le peu de temps qu'elle vécut encore de calmer ses autres enfants. Elle leur disait qu'elle était bien contente de mourir sans embrasser sa fille, parce qu'elle espérait que Dieu lui ferait la grâce de la voir dans le dell
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En demandant à ses Sœurs de pareils sacrifices, la Mère savait cependant compatir à leurs faiblesses, et elle recommandait d'apporter des ménagements selon les divers esprits. Elle indiquait par exemple la conduite que doit tenir une supérieure envers les Sœurs malades. « Pour les soulagements dont je crois que les Sœurs ont besoin, il y en a que je laisse libres et d'autres à qui je dis : Faites ! On ne peut guère avoir de règles là-dessus ; cela dépend du caractère, de l'attrait, du besoin plus ou moins grand qu'ont les Sœurs. En général, quand on voit que la personne à qui on propose un adoucissement a, malgré son refus, un désir secret d'être pressée et en quelque sorte contrainte d'accepter, il est bon de lui dire de le prendre quand même elle n'en aurait qu'un faible besoin; j'ajoute, même quand le besoin ne serait que dans son idée, parce qu'il faut contenter les esprits tant que l'on peut. »
On voit comment les choses se passent dans la vie religieuse ; la Mère a le pouvoir, dans quelques circonstances, de faire fléchir la règle, même devant les ombrages que peuvent se faire certains esprits. A plus forte raison, lorsqu'il y a nécessité, use-t-elle de son autorité. Néanmoins sa joie est de voir l'entier accomphssement de toutes les obligations de pénitence que les Sœurs se sont proposées en se consacrant à Dieu. « Notre père nous a procuré de grandes lumières sur le jeune et l'abstinence ; plusieurs d'entre nous qui pensions ne pouvoir obser-
ver ces saintes lois de l'Eglise, avons essayé et soutenu le jeûne sans aucun adoucissement et sans en être incommodées. Notre bon Père ne nous obligea pas à le faire, il nous en avait même dispensées ; mais il nous laissa notre liberté, et nous en avons profité à notre consolation. Plût à Dieu que nous eussions eu ce bonheur au commencement du carême! Notre Père dit, et l'expérience nous l'a prouvé, qu'on peut plus qu'on ne croit. En mon particulier, je me trouve bien déchargée, car je ne presse plus nos Sœurs de prendre tel ou tel soulagement ; après le leur avoir proposé, je les laisse libres d'accepter ou non, à moins que ce ne soit absolument nécessaire. Aussi leur ferveur n'est plus contrainte. Je crois que le jeune et le maigre sont accusés de bien des maux qu'ils ne font pas. » Si la Mère a besoin quelquefois de relever le courage de ses filles, il est bien vrai qu'elle a le plus souvent besoin de le modérer et de contraindre un peu leur ferveur. Elle ramène tous les désirs à la pratique de la règle ; elle disait à une Sœur qui demandait à s'imposer une pratique de mortification : « Ma chère Sœur, quand vous garderez bien le silence, que vous supporterez patiemment les contradictions inhérentes à votre emploi, que vous serez fidèle à tous les points de la règle, je vous permettrai de faire ce que vous demandez! » Toutes les pénitences que la Mère pouvait imposer avaient, en effet, toujours trait à l'entier accomplissement de cette règle.
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Les mortifications, d'ailleurs, doivent s'accomplir dans un esprit de paix et d'allégresse. La pénitence, par elle-même, n'a rien de triste ni de sombre. C'est la vraie voie des enfants de Dieu. Dieu veut l'épanouissement des âmes dans ce chemin ardu de la croix où il les invite. Les Sœurs ne doivent pas se replier sur elles-mêmes , elles doivent s'entretenir dans une sainte joie. Les délassements ne leur sont pas interdits, et la Mère Emilie prenait grand soin d'en procurer à ses filles. C'étaient toujours des délassements de religieuses, pleins de modestie, ayant ce caractère de simplicité qui convient à des cœurs innocents, dont tout le souci est d'être petits et, selon le précepte divin, de garder la ressemblance des enfants. La Vénérable proposait des énigmes et des charades ; elle jouait au furet et à la ronde, de tout cœur et avec un entrain inouï. Par quelle merveille cet esprit bourrelé et dont nous n'avons fait qu'indiquer les tourments, pouvait-il se détendre do la sorte et s'appliquer à de pareils amusements ? La règle et le devoir le voulaient ; il n'y avait plus de goûts ni de répugnances : il fallait faire les choses franchement et rondement : cela importait au bon exemple.
Quand la Mère ne paraissait pas aux récréations, tout languissait; les jeux étaient sans âme, la gaieté sans expansion. Les Sœurs connaissaient bien la cause de cette langueur, et pour la conjurer elles se mettaient à chanter. La Servante de Dieu avait
un attrait particulier pour les cantiques ; elle en savait un très grand nombre par cœur et elle aimait à les redire et à les entendre. Elle succombait alors à la tentation où on voulait l'induire, et elle venait bientôt se joindre à ses filles, apportant au milieu d'elles la paix et l'allégresse. Cette joie venait du fond des cœurs : le bonheur d'être l'épouse de Jésus-Christ ne devait-il pas faire oublier toutes les afflictions? « Ce bonheur, écrivait la Mère Emilie, doit produire en nous une véritable joie. Repoussez loin de vous les pensées de tristesse; soyez gaie et contente, soignez desfleurs, lisez, etc.» Ce qui entretient la gaieté, c'est l'abandon à la divine Providence ! La Mère Emilie aimait la vertu d'abandon par-dessus tout ; elle en recommandait sans cesse l'exercice dans la vie spirituelle; elle ne manquait pas à la pratiquer dans toutes les affaires temporelles. Elle voulait des tilles pauvres au sein d'une communauté pauvre. La pauvreté des filles s'obtient par leur détachement de tout ce qui est entre leurs mains. Il n'est pas besoin de dire que dans la congrégation de la Sainte-Famille personne n'a rien à son usage particuHer. Le linge, par exemple, sert à toutes les Sœurs; aux jours déterminés la lingère distribue à chacune ce qui lui est nécessaire. La Mère ÉmiUe faisait, comme les autres, usage de ce qu'on lui donnait ; elle ne voulait pas qu'on lui préparât à l'avance quelque chose d'ajusté à sa mesure; lorsque la guimpe qu'on lui avait
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apportée était trop grande, elle faisait un pli au bandeau : chacune de ses filles faisait ainsi. Elles ne devaient pas même être attachées aux petits objets de dévotion, aux images, aux croix, aux chapelets ou aux reliquaires qui étaient entre leurs mains. La Mère voulait des âmes libres et dégagées de tout : « Quittez tout, disait-elle, quittez tout, et vous trouverez tout. Je vous le répète, quittez tout, absolument tout : il no faut rien vous réserver. N'ayez aucun objet en propre, si petit qu'il soit, pas même une image, un chapelet, le moindre petit souvenir. Si vous en avez, défaites-vous-en. Ne gardez pas les lettres qui vous sont écrites. Ce sont là de petits fils qui empêchent l'âme de s'élever à Dieu. Ne vous attachez pas non plus aux objets à votre usage. Si vous vous apercevez que votre cœur s'y prend, venez me le dire, je vous les ferai changer avec vos Sœurs. » Une Sœur lui dit qu'elle tient à son chapelet de costume, la Mère le prend aussitôt et lui donne le sien. La Sœur, ravie, se trouva bien récompensée deson sacrifice. «N'ayez pas en réserve des objets de votre emploi, disait encore la Mère ; quand on rencontre chez l'économe du papier bien joli, des plumes bien fines, des modèles parfaits, on se dit : Je vais en prendre pour Tannée prochaine, de crainte de ne pas en trouver à cette époque d'aussi beaux. Le bon Dieu n'aime pas cela : l'année prochaine, il pouvoira à vos besoins. Ne vous attachez jamais trop naturellement à aucune créature,
pas même à votre supérieure. Il faut aimer les supérieures en Dieu et pour Dieu. »
Elle discourait d'une façon admirable sur le bonheur d'une âme détachée de tout. Elle-même s'appliquait scrupuleusement à ne s'attacher à rien de la terre. M. Marty l'aidait comme elle aidait les Sœurs. Elle avait occasion de distribuer aux enfants, aux pauvres, aux diverses personnes du monde, des images 1 1 de petits reliquaires : elle eut le scrupule de savoir si elle pouvait garder ces objets dans sa chambre et se dispenser d'en demander à l'archiviste toutes les fois qu'elle en avait besoin. M. Marty l'autorisa bien à les avoir à sa disposition, mais non pas dans sa chambre; elle dut les déposer dans la salle du chapitre. M. le curé de Pibrac lui avait envoyé une image à laquelle était attachée une bénédiction particulière pour la personne. La Mère hésitait à savoir si elle pouvait garder cette image dans sa chambre, ou si elle devait la mettre à un des oratoires de la maison. M. Marty répondit que la Mère n'avait pu rien accepter et ne pouvait rien retenir comme propriété particuhère; elle ne pou- ' vait rien recevoir qu'au nom delà communauté. Au risque donc de voir perdre l'indulgence, il fallut placer l'image dans un oratoire commun. Une autre fois, c'était M. Marty qui avait pris dans son bréviaire et donné à la Mère Emilie une image de Notre-Dame des Sept-Doiileurs. La Mère découvrit bientôt qu'elle y était un peu attachée : elle en fit
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ravea à son supérieur, lui clemandanL en même temps si elle pouvait conserver sur sa cheminée une image du Vénérable Benoît Labre, auquel elle portait une singulière dévotion : elle n'avait pas songé plus tôt, ajoutait-elle, à demander cette permission. L'abbé Marty répondit de se séparer de l'image de Notre-Dame des Sept-Douleurs comme de celle de Benoit Labre.
On voit avec quel scrupule la Mère Emilie voulait éviter la simple apparence d'une propriété particulière ; mais si tous ces objets, dont le but est d'élever vers Dieu, pouvaient nuire à la perfection des âmes, celles-ci pouvaient encore courir un autre danger en s'appuyant sur les biens possédés par la communauté entière. La Mère Emilie ne faisait jamais fond que sur la divine Providence. Pourvu que ses filles fussent avancées dans la perfection, elle ne voulait pas s'inquiéter d'autre chose. « Défaitesvous, disait-elle, de toutes sollicitudes pour les biens de ce monde, vous en aurez toujours assez. » Ce n'était pas qu'on nageât dans l'abondance ; on en était bien loin; et il n'était pas toujours superflu d'essayer à concourir au travail du bon Dieu; les Sœurs cherchaient, par leur économie, à faire profiter la communauté de tous les biens envoyés par la divine Providence; elles tentaient même de procurer par leur industrie quelques avantages à la congrégation. La Mère Emilie ne s'opposait pas à ce qu'on agît de la sorte, d'autant moins que tout
bien apporté au couvent se traduisait par quelque nouveau soulagement donné aux pauvres. Elle ne se fiait pas d'ailleurs aux vues éloignées ou indirectes : et dans la crainte que la faiblesse ne prît de l'attachement aux prospérités de la terre, elle se réjouissait volontiers quand les calculs d'intérêt ne réussissaient pas : elle trouvait au moins un profit dans cette pratique de la pauvreté imposée par la volonté divine : « Le bon Dieu, écrivait-elle à Villefranche, ne veut pas que nos sœurs d'Aubin aient un intérêt sur la terre. Il leur en ôte les moyens. Vous savez Fespoir qu'elles avaient de profiter beaucoup en ayant un cochon qu'elles soignaient et nourrissaient on ne peut mieux, et qui malgré tout cela ne faisait que dépérir. Il fallut le tuer, et on trouva une épingle dans ses intestins. Un second n'a pas mieux réussi; il était de belle taille et donnait les plus grandes espérances. Jamais cochon n'a dû donner plus de lard ni de graisse. La meilleure nourriture lui était prodiguée, mais ce fut en vain; il fit un faux pas, se cassa un os, et il fallut le tuer, malgré les regrets de l'économe, qui a résolu de ne plus avoir de cochon. » Si la Mère Emilie applaudissait ainsi à la déconfiture des projets de l'économe, elle était bien plus heureuse encore quand la ruine des Sœurs profitait directement au prochain, et qu'avec un gain de moins dans la caisse du couvent, elle pouvait mettre une bonne action de plus dans le trésor du ciel. « Vous savez,
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écrivait-elle aux Sœurs de Villefranclie, que le jardin (d'Aubin) rapporte beaucoup : nos Sœurs vendaient une grande quantité de légumes, ce qui était pour elles un grand sujet de dissipation. Dieu a permis, par un effet de sa très douce Providence, qu'un jardin vis-à-vis du couvent ait été affermé à un jardinier, de sorte que nos Sœurs ne débitent plus rien, à mon grand plaisir : je leur ai conseillé d'embrasser une autre manière de vente qui sera plus lucrative et à laquelle personne n'apportera d'obstacle, c'est de mettre leurs légumes dans le tablier des petites pauvres qui viennent à l'école : elles ont commencé et débitent à merveille ; plusieurs corbeilles de choux, de salades, d'oseille, de blettes sont ainsi débitées en quelques minutes; les enfants sont tout à fait simples, elles s'adressent à la Sœur classière avec une confiance qui fait plaisir. Je pense que vous féliciterez nosSœursde labrancLe de commerce qu'elles ont embrassée, et vous vous féliciterez vous-même, puisqu'étant leurs associées, les profits doivent être communs. »
Cet oubli des biens de la terre ne s'allie pas avec le goût des jouissances qu'ils peuvent donner. La pauvreté la plus exacte présidait à tout dans le couvent. La Mère Emilie en donnait rigoureusement l'exemple : elle était heureuse de pouvoir partager avec les pauvres le peu que la Providence lui envoyait ; et elle avait grand soin de n'employer pour les Sœurs, et surtout pour son propre usage,
que la moindre partie de ce peu. Toute économie lui paraissait bien placée, si elle pouvait se résoudre en une mortification imposée aux Sœurs et une charité distribuée aux pauvres. Elle avait fait choix pour les vêtements de sa congrégation des étoffes les plus communes ; et la nourriture la plus grossière restait dans les usages de la Sainte-Famillo. Les vêtements devaient être portés jusqu'à la fin. La Mère était, pour ainsi dire, toute revêtue de la pauvreté; elle en continuait au couvent la pratique qu'elle avait si rigoureusement observée dans le monde ; sa robe, son voile, tous ses habillements étaient usés, rapiécés, quelquefois tout changés de couleur; pour les lui faire quitter, il fallait employer la ruse ou invoquer l'autorité du supérieur. Dans l'intérieur de la maison, elle se servit longtemps de pantoufles qu'on ne pouvait lui faire abandonner malgré leur état de vétusté : un jour elle allait à Aubin, et les Sœurs arrangeant son petit bagage sur la selle de l'ânesse qui devait lui servir de monture, eurent la malice de placer les pantoufles de telle sorte qu'elles furent perdues en route. La Mère connut plus tard Tartifice qu'on avait employé^ et elle imposa une pénitence aux coupables. Elle se servait ainsi d'une ânesse dans ses voyages à Aubin par amour de la pauvreté, et peut-être aussi par souvenir de l'Evangile.
Si une postulante apportait à la communauté du linge fin, la Mère le faisait vendre ou distribuer aux
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pauvres ; elle ne voulait pour elle et ses Sœurs rien que de grossier et de commun, et elle rnettait même beaucoup de réserve à en user. Quand elle quittait sa chambre, elle avait soin d'éteindre les tisons; elle conservait les allumettes après s'en être servie, et les donnait à la sacristine pour qu'elle en allumât la lampe de la chapelle. Elle ramassait elle-même les feuilles d'artichaut, la fane des carottes, les feuilles de vigne, les herbes du jardin, et les faisait donner aux pauvres pour leurs brebis. Dans le jardin, où elle se refusait le plaisir de sentir une fleur, elle avait soin de recueillir les petites branches tombées des arbres ; elle en faisait de petits amas qu'elle envoyait aux pauvres. C'étaient là, il est vrai, les pratiques particulières de charité et de pauvreté de la bonne Mère; mais elles peuvent faire connaître l'esprit de la congrégation. Par esprit de pauvreté, la Mère Emilie recommandait qu'on ne laissât rien dans les plats ni dans les assiettes ; pour peu qu'il y restât quelque chose, elle y passait du pain et le mangeait. Par esprit de mortification, elle portait à sa bouche le pain et les fruits mordus et gâtés par les enfants.
Au milieu de cette pauvreté, elle ne s'affligeait (Paucun accident : et elle supportait les dommages avec une égalité d'âme parfaite. Un jour une Sœur avait brisé une pile d'assiettes : dans l'état des ressources de la communauté, c'était une perte
assez sensible ; en outre, il y avait peut-être bien de quoi s'impatienter un peu contre soi-même : la bonne Sœur n'y manqua pas. La Mère Emilie la reprit sévèrement, lui reprochant de s'affliger et de s'humilier de sa maladresse plus que d'une offense contre Dieu. Un autre jour, tout à fait dans les commencements de la congrégation (1820), comme la Mère Emilie sortait du parloir, tenant jiar la main une enfant recueillie dans la rue et confiée à sa charité, une Sœur venait de briser une grande mesure toute pleine de vin, et s'affligeait de voir autour d'elle le liquide répandu: « Consolez-vous, lui dit la Mère, nous avons plus gagné que perdu : voyez cette pauvre petite ! » et elle montrait l'enfant qu'on venait de lui confier, toute galeuse et pleine de vermine. Celles-là, en effet, étaient le véritable objet des préférences de la Vénérable Mère. Les demoiselles ne manquentpas de caresses, disait-elle; les pauvres petites filles saisies dès leur naissance par la misère, et livrées à toutes les duretés de la vie, lui attendrissaient le cœur. Elle voulait s'appliquer sérieusement au salut de toutes les âmes qui lui étaient confiées; mais ses plus douces tendresses étaient aux pauvres. Pour eux, elle ne se rebutait de rien ; elle lavait, elle peignait, elle habillait elle-même avec un grand amour la petite galeuse qu'elle avait recueillie; comme elle n'avait pas la force de faire les frictions ordonnées par les médecins, elle chargea de ce soin une des Sœurs,
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l'assurant qu'elle ne prendrait pas Taffreuse maladie, dont l'enfant guérit en effet, sans que la Sœur ni la Mère se ressentissent de la contagion,
Les petites pauvres qui fréquentaient l'école de la Sainte-Famille connaissaient bien cette sorte de faiblesse de la Mère Emilie à leur égard ; quand elles avaient commis une faute, elles cherchaient à se réfugier auprès d'elle ; sitôt qu'elles l'apercevaient, elles couraient vers elle, lui criant : « Ma Mère! ma Mère ! on veut me punir ! » La Mère, en effet, se mettait volontiers entre elles et le châtiment, « Pauvre Sœur, disait-elle un jour à une religieuse qui était sur le point de punir une orpheline, pauvre Sœur, cette enfant est bien coupable, mais aussi elle doit être bien repentante ; je vous demande pardon pour elle, ne me refusez pas cette grâce si vous le pouvez ! »
La Mère Emilie savait bien qu'il y a beaucoup à redresser dans les jeunes esprits qu'on veut former au bien ; mais elle se complaisait à employer envers les pauvres les procédés dont on avait usé envers elle-même : beaucoup de douceur et beaucoup d'affection.
« Vous me faites le plus grand plaisir, écrivaitelle d'Aubin à Villefranche ; vous me faites le plus grand plaisir de me parler de nos chères enfants. Rien ne peut m'être plus agréable que d'entendre parler de cette petite famille. Notre bonheur est grand d'avoir été appelées par la divine Providence
à l'aire connaître et aimer le bon Dieu ! Et vous en particulier, n'ètes-vous pas trop heureuse d'avoir à garder un si aimable et précieux troupeau ? Ces petits agneaux sont à la vérité un peu légers et étourdis ; c est de leur âge, et ils ne peuvent guère être autrement. Recommandez-les bien souvent à leurs anges gardiens. Il faut espérer que la piété viendra avec le bon sens. Dites-leur bien des choses de ma part, et qu'il me tarde beaucoup de les voir. Je les engage à être sages, et pour les aider à le devenir je leur envoie des pastilles. » Elle aimait aussi à leur faire de petites fêtes, et avait un plaisir extrême à leur donner le moindre régal. « Pour faire aimer l'école aux enfants, écrivait-elle d'Aubin, nous leur avons dit de venir dimanche après vêpres : on leur promit de leur faire chanter des cantiques et de leur donner des raiforts. Elles furent fort exactes, leurs visages étaient rayonnants, ce qui ne les empêchait pas de très bien garder le silence. Leur joie paraissait entière, et les raiforts furent mangés de bon appétit. » C'étaient là les grandes joies de la Mère Emilie; ses Sœurs les partageaient volontiers avec elle. Le commerce qu'on faisait, comme nous avons vu, des produits du jardin d'Aubin, s'était plus tard développé à Villefranche. « Je vous félicite du bon débit que vous avez pour le jardin, écrivait la Mère aux Sœurs d'Aubin; je puis vous dire que nous avons ici le même avantage : tous les jours nos chères enfants ne manquent pas de nous deman-
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der des choux pour faire la soupe, du persil, des blettes, de la salade, etc. ; un carré d'oignons leur est destiné. Leurs cochons et leurs ânesses ne sont pas même mis en oubli; les enfants ont soin d'apporter des corbeilles que *** remplit avec bien de la satisfaction d'avoir un pareil emploi; elle est aussi chargée de ramasser les fleurs qui leur sont données pour récompense et qui leur font grand plaisir. » Quand la Mère était séparée de ses enfants, sans doute elle ne les oubhait pas devant Dieu; mais elle songeait encore à leur faire plaisir et elle leur écrivait. Ces lettres sont de petits chefs-d'œuvre de grâce et d'amabihté :
« Mes très chères enfants, écrivait-elle d'Aubin aux petites filles de Villefranche, comme je ne suis pas auprès de vous pour vous obtenir le pardon des fautes que votre âge, bien plutôt que la mauvaise volonté, vous fait commettre, tenez-vous si bien sur vos gardes, après avoir bien prié votre saint ange gardien, que vous n'en commettiez point; et si votre légèreté vous fait tomber quelquefois, je prie nos très chères Sœurs de vous traiter avec beaucoup d'indulgence. Je dis pour des fautes de légèreté ; car si malheureusement vous vous teniez mal dans le chœur, si vous disiez un mensonge ou que vous eussiez assez de maUce pour vous battre, pour des fautes aussi graves, je ne puis pas prier vos maîtresses do vous pardonner; si je le faisais, je ne serais pas une bonne Mère ; car votre intérêt, mes
chères enfants, est qu'on vous corrige : si on ne le faisait point, que deviendrlez-vous? Mais je suis persuadée qu'on ne me dira pas à mon retour que vous avez commis de pareilles fautes. »
Parmi ces enfants que la charité embrassait d'une si aimable affection, les préférées étaient encore les orpheUnes. N'était-ce pas une justice de leur rendre quelque chose de la tendresse maternelle dont elles étaient privées ? Elles étaient, à proprement parler, les enfants de la Sainte -Famille. Dieu les avait confiées à la charité du couvent; on devait en rendre compte au divin Maître. On sait ce que la misère enfante de vices, et ce qu'il y a parfois de corrompu et de gâté dans les jeunes cœurs livrés à euxmêmes, à toutes les suggestions de la nature déchue et souvent à celles du mauvais exemple. Le goût de l'indépendance, de la vie oisive et vagabonde prend promptement racine. Quelquefois des enfants tirées de la plus profonde misère ne tardent pas à se dégoûter d'une vie réglée ; elles s'ennuient; elles prennent en haine la maison qui leur a donné asile et où rien ne leur manque. La Mère Emilie ne se laissait pas vaincre; elle connaissait les artifices du démon et redoublait de charité ; elle s'appUquait à apprivoiser, pour ainsi dire, à force de bonté ces esprits rebelles et farouches; elle leur faisait des concessions : elle promettait, par exemple, à une orphehne, de s'employer à la faire sortir de temps en temps de ce couvent, où elle se trouvait comme
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en prison. La Mère priait alors des personnes pieuses d'avoir cette charité de temps à autre. Aucune sollicitude ne luisemblait superflue. « Quand vous n'empêcheriez qu'un seul péché véniel, disaitelle à ses Sœurs découragées quelquefois de Tinutilité de leurs efforts, quand vous n'empêcheriez qu'un seul péché véniel, croyez-vous que ce ne serait pas un grand bien? » Cette pensée d'alléger ainsi le fardeau de Jésus-Christ dans sa douloureuse agonie la transportait. Rien ne lui paraissait rebutant ou difficile quand il s'agissait du salut d'une âme. « Ma Sœur, disait-elle à une religieuse qui demandait le renvoi d'une enfant, je vous autorise à la renvoyer si vous me répondez qu'elle ne se perdra pas dans le monde. — Allez souvent au pied de la Croix, disait-elle à une autre qui souffrait beaucoup auprès de ses élèves, allez au pied de la Croix, priez, priez beaucoup ; présentez à Dieu toutes vos élèves. En allant en classe, invoquez leurs saints anges gardiens ; priez-les de leur inspirer d'être bien sages ! » La prière est le remède à tout; c'est elle qui donne la force dp se pliera toutes les exigences du travail du salut des âmes.
La Mère Emilie ne s'y épargnait pas : dans ses relations avec les Sœurs et les enfants, elle ne craignait pas do s'humilier. S'il lui arrivait parfois de froisser quelqu'un, la différence d'âge et de dignité ne la retenait pas. Un jour (1816), dans les commencements de la maison, pendant le dîner, une
orpheline vint demander quelque chose à la Mère, qui répondit sèchement; l'enfant était à peine retournée à sa place que la Vénérable l'appelle, se lève de table, et, en présence des pensionnaires et de toute la communauté, se met à genoux et lui demande pardon. Elle agit ainsi bien des fois avec ses élèves quand il lui était échappé quelque parole trop vive. Elle engageait même les Sœurs à en faire autant. Elle assurait, avons-nous déjà dit, que loin de compromettre leur autorité en agissant de la sorte, elles ne feraient que l'affermir. Pour elle, elle ne manquait pas à observer cette pratique envers les Sœurs en toutes circonstances. Elle avait d'ellemême, en effet, les sentiments les plus bas et ne redoutait pas l'humiliation; elle se méfiait de ses propres lumières, et la charité qui la portait à reprendre ses Sœurs de leurs fautes, lui faisait toujours craindre d'avoir manqué envers elles ou de leur avoir donné mauvais exemple. Elle leur faisait des excuses pour avoir dit une parole inutile, pour s'être laissée aller à un petit mouvement d'impatience, pour des choses dont les Sœurs, le plus souvent, ne s'étaient pas aperçues.
Il est bien vrai que ces humiliations et ces rabaissements de la Mère augmentaient la vénération des Sœurs. Les enfants non plus ne perdaient pas le respect. La charité, qui craignait tant de froisser leurs cœurs, étendait sa prévoyance sur tout ce qui pouvait concerner leur salut. Une orpheline, après
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une longue maladie, était demandée par ses parents, (jui voulaient la garder le temps de si convalescence. Ces gens tenaient auberge et donnaient à danser. La Mère Emilie craignit pour Tàme de son enfant; elle intéressa une personne charitable qui emmena l'orpheline à la campagne, et eut pour elle des soins que la famille n'aurait pu lui donner. Dieu bénit cette attention. L'enfant, préservée du péril, grandit au couvent et entra dans la congrégation de la Sainte-Famille.
Le soin des âmes était sans doute la première soUicitude do la Mère ; elle voulait aussi qu'on eût pour les corps ces petites attentions où se complaisent trop uniquement les mères selon la nature. Elle ne voulait pas qu'on forçât les enfants à manger ce qu'elles n'aimaient pas; mais elle recommandait de les engager avec beaucoup de douceur, d'autorité et de persévérance à se vaincre elles-mêmes et à s'accoutumer peu à peu à toute espèce de nourriture. En attendant, souvent elle faisait remplacer par des fruits ou des confitures les mets qui auraient excité chez quelques enfants de trop vives répugnances. Une après-midi, la dépensière portait le goûter des orplielines; la Mère touche le pain et le trouve sec. Il avait été coupé au moment du dîner ; on était dans les grandes clialeurs. La Mère réprimande sévèrement la Sœur de son peu de charité, et, autant pour si pénitence que pour lui faire savoir par expérience combien le pain dur est agréa-
ble, lui dit de manger elle-même les petites tranches desséchées qu'elle fît enlever de dessus les morceaux. Les orphelines étaient alors nombreuses à la Sainte-Famille, et il y avait dans ce pain desséché de quoi satisfaire plusieurs jours l'appétit d'une religieuse. L'officière ne recula pas et se mit à Tœuvre de grand courage. La Sœur qui lui aidait à son service remarquant la préférence exclusive qu'elle donnait tout à coup à des croûtes durcies, lui en demanda la raison ; la dépensière n'avait pas de motifs pour cacher son aventure ; elle raconta sa faute et la pénitence que la bonne Mère lui avait infligée. La Sœur, touchée de compassion, alla trouver la Mère Emilie et lui demanda comme une faveur de pouvoir aider son chef d'emploi dans sa pénitence. La Vénérable, avec un élan merveilleux et un sourire d'une grâce indicible; s'écria : « Pauvre Sœur dépensière ! oh ! oui, aidez-la; j'ai bien plaisir que vous me fassiez cette demande! » Sa maternité rayonnait, sa tendresse était peut-être soulagée de pouvoir adoucir une pénitence qu'elle trouvait un peu rude, et elle était surtout ravie du double mérite qu'une seule pratique apportait à deux de ses filles.
Pour soutenir l'affection des Sœurs, le petit règlement leur rapp4iit que les enfants étaient l'objet et la cause de la fondation de la Sainte- Famille, le but de l'institut étant d'ouvrir les jeunes âmes à la vérité et à la vertu. Gomme on ne peut
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rien dans cette voie sans le secours de Dieu, « la première chose h faire quand une enfant nous est confiée, disait le règlement, c'est de l'amener aux pieds du Seigneur Jésus, et de le supplier de la prendre à son école et de la mettre sous la protection do Marie et de Joseph. » Ce n'était pas seulement la prière des Sœurs qui était nécessaire, la Mère tenait à y associer la prière des enfants, autant que l'âge pouvait le leur permettre. En passant devant la porte de la chapelle, elles devaient modérer les éclats de leurs petites voix. La Mère Emilie avait pour le heu saint le respect le plus profond ; elle ne cessait de le recommander à ses Sœurs, et les exhortait de la manière la plus pathétique à l'inspirer aux enfants. C'était à ses yeux le fondement de l'éducation chrétienne. Avant même que les enfants eussent l'âge de discernement, elle voulait imprimer dans leur âme ce respect qu'elle sentait si vivement; il devait se montrer dans l'attitude modeste et profondément recueilhe de toute l'assistance. La plus petite légèreté, la moindre étourderie à l'église lui paraissait un scandale. Souvent, lorsque les enfants entraient ou sortaient de la chapelle, elle avait soin de se trouver dans l'avant-chœur afin de voir si elles prenaient de l'eau bénite et faisaient le signe de la croix avec dévotion. Elle mont:iiL aussi à l'infirmerie, et placée derrière un vitrage, elle examinait de quelle manière les enfants entendaient
la suinte messe, comme elles se levaient et s'age-
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Bouillaient. Après l'exercice, elle avertissait les maîtresses des enfants qu'elle avait remarquées. Mais si elle voyait quelque manquement du fait des religieuses, si une jeune Sœur, par exemple, avait souri ou tourné la tête, la Servante de Dieu tout aussitôt s'effrayait et s'affligeait ; elle avertissait la délinquante en particulier et avec douleur ; si la faute était plus grave, si quelque chose avait frappé l'imagination de quelques Sœurs de manière à leur arracher dans le lieu saint un éclat de rire involontaire et bien vite comprimé, la Mère alors parlait avec sévérité ; elle faisait faire amende honorable de l'outrage adressé à la majesté divine, et quelquefois elle conviait la communauté entière à cet acte de réparation.
En tout temps, la Mère Emilie a repris avec une grande sévérité les moindres fautes commises à l'église; son âme en était profondément blessée; devant la majesté de Dieu, elle s'anéantissait dans un esprit d'adoration et avait même scrupule de lever les yeux vers le crucifix placé dans l'intérieur du chœur des religieuses. Toute préoccupation devait cesser dès qu'on entrait à l'église ; elle ne voulait pas que les Sœurs s'occupassent de relever et d'arranger leur robe avant de se mettre à genoux: c'était là, à son avis, une irrévérence qui ne pouvait se souffrir. Avant d'entrer dans le chœur, les Sœurs se recueillaient un moment. Dès lors, leur esprit devait être tout entier absorbé dans la con-
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templation de Dieu, et une contemplation assez profonde et assez ardente pour les empêcher de rien voir ni rien entendre des choses extérieures. Le voile baissé sur leur visage, elles ne devaient pas savoir s'il y avait déjà quelqu'un dans le chœur quand elles y entraient.
Le soin des autels était une des joies de la Mère : « Y a-t-il rien de plus essentiel que l'ordre et la propreté dans la maison de Dieu ? Ce sera en l'y entretenant avec zèle, disait-elle aux Sœurs chargées de cet office, que vous aurez part au mérite de Madeleine lorsqu'elle répandit ses parfums sur les pieds sacrés de Jésus. » Chacune des novices passait de semaine à son tour et s'acquittait de ce devoir. « Un des plus grands avantages que nous puissions avoir, disait la Mère Emilie à ses Sœurs, est de témoigner à Dieu notre amour et notre respect ; nous en avons l'occasion lorsque nous avons le bonheur d'être employéesà entretenir l'arrangement et la propreté dans le lieu où il veut bien habiter pour être le compagnon de notre exil. Quand votre tour viendra, vous vous en estimerez heureuse et indigne ; vous vous acquitterez de ces fonctions avec une ferveur toute particulière. C'est lorsqueZacharie passait de semaine que l'ange Gabriel lui apparut pour lui annoncer qu'il deviendrait père de saint Jcan-BaptisLe. » Elle donnait l'exemple de cette ferveur ; elle s'était chargée du soin de garnir les vases des oratoires du chœur et de l'église. Tous les
matins, avant la messe, elle changeait l'eau du vase placé devant l'image de la divine bergère ; elle ôtait avec soin toutes les fleurs fanées ; elle allait ellemême en cueillir au jardin, quelque temps qu'il fît. Quand elle plaçait des roses sur les autels, elle avait soin d'ôter les épines ; à son avis, il ne fallait pas en laisser au bon Dieu; elle disait que si on les lui ôtait, il saurait bien à son tour nous les ôter.
L'amour de la Vénérable s'étendait à tous les objets consacrés au culte; elle ne voulait pas qu'ils fussent employés à d'autres usages. Elle éprouvait une grande joie à arranger les vases et les chandeliers de la chapelle du Jeudi saint; elle ressentait une véritable affliction à être contrainte de donner pour la distribution des prix des enfants le tapis qu'on étendait dans le sanctuaire les jours de fête.
Si elle voulait honorer Notre-Seigneur présent sur nos autels, elle voulait aussi le secourir dans la personne de ses pauvres. S'occuper d'eux, rechercher les moyens de les soulager restait toujours une pensée de prédilection de la Mère. C'était lorsqu'il s'agissait de leur intérêt, qu'elle ne s'arrêtait à aucune considération et s'en remettait de l'avenir aux soins de la Providence. Sa charité n'était pas bor;iée par les murs du couvent, et le soin des enfants nesuffisait pas à la satisfaire. Sans sortir de son asile, elle savait faire partoutpénétrer ses bienfaits. Tout apphquée à la direction de ses lilles, elle
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avait toujours un regard de tendresse pour les pauvres. Elle leur réservait les prémices de son jardin, et sa joie était de les cueillir elle-même. Elle faisait porter à des pauvres honteux des sacs de blé ou de farine, quelquefois des pains ou des couvertures de lit. Quand il fallait dissimuler le bienfait, elle avait mille inventions pour le faire pénétrer dans le sein du pauvre sans humilier son amourpropre. Une famille manquait de linge, la Mère Emilie lui envoya demander de vieux draps et des chemises usées dont elle avait besoin, disait-elle, pour les infirmes, insistant avec force pour qu'on voulût bien lui échanger ces objets contre du linge trop dur et trop ferme pour Tusage des malades. L'échange accepté, la Mère Emilie donna du linge neuf, et en donna beaucoup plus qu'elle n'en reçut de vieux. Un jour, à l'entrée de l'hiver, elle distribua une bonne partie des bas et des jupes de luine destinés à la communauté. Lorsque le froid commença à se faire sentir, on fut obligé d'emprunter de l'argent pour fournir les Sœurs de ces objets indispensables.
Sa charité ne se rebutait pas plus auprès des pauvres qu'auprès des orphelines; c'élait toujours le salut des âmes qu'elle poursuivait, et la pensée de leur ruine glaçait son cœur d'effroi. Une femme, à cause de ses défauts, de son mauvais caractère etde son irrévérence envers les Sœurs, avait été renvoyée d'un hospice. Elle était retournée dans son
pays et n'y avait pas d'autre asile qu'une écurie. On la transporta à Villefranche, et ne pouvant la placer nulle part, on demanda à la Servante de Dieu de la recevoir dans sa maison. Lebut de la Sainte-Famille était alors l'éducation delà jeunesse; mais il s'agissait de sauver une âme. D'après ce qu'on disait de la malheureuse, la Mère Emilie ne douta pas qu'avec une grande pauvreté on ne trouvât chez elle une grande misère morale. Elle accueillit avec joie la proposition au moins singulière qu'on lui faisait. La communauté entière fut appelée au parloir, et Christine (c'était le nom de la pauvre femme) fut reçue comme la bonne fortune. On l'installe à l'infirmerie, on l'entoure de prévenances ; la Mère Emilie la visite tous les jours, satisfait ses désirs, lui porte des friandises, envoie les Sœurs pour lui tenir compagnie, en désigne une pour la servir. Au bout de trois ou quatre jours, Christine commence à s'ennuyer : cette vie tranquille et uniforme ne lui convient point; elle se fâche contre tout le monde, dit des mots grossiers, insulte les Soeurs, crie à gorge déployée, ne peut souffrir qu'on lui parle de Dieu et tient des discours obscènes. La Vénérable ne se rebute pas; elle fait tous ses efforts pour calmer celle malheureuse ; elle exhorte les Sœurs à prendre patience : l'espoir de gagner une âme à Dieu la transporte. Christine devient plus exigeante et plus incommode ; elle veut tous les jours une bouteille de vin qu'elle prend dans son lit; deux
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fois par jour elle gâte son lit par malice, et il faut la changer entièrement comme une enfant. La Mère Emilie n'hésite pas à persévérer dans son entreprise. Ce manège dure trois mois; la charité de la Mère n'a pas diminué; elle est toujours décidée à rester, elle et ses filles, les servantes de cette insolente et mauvaise créature ; mais M. Marty s'y oppose; il trouve du danger à conserver au couvent cette méchante femme. Obligée de la faire sortir, la Mère ne l'abandonne pas ; elle recommande à une personne de la ville d'en prendre soin. Mais il n'y avait que la charité de la Mère Emilie pour supporter les extravagances d'une pareille vilaine. Au bout de trois ou quatre jours, la personne qui s'était chargée de Christine n'en veut plus. La Mère Emilie n'est pas lasse ; elle fait transporter son indigne protégée à Aubin, et recommande à la Sœur chargée de visiter les malades d'en avoir un soin particuher. Christine mourut dans cette ville misérablement. 11 est impossible d'indiquer et de concevoir à quels excès cette malheureuse s'était portée envers la Mère Emilie; mais ni les incommodités ni les injures n'étaient capables d'arrêter la Servante do Dieu et de l'empèchcr do poursuivre le but qu'elle s'était proposé du salut d'une âme. Le défaut de ressources matérielles n'était pas pour l'arrêter. Elle savait en créer. Quand il s'agissait des pauvres, un rien entre ses mains devenait quelque chose de considérable. Avec toutes les petites industries dont
nous avons déjà parlé, elle parvenait à nourrir plusieurs enfants. Il y en avait toujours dans la classe gratuite un certain nombre auquel elle faisait distribuer le pain en même temps que l'instruction. La communauté deVillefrancbe devait être chargée de dix-huit orphelines logées au couvent, instruites et entretenues de toutes choses. A l'aide des restes recueillis dans les classes et au réfectoire, la Mère Emilie en nourrissait environ huit autres. La classe entière des orpheUnes se composait de cinquante enfants. Il y en avait vingt-quatre qui auraient dû payer cinq, huit ou au plus dix francs par mois. Mais la Mère Emilie, qui avait reçu Christine dans l'intérieur de la maison, ne savait pas refuser une enfant abandonnée qu'on venaitprésenteràsaclasse, et souvent les cinquante orphelines se sont toutes trouvées uniquement à la charge du couvent. Outre les orphelines, la classe gratuite comprenait environ deux cents enfants. Sans parler de toutes les occasions de charité qui appelaient la Mère Emilie au parloir et qui imploraient sa compassion du dehors, elle avait parmi ces deux cents enfants de quoi exercer sa générosité. Avec quoi y subvenait-elle? La communauté ne possédait rien au delà des bâtiments du couvent. On avait eu même grand'peine à en payer le prix. Quelquefois on s'effrayait des dépenses; et lorsque plus tard la congrégation s'accrut, ces dépenses devinrent en effet très considérables. La Mère Emilie voulait que partout on en usât
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avec les pauvres comme on faisait à Villefranche. « Je ne compte pour rien les secours humains, disait-elle; les pauvres et la Providence, voilà mes seules ressources ! » Jamais elle ne s'effraya d'une perte d'argent. Elle en eut cependant d'assez considérables à essuyer, soit par l'infidélité d'agents du dehors, soit par suite de circonstances imprévues. Quand la communauté d'Aubin prit du développement, la Mère Emihe fit l'acquisition d'une grande et belle maison : elle était sans ressources pour le payement; elle dit aux Sœurs de prendre six orphelines, etque cela les aiderait à acquitter leurs dettes. Elle avait toujours devant les yeux le gouvernement de la Providence, avec lequelles hommes necomptent pas assez. Dans un petit écrit qu'elle a laissé, elle rappelle, en traitant ce sujet, les premières années de la fondation : « Il a plu à la divine Providence de pourvoir à tous nos besoins; d'après la raison humaine, nous devions manquer de tout, et notre petite maison devait crouler faute de moyens humains. Dieu nous fit la grâce de voir les choses d'une autre manière : persuadées que notre entreprise ne serait pas ruinée de ce côté, nous avons pris quatre personnes à nourrir pour rien. Nous n'avons point été trompées dans notre attente : quoique cette année ait été bien misérable, que nous ayons acheté le blé à un 1res haut prix, que toutes les autres denrées aient été fort chères, que
nous ayons pris les filles qui ont voulu se donner à
Dieu pour une très petite pension, que de tous nos parents il n'y ait eu que le père d'une de nous qui ait donné une petite pension à sa fille, que n'ayant aucun meuble il ait fallu acheter les plus nécessaires, Dieu a tellement pourvu à nos besoins, que nous avons eu autant de pain que nous avons voulu et même au delà. Apprenons donc à compter sur Dieu, qui ne manque jamais. » Elle disait encore dans la même note : « Que les Sœurs soient bien assurées que tant qu'elles mettront leur confiance en Dieu, rien ne leur manquera ; et quand cela arriverait, elles devraient s'en réjouir, parce qu'elles auraient parla quelque conformité avec Jésus pauvre. C'est dans la sainte pauvreté qu'elles trouveront de vrais trésors que rien ne saura leur ravir. » Avec une pareille philosophie, rien ne pouvait arrêter la Mère Emilie. Elle l'a mise en pratique toute sa vie.
(( Vous me demandez le moyen d'attirer la bénédiction de Dieu sur vous, disait-elle à une supérieure : le meilleur de tous est d'avoir une confiance sans bornes et de ne pas dire et penser : Gomment ferons-nous? Gomment fait un enfant qui est endormi sur le sein de sa mère ? il est tranquille. Eh bien! il faut être de même entre les bras de Dieu. Quelle idée avez-vous eue de compter ce que vous dépensez pour le pain chaque mois; croyez-vous que ce calcul vous en procurera ? Lisez le cantique sur la Providence, entrez dans les sentiments^ qui y
sont exprimés ; devenez raisonnable, et pensez souvent que le salut est tout. »
« Un entier abandon et une confiance sans bornes à la divine Providence, voilà, disait-elle encore, ce que Dieu demande des Sœurs de la Sainte-Famille et surtout des supérieures. Ne faites pas injure à l'infinie bonté de Dieu par vos craintes et vos chagrins ; livrez-vous à la confiance : Dieu pourvoira à tout. N'est-il pas notre Père ? Celui qui fait croître le lis des champs, et qui donne la nourriture aux petits oiseaux, pourrait - il laisser manquer ses épouses lorsqu'elles sont occupées à son œuvre ? c'est impossible. Dieu pour vous nourrir enverrait plutôt un corbeau comme il fit autrefois au prophète Élie. Ne craignez rien : la divine Providence a des greniers inconnus aux mondains. Pourvu qu'une maison religieuse vive dans la ferveur, il est impossible que Dieu ne la soutienne pas. Que la régularité règne dans votre maison comme elle a régné jusqu'ici, et rien ne vous manquera. »
Elle recommandait aux économes de faire attention à éviter toutes les dépenses inutiles, mais de ne jamais s'inquiéter du temporel : « Vous êtes une peureuse, disait-elle à une Sœur (|ui s'alarmait de voir le blé devenir tous les jours plus cher, sans qu'on eût encore pu songer à faire la provision du couvent; vous êtes une peureuse, il faut avoir plus de confiance en Dieu. Si vous étiez bien persuadée que Dieu est notre père, craindriez-vous comme
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VOUS le faites? Est-ce qu'il ne peut pas nous donner pour paj^er le blé à trente-cinq francs comme à dixhuit ? » Elle comptait ainsi toujours sur Dieu, et si par hasard la Providence la laissait dans Tembarras, elle remerciait le bon Dieu des occasions de mérite qu'il procurait ainsi à ses enfants. Du moins la Mère ne donnait pas à ses Sœurs à porter un faix qu'elle n'eût précédemment soulevé elle-même. Elle était la première à s'offrir aux souffrances que la charité pouvait imposer ; mais les souffrances ne faisaient que se montrer, pour ainsi dire : on les acceptait, et le bon Dieu les ôtait aussitôt. Un jour les Sœurs manquaient de souHers; la Sœur économe s'en aperçut et alla prévenir la Vénérable. Le besoin était urgent : la Mère Emilie n'avait en caisse qu'un liard, et un liard percé, dit-elle en riant; mais, recommanda-t-elle à l'économe, ne dites rien, je prierai les Sœurs de prendre patience. Le lendemain, en effet, la Mère Emilie sonne une conférence; elle dit à ses Sœurs qu'elle connaît leurs besoins, mais que ses ressources pécuniaires sont un peu épuisées : elle engage celles qui auront à pâtir à avoir confiance en Dieu, qui ne manquera pas de venir à leur aide, et à être heureuses et bien heureuses de leur pauvreté. Quand elle abordait ce sujet, elle parlait avec une véhémence et une foi incomparables. Elle soulevait les âmes, elle les pénétrait de cette joie vive et ardente qu'elle ressentait si bien à faire quelque sacrifice pour Dieu et à s'abandonner à la
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divine Providence. On se livra àj ses soins entièrement, joyeusement, généreusement ; le lendemain, un don de 600 francs mettait la Mère Emilie à même de fournir à ses filles les souliers nécessaires. Tous les jours, pour ainsi dire, des faits analogues se renouvelaient dans l'intérieur du couvent, et ils étaient bien propres à exalter la confiance de la Mère et des filles. Constamment la communauté semblait sur le point de manquer de tout, et chaque jour un secours inespéré subvenait aux besoins avec un à-propos où l'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître une bénédiction de Dieu. Les aumônes abondaient dans les mains delà Mère EmiUe pour toutes sortes de bonnes œuvres. Quelquefois même, la divine Providence agissait directement et sans intermédiaire humain. La Mère Emilie la laissait agir dans le secret : elle ne s'empressait point de manifester des merveilles où l'on aurait volontiers pensé que la vertu de la Mère était pour quelque chose. Jamais elle ne voulait qu'on comptât l'argent qui était en caisse; lorsqu'il s'agissait d'une nouvelle entreprise, la volonté des supérieurs était à son avis la seule chose dont on eût à s'assurer ; sur leur ordre, elle n'eût pas hésité à s'engager sans un sou dans une opération qui eût exigé plus de 100,000 fr. Elle était persuadée, en effet, que Dieu lui-même parlait par la bouche de ses supérieurs. Dans son commerce intime avec le bon Maître, elle avait entrevu combien sa miséricorde est grande et com-
ment il répond à la confiance de ce'ux qui s'en remettent àlui de toutes choses. Un jour, dans les commencements de la maison, elle avait un payement à faire ; n'ayant pas d'argent, elle allait envoyer les Sœurs par la ville chercher si les bourses des amis du couvent pourraient lui venir en aide. Avant de se mettre en quête, on voulut connnaître exactement ce qu'on avait en caisse. On y avait déposé quelques petites sommes ; mais on savait que cela ne devait pas monter bien haut, on compte, et on trouve 8,000 francs : toutes les Sœurs présentes furent confondues, et tombant à genoux remercièrent Dieu, ne doutant pas du miracle qui venait d'être opéré en leur faveur.
Des faits analogues se sont souvent renouvelés; nous aurons à en citer plusieurs ; on ignore le plus grand nombre. Personne n'était instruit des détails de l'intimité de la Mère Émihe avec le bon Dieu. Quand quelqu'une des Sœurs avait été témoin d'un fait surprenant, la Mère lui imposait le silence le plus absolu. Cependant quelque bruit vague avait transpiréjusque dans le monde, et dans l'intérieur du couvent on ne doutait pas qu'il ne se passât souvent des choses extraordinaires entre le bon Dieu et sa Servante. Tout dans l'extérieur de cette dernière indiquait une âme merveilleusement unie à son créateur. La dignité de son maintien, la sérénité de son visage, la flamme qui sortait de ses yeux et de ses lèvres quand elle parlait de Dieu et de son
amour, surprenaient toujours, confondaient et ravissaient les Sœurs, Elles ne connaissaient rien du foyer qui brûlait dans cette âme, elles en voyaient seulement le rayon, et elles supposaient volontiers que le centre de cette ardeur n'était que lumières et délices. La croix est toujours un chemin inconnu aux hommes : en dépit des paroles mêmes de Jésus- Christ, la nature veut croire encore que ce grand Roi a apporté sur la terre la gloire et la joie d'Israël. Mais quelle que fût leur erreur sur les désolations de la Mère, les Sœurs ne se trompaient pas en la croyant fermement unie à son Dieu, et en pensant que Dieu la couvrait de ses miséricordes et de ses grâces. Cette pensée les tenait toutes dans Tallégresse ; elle soutenait leur vocation et ranimait leur confiance; si elles avaient abandonné le monde et ses biens, elles avaient trouvé au fond de leur solitude une richesse immense dans le trésor que le bon Dieu communiquait à leur mère.