‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 22 sur 36 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Comment M. Marty quitta Villefranche, et comment les Sœurs de la Sainte-Famille priaient pour la conservation de leur Mère.

Jusqu'au mois de septembre 1822, les Sœurs avaient été connues sous le nom de Sœurs de Saint- Joseph. Mais à cause des grandes associations d'ouvriers établies à Paris sous ce nom, M. Mart^^ trouva à propos de changer celui de la congrégation, et il la plaça sous l'invocation de la Sainte-Famille. Quelques mois après, M. Marty quitta Villefranche. Le siège de Rodez, que le Concordat avait supprimé et réuni à celui de Cahors, venait d'être rétabli. M?'" Ramond de Lalande , promu évêque de Rodez (1), choisit M. Marty pour vicaire général. Celte

(1) Charles-André-Bruno Ramond de Lalande, né à Labastiolle, près Montauban, le 1^"' novembre 1761, resta à Paris pendant la Révolution. Il y avait trouvé asile, ainsi que l'abbé de Sambucy, chez une pieuse famille tenant atelier de ferronnerie dans la Cité. De la maison, on pouvait voir les charrettes sortir de la Conciergerie. L'abbé de Lalande, placé à la fenêtre d'un des

EMILIE DE RODAT. 269

dignité ne l'empêcha pas de rester supérieur de la congrégation delà Sainte-Famille ; néanmoins son éloignement fut une grande cause d'afïliclion pour

étages supérieurs, donnait l'absolution anx victimes. Il échappa longtemps à toutes les perquisitions des patriotes, qui soupçonnaient la présence des prêtres. Il fut enfin arrêté dans les premiers jours de thermidor, avec son héroïque hôtesse, M"ie Bergeron, aïeule de M. l'abbé Hamelin, aujourd'hui curé de SainLe- Clotilde, à Paris. La mort de Robespierre mit l'abbé de Lalande en liberté, ainsi que sa bienfaitrice, après environ trois semaines de détention. Il proiita de l'apaisement de la Terreur pour redoubler de zèle. Un grand vicaire de Mgr de Juigné, M. de Dampierre, plus tard évéque de Clermont, arrêté comme prêtre réfractaire, avait été amené à Paris pour y être jugé. Mis en liberté après le 9 thermidor, il avait pris en main l'administration du diocèse. La loi du 3 ventôse (21 février 1796) avait reconnu la liberté des exercices du culte. Un décret du 11 prairial (.30 mai) ordonna de restituer aux lidèles un certain nombre d'églises, et, à Paris, un arrêté de l'administration municipale en désigna quinze. En outre, divers oratoires avaient été ouverts par l'initiative des prêtres ou des fidèles. L'abbé Decagny entre autres (de qui j'ai reçu le saint baptême), mort le 15 février 1826, après avoir été quarante aus curé de Nûtre-Da:ne-de-bonne-Nouvelle, à Paris, où il a laissé les plus beaux souvenirs, n'avait pas voulu quitter sa paroisse, et y avait établi une chapelle rue Cléry. Malgré la loi récente, les droits religieux n'étaient pas encore bien définis ni bien respectés ; et de temps en temps sous le jeu des passions et des décrets, avaient lieu des recrudescences de persécution. Le 24 février 1796. dimanche de la Sepluagésime, pendant sa messe, l'abbé Décagny vit sa chapelle (l'annotateur des Mémoires do Picot dit qu'elle était rue Vieiiledu-TempIe) envahie par la force armée conduite par le commissaire de police du quartier, prêtre apostat. La fermeté du célébrant imposa aux envahisseurs ; mais en descendant de l'autel, il fut conduit en prison. C'était la troisième fois qu'il était arrêté depuis la Révolution. L'oratoire fut fermé ; mais l'abbé Decagny

toutes les Sœurs, et personne ne dut la ressentir comme la Mère Emilie. M. Marty avait eu part à toutes les tribulations des premiers jours : les reli-

n'étaitpas homme à se décourager. A peine élargi, il rouvrit une autre chapelle sur un autre point de sa paroisse. Beaucoup de prêtres faisaient comme lui. Plusieurs, même après la Terreur, furent exécutés avec ou sans jugement. Ce n'était qu'à force de zèle, d'habileté, de courage et de bonheur qu'on exerçait alors le ministère dans Paris. L'abbé de Lalande s'était installé à la Sainte-Chapelle, d'abord dans l'église basse, ensuite dans l'église haute. Il y avait organisé une véritable paroisse dont il tenait les registres et qu'il administrait avec toute la régularité que comportaient les temps. L'abbé Borderies, son compatriote, plus jeune que lui de quelques années, s'était, au retour de l'exil, précisément vers 1795, associé à son zèle. Les catéchismes qu'ilg faisaient prirent un certain éclat aussitôt que la liberté religieuse put s'affirmer davantage. En 1799, quelque temps après le 18 brumaire, M. Rauzan prêcha la retraite de la première communion aux catéchismes de la Sainte-Chapelle. Après le concordat, l'abbé de Lalande fut appelé à la cure de Saint-Thomas d'Aquin. Dès 1817, il fut désigné pour rétablir le diocèse de Rodez, supprimé depuis 1801. Les difficultés éprouvées par le concordat de 1817 retardèrent son sacre jusqu'au ISavril 1823. Le 8 juillet suivant, il faisait son entrée à Rodez, et prenait possession de l'ancien palais épiscopal. Son premier soin fut de réorganiser le chapitre. Il appela les prêtres de Saint-Sulpice à la direction du séminaire, favorisa les bonnes œuvres et les communautés, et, le 9 janvier 1830, fut, par ordonnance royale, transféré à l'archevêché de Sens. Mais il ne devait pas s'asseoir sur ce siège. En quittant Rodez, afin de se rendre à Paris pour les informations, il était déjà profondément atteint : ses forces diminuèrent chaque jour. Le jeudi saint, il voulut célébrer la messe à Saint- Thomas d'Aquin. En descendant de l'autel, il perdit connaissance, et sans l'avoir retrouvée, expira le samedi saint, 10 avril. Il a été inhumé au cimetière du Mont-Valérien ; sa tombe y est auprès de celle de Mgr de Boulogne, évêque de Troyes.

gieuses lui donnaient à plus d'un titre le nom de Père. Il était à la fois le fondateur, le directeur et le supérieur de la communauté. Il semblait qu'il allait laisser un grand vide dans la congrégation. La Mère Emilie était accoutumée à ne rien faire et à ne rien entreprendre sans ses conseils : elle allait désormais être abandonnée à elle-même, au milieu de ses perplexités. Le bon Dieu ne voulait pas lui retirer son assistance ; mais il voulait la sevrer de la consolation qu'elle pouvait goûter à avoir un soutien auprès d'elle. Dans les fondements de toutes les œuvres bénies de Dieu, il faut toujours trouver le sacrifice et le brisement du cœur. Le dévouement de la Mère Emilie, les austérités de ses Sœurs, les peines intérieures de cette vénérable supérieure ne suffisaient pas à l'édiflcation de la congrégation de la Sainte- Famille. Il fallait aussi que M. Marty, qui avait été le conseiller et l'instigateur de tout ce bien, eût sa part des douleurs et du décbiremcnt des entrailles. C'était pour lui une joie immense etpresque céleste, la vraie joie des amis de Dieu, de voir la ferveur de la congrégation naissante, son esprit de prières et de détachement, et tout le bien qu'elle opérait et tout celui qu'elle pouvait faire encore : il en suivait le progrès avec l'anxiété, la consolation et le ravissement, pour ainsi dire, de l'amour paternel. Il avait le cœur compatissant, l'âme tendre et naturellement portée aux douces affections. Quelquefois, en l'absence de la Mère Emilie, il la remplaçait auprès des

Sœurs : il faisait l'entretien particulier et tenait le chr}pitre; mais il nesavaitpointfaireles réprimandes, ni imposer les pénitences. Un jour, une Sœur fit sa coulpe en sa présence pour n'avoir pas obéi avec assez de promptitude à l'assistante ; en voyant la pauvre Sœur à genoux et humiliée, M. Marty fut tout aussitôt touché de compassion; sa paternité s'était attendrie, et il ne put trouver aucune parole de blâme; il se contenta de dire avec émotion à la délinquante : « Le bon Dieu vous fera la grâce de vous corriger, puisque vous faites Taveu de vos fautes en présence de vos Sœurs. »

Il ressentit une vive douleur à se séparer de ses enfants. Il l'exprimait avec la résignation et la sérénité d'une âme unie à Dieu, dans une lettre adressée aune des religieuses absentes, lors des adieux qu'il avait faits à la Mère et à ses filles, réunies autour d'elle :

« Ma très chère Sœur, ce fut avec peine que je ne vous vis point chez la Mère, où s'étaient réunies toutes les Sœurs. Je vous excuse parfaitement; mais votre chagrin plus que voire absence était un surcroît de peine pour moi. J'étais en général fort affecté de la tristesse que je laissais dans les cœurs; elle augmentait celle que j'avais de me séparer des personnes qui ont été l'objet de mon attachement le plus sensible; car il n'y a pas de lien plus fort que celui qui est formé par la religion. Oh ! comment ne s'aimeraient pas des âmes qui, dans la même voie

EMILIE DE RODAT. 273

et dans le même esprit, courent après le Bien-Aimé commun, entraînées vers lui par rodeurde ses parfums? Heureusement, ma chère Sœur, le cœur de notre Dieu et Sauveur est assez spacieux pour nous servir de demeure commune en quelque lieu que nous soyons sur la terre; il faut tenir nos âmes détachées de tout ce qui n'est pas lui, et vivre de peines et de sacrifices durant le court espace de ce pèlerinage. Je vous ai laissé un guide prudent et éclairé; je connais son caractère droit, simple et bon: vous vous apercevrez de plus en plus combien il est digne de votre confiance, et j'espère que vous serez tranquille et contente, etc. »

Cependant, au chagrin que les Sœurs éprouvaient de Téloignement de M. Marty, se mêlaient les inquiétudes causées par la santé de la Mère. Son état continuel de souffrances s'était sérieusement aggravé, et tous les efforts des médecins n'avaient paru avoir d'autres effets que de la faire souffrir davantage. En 1824, la fièvre maligne se joignit à ses divers maux. Dans leurs angoisses, les Sœurs raniiiièrenL leur confiance, multiplièrent les jeûnes et les prières, et virent bientôt leur Mère, au moment où elles la croyaient pour toujours ravie à leur amour, rendue à ce qu'elles appelaient son état de santé. Cet état était toujours assez chétif pour cnlre- , tenir les inquiétudes. Quand elles devenaient plus vives, on redoublait de prières et d'actes de dévotion. Au mois de juin 1825, pour obtenir le soula-

gement de leur Mère par l'intercession de la sainte Yierge, les Sœurs se revêtirent toutes du saint scapulaire. Cependant la pauvre Mère traînait sa vie dans des souffrances continuelles, et elle les supportait avec une inaltérable patience. Fidèle aux conseils qu'elle donnait à ses Sœurs, elle profitait de la maladie pour s'unir encore plus étroitement à Dieu, acceptant les remèdes que les médecins ordonnaient et refusant tout soulagement qui n'avait pas trait à la guérison. Durant les trente-deux dernières années de sa vie, elle trouva dans ses incommodités des exercices constants de mortification. L'ulcère qu'elle avait au nez la tourmentait continuellement; elle avait sans cesse envie d'y porter la main, et elle se dominait assez pour ne se satisfaire, même par inadvertance, qu'à de bien rares intervalles. Pendant les longues insomnies de ses nuits, elle était tentée de compter quand l'heure sonnait : elle était assez habituée à veiller sur ellemême pour se retenir, et elle n'a jamais été surprise à se laisser aller volontairement à cette tentation.

Nous avons déjà parlé de l'état de délabrement de son estomac débilité par les jeûnes, les austérités ou une volonté particulière delà Providence. 11 refusait les aliments, et elle en diminuait tous les jours la quantité. Elle éprouvait par conséquent à chaque instant le besoin de se nourrir; elle savait vaincre ce désir. Comme toutes les personnes malades, elle

aurait désiré varier ses aliments; elle a toujours attendu pour le faire que son estomac refusât absolument ce qu'elle s'était prescrit. Elle aurait voulu rester soumise au régime de la communauté et se contenter des mets grossiers en usage à la Sainte- Famille. M. Marty s'y opposa.

« Pour ce qui se fait au réfectoire, lui écrivait-il, abstenez-vous de comparer ce que l'on sert aux autres avec ce que l'on vous sert à vous-même. Il faut oublier en ce moment que vous êtes supérieure, et recevoir avec simplicité ce qui vous est présenté. » Malgré ces ménagements, les répugnances de l'estomac continuèrent et les repas de la Mère diminuaient toujours de quantité. « Il me semble, disait M. Marty, que vous pourriez manger plus que vous ne faites. Quand un peu de nourriture vous pèse, vous concluez qu'il faut manger moins. Je doute que cette conclusion soit juste; je ne suis pas médecin ; mais il me semble que l'estomac ferait mieux ses fonctions si on lui donnait de quoi digérer. Sa chaleur naturelle se tourne contre lui-même quand elle ne peut s'exercer sur les aliments. Voyez donc, je vous prie, si la grande chaleur que vous éprouvez quelquefois, si vos insomnies et vos autres incommodités ne proviendraient pas de privation de nourriture, et si vous n'y remédieriez pas en mangeant plus de choses saines et bien digestibles. » La Mère se conforma à ces avis : elle régla ses repas; elle chercha à en augmenter la quantité : les choses n'en

allèrent pas mieux; les répugnances et les désordres continuèrent. L'estomac ne pouvait supporter que des aliments liquides. Les médecins essayèrent le laitage. La Mère prenait à peine la valeur de deux tiers de litre de lait par jour. On ne s'expliquait pas comment elle pouvait subsister. M. Marty à bout de conseil et d'observations, avait fini par dire qu'il comprenait que Dieu voulait la nourrir par lui-même.

Le monde partageait cette pensée : la longue existence de la Mère Emilie, subsistant presque sans nourriture, le frappait d'admiration et attirait sa curiosité. La vénération publique pour la Mère s'augmentait des bruits qui se répandaient à ce sujet sur son compte. On était porté à proclamer qu'il y avait là une merveille, et que Dieu, en effet, s'était chargé de nourrir cette sainte femme. Toutefois ce privilège, s'il existait, était pour la Mère une cause de souffrances et de combats. Elle ressentait ces envies, ces besoins factices, ces désirs immodérés de tous les estomacs débilités. Pendant des années entières elle a eu envie d'une châtaigne, et elle n'a jamais satisfait son désir. Malgré toutes ces privations et cette surveillance continuelle sur ellemême, elle s'accusait à sa mort d'avoir manqué de générosité. Elle n'avait pas attendu ce moment, d'ailleurs, pour s'humilier et faire pénitence des irrégularités oii la maladie pouvait l'entraîner. Elle était devenue sourde. Cette infirmité rincommodait beaucoup ; non seulement elle ressentait des tinte-

EMILIE DE RODAT. 277

ments et des bourdonnements continuels dans les oreilles, mais elle ne pouvait plus mesurer la portée de ses paroles. Quelquefois, lorsqu'elle avait quelque chose à dire, elle élevait un peu trop la voix ; elle avait prié ses Sœurs de l'avertir quand cela lui arrivait, et elle demandait aussitôt pardon du mauvais exemple qu'elle pensait avoir ainsi donné. Elle assembla même un jour la communauté pour s'humilier à l'occasion d'une de ces irrégularités qu'elle avait commises durant une retraite.

Si la maladie ne devait pas l'empêcher de mener une vie mortifiée, elle n'arrêtait pas non plus sa vigilance à remplir ses devoirs particuliers de supérieure. Lorsque ses souffrances devenaient plus vives, les Sœurs s'abstenaient bien autant que possible d'aller lui parler; mais elle retenait celles qui avaient occasion d'entrer dans sa chambre pour leur dire un mot du bon Dieu, et alors, emportée par son zèle, elle parlait avec une véhémence quelquefois bien au-dessus de ses forces. Les Sœurs avaient beau lui dire : « C'est assez; vous êtes fatiguée. — Liissez-moi, reprenait-elle, on ne se fatigue pas à parler du bon Dieu. » Elle leur disait : « Aimez à être inconnues et comptées pour rien. » hlle répétait cet avis et aur.iit voulu voir toutes ses filles compi'ondre le b jnheur (|u'il y a d'être oublié des créatiu'es. « Ah ! (Ii>ait-elle quelquefois, si nous savions i'aiie quelques miimtes d'oraison, que nous serions

heureuses ! »

En 1828, l'ulcère du nez s'aggrava de nouveau. La Mère Emilie alla encore se faire soigner à Aubin. Les remèdes augmentèrent tellement le mal et la douleur, qu'elle crut plusieurs fois toucher à ses derniers instants. Le médecin désespéra de la maladie ; il renvoya la Mère à Villefranclie, disant que Tair lui conviendrait mieux. L'affliction des Sœurs fut profonde quand elles virent que la science humaine se déclarait impuissante à guérir leur Mère. Elles eurent recours à leur remède accoutumé : elles prièrent, jeûnèrent, et prirent en chapitre la résolution d'augmenter de deux le nombre des orphelines qu'elles élevaient gratuitement. M. Marty les engagea, en outre, à élever deux oratoires à sainte Madeleine et à saint Augustin. Dieu se montra encore une fois propice à leurs désirs : le danger semblait dissipé ; il devait bientôt reparaître. Les Sœurs, excitées par le besoin d'implorer la miséricorde, multipliaient leurs prières et leurs aumônes ; elles élevaient sans cesse de nouveaux oratoires pour obtenir la conservation de leur Mère. Elles érigèrent dans Tintérieur du couvent un oratoire au Saint- Esprit et un autre aux Cinq Plaies de Notre- Seigneur. M. Marty approuvait tous ces actes de piété : ils sont dans l'esprit de l'Eglise. Il approuvait aussi leurs actes de charité. La congrégation s'engagea à dispenser une postulante de la petite dot qu'on demandait ordinairement aux Sœurs de chœur; et comme on ne pouvait satisfaire tout de

EMILIE DE RODAT. '279

suite à cette proniesse, on recueillit en attendant une orpheline de plus.

Au milieu de ces inquiétudes, de ces prières et de ces aumônes, la congrégation prenait du développement. Pour assurer la régularité, la Mère Emilie aurait désiré acquérir une maison dont le voisinage était fort incommode. Un café y était établi, et les fenêtres donnaient sur l'enclos des Sœurs. Deux choses seulement manquaient pour qu'on pût songer sérieusement à faire cette acquisition : l'argent dans la caisse des Sœurs et le désir de vendre dans l'esprit du propriétaire, à qui on aurait voulu acheter. La Mère Emilie eut recours à la prière. Il faut chasser le diable à coups de chapelet, » disait-elle. Les Sœurs ne doutèrent pas du secours de la Providence, et les choses, en effet, s'accommodèrent bientôt : le propriétaire désira vendre sa maison, et les Sœurs trouvèrent tout Pargent nécessaire pour payer le prix qu'il exigeait.

Quelques années plus tard, la Mère Emilie fit une nouvelle acquisition d'une maison encore contiguë au couvent. Le prix était fort élevé : il s'agissait de 30,000 francs; mais la Mère comptant sur les ressources de la Providence, et trouvant cette maison utile au développement et à la discipline de la comniunauLé, n'hésita pas à s'engager. Sur ces entrefaites, elle perçut de sa famille une somme de 20,000 francs. Au lieu de chercher tout aussitôt à éteindre sa dette, elle proposa à M. Marty de consa-

crer cet argent à fonder à Villefranche un couvent de Carmélites. La Mère Emilie connaissait Timportance de la prière et de la vie mortifiée ; elle avait toujours eu le désir de voir les filles du Garmel à Villefranche. Elle avait une grande dévotion et elle avait consacré dans l'intérieur du couvent un oratoire à sainte Thérèse. Toutes les fois qu'elle passait devant cet oratoire, elle se plaignait à la sainte qui n'exauçait pas ses vœux. M. Marty entra dans les intentions de la Mère; mais M^' Tévêque de Rodez s'opposa à ce que cette entreprise se fît de la sorte. La Mère Emilie se soumit. Toutefois, comme cet argent lui était venu d'une façon inespérée, elle demanda k M. Marty la permission de prendre six orpheUnes de plus à la charge de la communauté, afin, disait-elle, de reconnaître les bienfaits de la Providence. On en avait pris douze dans le principe : ce nombre avait ensuite été augmenté de trois durant les maladies de la Mère Emilie.

A peu de temps de là, la congrégation de Picpus établissait aux environs de Villefranche, à Graves, une maison d'éducation pour les jeunes gens. L'étabhssement de ces Pères de Picpus, fît supposer que leurs Sœurs ne tarderaient pas à s'établir à Villefranche; la Mère Émihe accueillit ce bruit comme une espérance. Elle avait des obligations de reconnaissance envers la congrégation de Picpus , elle aimait la prière, et surtout la pratique de Padoration perpétuelle, à laquelle s'adonnent

EMILIE DE RODAT. 281

les religieuses des Sacrés-Cœurs, enchantait sa piété. La Vénérable avait en outre toujours souhaité voir cette grande et sainte pratique en vigueur à Villefranche, et elle trouvait les dames de Picpus bien lentes à réaliser son désir. Un jour que le supérieur du collège de Graves était venu l'entretenir de quelque affaire, elle lui demanda l'époque de leur arrivée. Ce Supérieur, — c'était le P. Bernard Jansens, — lui fît remarquer que si quelqu'un devait être impatient de voir les Sœurs de Picpus à Villefranche, ce ne pouvait être la Sainte-Famille. « Vous savez bien, ajouta-t-il, que si nos Sœurs viennent ici, elles fonderont un établissement qui ne peut que vous porter préjudice. — Ah! repartit la Mère en levant les yeux au Ciel, vous méconnaissez bien mal si vous me supposez jalouse du bien que peuvent faire ici vos dignes Sœurs. Ecrivez-leur que je les engage à venir ; je me charge, selon mes faibles moyens, des premiers frais de leur établissement ! Quelle consolation pour moi, mon Père, quelle joie, ajoutait-elle, si je pouvais voir l'Adoration perpétuelle établie aux quatre coins de la ville! »

Cette pensée la transportait, disait le P. Bernard, et lui faisait oublier tout autre intérêt. Elle ne voyait en tout que la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Page 1