‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 23 sur 36 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

Fondation de la maison de Livinhac (1832).

M^"" Ramond de Lalande avait été nommé archevêque de Sens au commencement de 1830, et M^"" Pierre Giraud (1), qui fut plus tard archevêque

(1) Pierre Giraud, né à Montferrand (Puy-de-Dôme), le 11 août 1791, après avoir fait ses études au lycée de Clermont, fut appelé, à dix-sept ans, à la maîtrise d'Amiens, où l'abbé de Sambucy, après la dissolution de la Société des Pères de la Foi, avait réuni quelques-uns de leurs aticiens élèves pour les former à la vie commune et les occuper à l'éducation de la jeunesse. Parmi eux se trouvaient M. Carrière, mort supérieur des prêtres de Saint- Sulpice; le R. P. Achille Guidée, tour à tour recteur et provincial dans la Compagnie de Jésus ; M. Grimai, qui fut vicaire général de Rodez. Mais en 1811, l'abbé de Sambucy fut arrêté et enfermé h Vincennes. La petite communauté qu'il avait formée fut obligée de se dissoudre. Pierre Giraud, au mois d'octobre 1812, entra au séminaire de Saint-Sulpice; il y reçut le sacerdoce au mois de septembre 181S. Rappelé alors dans le diocèse de Clermont, il y fut tour à tour professeur au petit séminaire, supérieur des missionnaires diocésains, et en 1823, curé de la cathédrale de Cler-

de Cambray et cardinal, lui avait succédé sur le siège épisQopal de Rodez. Me"" Giraud, faisant la visite pastorale de son diocèse, s'arrêta à Livinhac, sur les confins du département du Cantal. Il y avait, dans cette paroisse, une association de quelques filles pieuses qui, sous le nom de Sœurs de l'Union et sous l'invocaLion de saint François de Sales, se livraient aux travaux manuels, enseignaient les éléments du catéchisme et apprenaient à lire aux enfants. Elles étaient cinq vivant en commun ; la supérieure (1) était une demoiselle du département du Cantal. Attirée à Livinhac par les encouragemont. En 1825, il prêcha le carême à la cour, et l'avonl en 1827. Nommé évêque de Roiiez au mois de janvier 1830, il fut préconisé le 5 juillet suivant. La révolution qui survint quelques jours après, apporta de grands retards à la remise de ses bulles. Sacré le 30 novembre, il fit son entrée à Rodez, le 22 décembre 1830. Il administra ce diocèse jusqu'au 4 décembre 1841, jour de sa promotion à l'archevêché de Cambray. Nommé cardinal le 11 juin i8'i7, il est mort dans son palais archiépiscopal, le 17 avril 1850.

(I) Sophie Vallon, né à Cassagne, canton de Montsalvy (Cantal), le 13 août 1807, avait été élevée chez les religieuses de l'Enfant- ■lésus à Aurillac. Elle avait entendu de bonne heure l'appel divin; mais, malgré son désir de se consacrer aux pauvres, et eu dépit du désir dos bonnes Sœurs, à qui sa famille avait conlié son éducation, une voix intérieure l'avait empêchée de se fl.xer au milieu d'elles. Elle rentra chez ses parents, où le curé de Livinhac la rencontra; il lui persuada de se vouer à l'enseignement des enfants dans sa paroisse, au milieu des Sœurs de l'Union. Elle y prit le nom de Séraphine, et elle était depuis peu la supérieure du petit couvent, lorsque Mgr de Rodez y lit sa visite.

ments de M. le curé de cette paroisse (l) et un désir ardent de servir Dieu et les enfants pauvres, Sœur Séraphine n'y avait cependant pas trouvé tout à fait ce qu'elle désirait ; et en accomplissant de tout son cœur le bien qu'elle pouvait faire autour d'elle, elle priait et faisait prier Dieu de la soumettre à une règle plus parfaite et plus austère que celle deFIInion. Quand elle vit Tévêque, Sœur Séraphine lui exprima son désir. Le prélat offrit de les agréger, elle et ses Sœurs, à une communauté enseignante qu'il lui désigna. Sœur Séraphine ne se sentait aucun penchant de ce côté. L'évêque parla alors delà Sainte- Famille : a C'est, dit-il, un institut que j'ai chéri dès que je l'ai connu, et je goûte fort les pieuses règles qui s'y pratiquent. » Au seul nom de la Sainte-Famille, Sœur Séraphine se sentit tressaillir d'allégresse. Depuis plusieurs années, elle connaissait l'institut et se fût estimée heureuse de devenir une fille de Jésus, de Marie et de Joseph. LesSœurs de l'Union, consultées par le prélat, acquiescèrent au désir de leur supérieure.

Cependant, quand l'évêque fut parti, elles se prirent à réfléchir et à s'alarmer surcequ'elles avaient promis. Les conséquences d'un pareil engagement leur semblèrent terribles : quitter un genre de vie auquel elles étaient habituées, se soumettre à des étrangères, leur livrer, en quelque sorte, leurs per-

(1) M. Bousquer, mort en octobre i868.

EMILIE DE RODAT. 285

sonnes et leurs biens, leur parut une folie. Les imaginations s'exaltèrent, et le démon sans doute chercha à fomenter les troubles et à porter toutes sortes d'ombrages dans les esprits. Les Sœurs, bien tourmentées , consultèrent M, le curé de Livinhac. Celui-ci, fondateur de l'Union, n'avait aucun goût à voir bouleverser sa création ; il ne connaissait pas d'ailleurs la Sainte-Famille; mais il ne vit rien de sérieux dans les craintes qu'on lui témoigna. Il calma les Sœurs en leur disant que l'évêque de Rodez et son grand vicaire, M. Marty, avaient beaucoup d'affaires importantes et qu'il n'était pas probable qu'ils eussent le temps de songer à la petite communauté de Livinhac.

Sœur Séraphine ne s'accommodait pas de cet apaisement; elle rappela aux Sœurs leur promesse, et combien l'affaire était sérieuse. Pour elle, elle restait persuadée que leur avantage était, ainsi que la gloire de Dieu, intéressé à l'exécution de leur parole. Elle parvint à dissiper les préventions. Les Sœurs comprirent le bien que devait produire leur sacrifice, et elles se préparèrent à l'exécuter généreusement. Toutefois, de grandes difficultés subsistaient; les habitants de la paroisse ne voyaient pas de bonne grâce le changement proposé; ils désiraient une maison de travail et non pas une maison d'éducation. Sœur Séraphine ne se découragea pas. Assurée que la gloire de Dieu était en question, elle n'abandonna pas son dessein. De son côté,

Ms'^ Tévèque de Rodez ne le perdit pas de vue. Il envoya M. Marty sur les lieux afin de peser et d'examiner toutes choses. En présence des obstacles qu'il reconnut et de l'animation des esprits, M. Marty trouva le projet chimérique; il retourna à Rodez, persuadé qu'il fallait laisser le couvent de l'Union tel qu il était, et que le mieux était de ne rien changer. Sœur Séraphine, dans cette extrémité, ne cessa pas d'espérer. Elle redoubla de ferveur et de prières : elle écrivit à Villefranche pour recommander aux prières des Sœurs de la Sainte-Famille une affaire importante, qu'elle se garda bien de désigner plus clairement. En même temps, elle se donna beaucoup de mouvement pour éloigner les obstacles qui surgissaient de toutes parts. L'œuvre de Dieu ne se fait pas sans travail. Séraphine, à bout de forces, eut recours à Tintervention d'une dame pieuse, qui avait un don particuher de persuasion. Gelle-ci parvint à apaiser les esprits prévenus et alarmés, et les amena à donner leur complet acquiescement.

Dès lors, M. Marty n'eut plus qu'à écrire à la Mère Emihe; il la chargea d'aller à Livinhac et de donner au couvent de l'Union une forme de maison religieuse destinée à l'enseignement de la jeunesse, selon les pratiques de Villefranche et d'Aubin. M. Marty ne se dissimulait pas qu'il y avait là une œuvre déhcale à entreprendre. 11 fallait former une maison régulière et ne pas froisser les Sœurs de

EMILIE DE RODAT. 287

l'Union, liajjituées à un genre de vie différent, de celui delà S:iinLe-Famiile. Dès les premiers jours, on tint conseil; il fat décidé que les Sœurs de la Sainte- Famille ne seraient point gênées dans l'exécution de leur règle et que la vie serait commune : on fit la distribution des emplois. Une Sœur de l'Union, Sœur Marie, fort avancée en âge, fut présidente du conseil ; la Mère Emilie eut l'économat ; Sœur Séraphine resta supérieure des Sœurs de TUnion; elle se regardait toutefois comme aspirante parmi les Sœurs delà Sainte-Famille. La plus jeune Sœur de l'Union eut bientôt compris, comme Séraphine, tout le prix de la discipline qu'on lui enseignait. Mais les trois autres étaient déjà anciennes; elles étaient des âmes simples, aimant et servant Dieu de bon cœur, mais ne sentant pas l'importance des changements proposés à leur ancien mode de vie. Leur maison et leur enclos étaient un lieu de passage pour les habitants de la paroisse, et les bonnes filles ne voyaient pas de nécessité à se clôturer davantage. Ellesmêmes, à l'occasion, ne faisaient pas difiiculté d'entrer ou de sortir par-dessus la muraille : elles s'étonnaient qu'il fût question de parloir. Leur vie, d'ailleurs, était fort rude ; et elles s'accommodaient d'un genre de nourriture que les estomacs débihtés des nouvelles arrivées ne purent supporter; il fallut renoncer à la nourriture commune et faire deux ordinaires. En même temps ces bonnes filles de l'Union avaient une répugnance extrême à se servir

(lu même linge que les Sœurs de la Sainte-Famille ; on leur avait tant dit qu'on mourait jeune à la Sainte- Famille, qu'elles étaient effrayées de la résolution prise d'abord au conseil. On revint sur cette décision et on laissa aux Sœurs de l'Union du linge à leur usage particulier. Il y avait donc, pour ainsi dire, deux communautés dans la même maison; le problème était de les unir et de les fondre dans un même esprit. La Mère Emilie y apportait tout le dévouement et toute la charité possible. Les Sœurs de l'Union, de leur côté, y allaient de bonne volonté. Mais la nature humaine vit toujours, et les oppositions du dehors suscitaient encore les esprits contre ce qu'on appelait des nouveautés inutiles. La Mère Emilie, en qualité d'économe, commença par faire vendre bien des choses qui lui semblaient superflues, et, entre autres, des provisions qui lui parurent trop abondantes. Les Sœurs de l'Union n'étaient pas accoutumées à vivre dans cet abandon à la Providence, qu'on honorait particulièrement dans l'institut de la Sainte-Famille; naturellement, elles devaient voir, avec peine, disposer de leur bien. La Mère Emilie eut beaucoup à faire pour calmer le resseniiment qu'on chercha à élever dans leiirs cœurs à celte uccasi<)n. En toutes circonstances, duille rs, il eu élait à peu pi'ès de niéme. So!;veuL les Sœurs de l'Union avaent approuvé un changement, et néanmoins le cœur leur def allait et les larmes leur venaient aux yeux quand elles

EMILIE DE RODAT. 289

voyaient de nouvelles dispositions dans la maison où elles avaient toujours vécu. Les choses n'allaient plus à leur gré; le jardin n'était pas traité à leur façon, qui était la bonne ; il fallait des intermédiaires et des pourparlers à tout instant. « Nous avons vendu le veau, que nous ne regrettons pas, malgré son amabilité, écrivait la Mère Emilie aux Sœurs de Villefranche ; la sœur de M. le curé vint ici pour y décider ma Sœur Marie, qui eut beaucoup de peine à s'y résoudre. » Au milieu de ces difficultés de tous les jours, la Mère Emilie se comportait avec une admirable condescendance. « Il faut, disait-elle, vivre dans l'union avec nos Sœurs de l'Union. Nous le ferons, s'ilplaît à Dieu, en les prévenant de toutes occasions, en leur cédant en tout, à moins qu'il ne s'agisse de notre devoir, en obéissant exactement à ma Sœur Marie. Nous ferons tout cela, et, Dieu aidant, nous le ferons de bon cœur : car y a-t-il quelque chose de meilleur que de dépendre ? Aussi faisons-nous de telle sorte, que nous ne levons pas le doigt, si je puis m'exprimer ainsi, sans permission ; ne nous plaignez pas : faut-il plaindre ceux qui sont nourris de la viande la plus exquise? »

Une autre viande exquise dont la Mère Emilie ne pouvait se rassasier, c'était la pauvreté. Elle avait si bien réduit toutes choses à Livinhac, qu'elle pouvait écrire à ses Sœurs de Villefranche : « S'il y en a quelqu'une parmi vous (jui soit mignarde, il faut (ju'cUe vienne ici : nous sommes si pauvres, qu'elle

aura lieu d'être contente; quand nous voulons faire cuire des pommes de terre, il faut attendre d'avoir trempé la soupe pour avoir la marmite. » Tout en s'occupant de l'enseignement des enfants, les Sœurs de la Sainte-Famille se trouvaient appliquées à des besognes qu'elles ne connaissaient pas. Une d'entre elles avait grand'peur du cochon, et, étant chargée de le garder, avait peine à ne pas se sauver toutes les fois qu'il remuait ; elle s'effrayait de la vache et lui trouvait des yeux si gros qu'ils l'intimidaient. Il fallait cependant se plier à tout. « Je suis aide de cuisine, écrivait la Mère Emilie; je fais bouillir le pot, je pèle les pommes de terre et choisis les haricots. » Un autre jour, elle avait changé d'emploi, et elle écrivait avec gaieté : « Tout en gardant la vache, j'ai pensé de vous écrire un mot, mes très chères Sœurs ; c'est bien commode de garder la vache ; certes, il faut l'éprouver pour le savoir; cette pauvre bête se dirige avec une grande docilité vers l'endroit où on veut qu'elle paisse, ne donne aucun tracas d'esprit et est tranquille on ne peut davantage. Il est juste, mes très chères Sœurs, qu'après vous avoir fait part du tracas et du travail que j'ai eus pendant quelque temps, je vous parle un peu de mon repos qui est aussi grand que l'occupation a été considérable; maintenant, peler des châtaignes, faire quelques visites au cochon, nettoyer le petit cabinet, porter du bois à ma Sœur Marthe, voilà mes occupations : elles sont de mon goût.

EMILIE DE RODAT. 291

Nos enfants sont très dociles, et par conséquent ne donnent pas de peine; nos Sœurs sont bien sages et ne m'occupent guère, sinon pour quelques petites conférences ; nous avons un grand silence, presque pas d'affaires, pas de parloir : voilà ma vie. Dans ce calme profond, je ne vous oublie pas; vous m'êtes souvent présentes à l'esprit. Je me rappelle en particulier ma chère Sœur Fébronie(l), qui porte mon

(1) C'était son assistante. Sœur Fébronie (Elisabeth Bouquiers), née àCajare (Lot), le 14 février 1809, avait fait sa profession le 15 octobre 1826. Elle fut maîtresse d'instruction à Villefranche, et, en 1832, avait été choisie pour assistante. Elle est morte le 4 mai 1833. La Mère Emilie écrivait au sujet de cette mort : « Il faut aimer la Croix... Soeur Fébronie nous le fait connaître par son exemple. Par quelles peines elle a été préparée à la mort ! Dieu le sait, et moi aussi un peu. Quelles afflictions intérieures l'ont inondée ! Dieu le sait. En combien de manières le démon la tentait ! Dieu le sait. Et ses peines du corps, nous les avons vues : cela faisait fendre le cœur. Maintenant, elle s'est paisiblement endormie dans le Seigneur et le possède. Après sa sainte mort, elle avait l'air endormie ; le sourire était sur ses lèvres, et nous ne pouvions nous lasser de la contempler. » M. Marty écrivait, de son côté : « Parmi les pertes douloureuses qu'a éprouvées jusqu'ici notre cher institut, celle de notre très aimable Sœur Fébronie est sans doute une des plus pénibles: elle soutenait la régularité par son zèle et par son exemple ; elle faisait fleurir l'instruction par son talent; elle était prudente, sage, modeste dans le conseil. Sous quelque rapport qu'on la considère, elle laisse après elle une odeur de suavité, et sa mémoire sera toujours parmi nous en bénédiction. Faisons de nécessité vertu en souffrant avec soumission aux décrets do Dieu, la privation de cette Sœur. Toutes les vertus qu'elle a prati(iuées en gouvernant en votre absence, devaient être le couronnement de sa vie, et celles par lesquelles elle a édilié toutes les Sœurs pendant sa

fardeau à votre satisfaction et à la mienne. Je suis persuadée que vous continuez toutes à le lui rendre léger, de manière à être plus consolée que fatiguée. Combien nous serions heureuses si, avec notre bonne Mère, nous nous donnions demain [fête de la Présentation de Notre-Dame) à Dieu sans réserve et sans le moindre partage. Les âmes qui ne refusent rien à Dieu, savent seules ce que c'est que de lui appartenir sans partage. Que cette expérience doit être douce ! Quand est-ce que nous la ferons? La fidélité dans les petites choses est un des plus grands moyens : prions notre père saint Joseph et nos saints Anges gardiens de nous l'obtenir. »

On voit que quelque chose de réguher commençait à s'établir à Livinhac : la clôture et le silence étaient observés ; l'école était en activité. Les contradictions étaient à peu près évanouies ; l'esprit de

maladie, devaient mettre le comble h ses mérites et lui ouvrir la porte du ciel. Quoiqu'elle n'ait passé que peu d'années sur la terre, nous pouvons dire qu'elle a beaucoup vécu. Par un combat de i^eu de temps, elle a gagné les palmes célestes. Elle n'est pas perdue pour nous -. dans son bonheur, elle n'oubliera pas cette Sainte-Famille qui languit encore dans ce pèlerinage ; elle ne manquera pas de s'intéresser pour ce cher institut dans lequel elle s'est sanctiliée et qui lui a fait mériter une couronne immortelle. Oh! combien elle se sent heureuse d'y avoir passé les années de sa jeunesse ! Combien elle bénit Dieu de l'y avoir appelée, et Jésus, Marie, Joseph de l'y avoir protégée et conduite jusqu'à son dernier soupir ! Il nous reste, à nous, d'offrir pour elle de très ferventes prières, bien assurés qu'elle nous les rendra avec usure. »

EMILIE ÔE RODAT. 293

charité et de condescendance de la Mère Emilie avait triomphé de toutes les oppositions ; elle disait même qu'elles n'avaient pas été bien vives et qu'elles naissaient seulement de Tétat de choses. « Vu de loin, écrivait-elle, cela semble de grandes contradictions. Pour nous, qui sommes sur les lieux, nous tournons tout en plaisanterie. » Ce qui entretenait surtout cette gaieté, c'était la paix dont jouissait toujours la Mère au milieu de ses fondations. Les tracas et les inquiétudes n'étaient rien auprès de ses peines intérieures. Aussi, malgré les ennuis les plus graves, se délectait-elle de cette quiétude de l'âme qu'elle goûtait si rarement. Les filles de l'Union d'ailleurs adoucissaient de leur mieux le travail qu'on avait entrepris auprès d'elles; elles se prêtaient à tout avec une déférence, une humihté, une générosité dont la Mère Emilie était émerveillée. Elles partageaient leur bien avec les nouvelles venues et ne voulaient plus en disposer sans permission. M. Marty admirait aussi cette abnégation. Après avoir donné une retraite aux Sœurs de Livinhac, il écrivait que leur couvent serait une occasion do bénédiction pour le pays d'alentour; il leur recommandait une fidélité scrupuleuse aux obligations des divers emplois, à la méditation, à l'humilité et surtout à la charité, le lien de la perfection, disait-il, qui doit de toutes former une seule âme. Il ne voulait pas qu'il y eut entre les Sœurs de l'Union, qu'il aimait, estimait et respectait, et nos

bonnes Sœurs de la Sainte-Famille, la moindre séparation de cœur ou d'estime. « Souvenez-vous, disait-il à ces dernières, qu'il existe entre vous et les Sœurs de l'Union un pacte, une société étroite et des engagements réciproques ; elles vous ont reçues dans leur maison ; elles ont été et veulent être encore vos bienfaitrices ; elles sont fondatrices dans l'institut de la Sainte-Famille. Les secours que vous en avez reçus, et que vous en recevrez tous les jours, vous obligent d'avoir pour elles des égards particuliers. Vous êtes les filles, elles sont les mères; vous devez les honorer et leur rendre en quelque sorte les devoirs de la piété filiale. Je pourrais vous représenter leurs vertus, leur humilité, leur simplicité; peut-être vous les proposer pour modèles, etc. »

Ces bonnes filles avaient en effet compris, malgré leurs répugnances, que leur mode dévie était moins parfait que celui de la Sainte-Famille. Celle à qui son âge en laissait la liberté, aspirait, avons-nous dit, à devenir, comme sœur Séraphine, une fille de Jésus, de Marie et de Joseph. La Mère Emihe mit quelque prudence à satisfaire son désir ; elle craignait d alarmer celles des Sœurs de l'Union qui tenaient davantage à leurs usages. Toutefois la charité qui vivait dans toutes les âmes eut bientôt dissipé les derniers scrupules. Cette jeune Sœur quitta bientôt Livinhac pour, à l'exemple de Soeur Séraphine do supérieure devenue postulante, se rendre à YiUefranche et y entreprendre le noviciat. On ne

EMILIE de' RODAT. 595

voulut pas les dispenser ni l'une ni l'autre de cette épreuve ; car, comme disait la Mère Emilie, du noviciat dépend la vie. Après six mois environ de séjour à Livinhac, la Mère Emilie voyant dans cette communauté un esprit unique, tout semblable à celui qui, à Aubin et à Yillefranche, dirigeait toutes les volontés vers un même but, songea à retourner à Yillefranche. Dans une lettre adressée à ses Sœurs quelques jours avant son départ, elle raconte Finstallation de la Mère qu'elle allait laisser à Livinhac : « Nous avons installé cette après-dînée notre chère Mère ***", qui était très peinée, mais néanmoins pas découragée. M. le curé nous a fait une exhortation : après nous avoir parlé du bonheur de ce jour qui donnait une supérieure à ce couvent naissant, il a beaucoup recommandé le respect, l'amour, la confiance et l'obéissance à l'égard de la nouvelle Mère. Il s'est adressé aux Sœurs de l'Union pour les y exhorter très particulièrement, leur disant qu'elles devaient s'y tenir obligées à l'égard de celle que le bon Dieu leur donnait aujourd'hui pour supérieure. Ces bonnes Sœurs avaient mis leurs habits des dimanches, et nous ont demandé des cierges pour faire la procession avec nous; elles m'ont demandé aussi d'aller à l'obédience tout comme nos Sœurs. J'ai été bien consolée de cette demande, et bien touchée quand j'ai vu notre chère ancienne Sœur Marie aux genoux de notre jeune Mère, qui en a été vivement émue. »

De retour à Villefranche, la Mère Emilie y trouva une grande peine. Des deux postulantes venues de Livinhac, il y en avait une qui semblait ne pas convenir à l'institut de la Sainte-Famille, et ne paraissait pas pouvoir se plier à sa règle de vie : c'était Séraphine. Pleine d'énergie et de dévouement, cette bonne et grande âme avait des singularités qu'on ne savait comment vaincre. Malgré sa bonne volonté, elle ne parvenait pas à se plier à la discipline. Elle eût souhaité faire son noviciat près de la Mère Emilie. La Vénérable, au milieu des embarras de la fondation de Livinhac, avait préféré l'écarter. 11 ne fallait pas que Séraphine entrât à la Sainte-Famille par attachement à la supérieure. On l'avait donc envoyée à Aubin. M. Marty la voulait à Villefranche. Là était le noviciat et la formation par conséquent devait être plus facile. Mais Séraphine tenait à retourner à Livinhac. Elle voulait revoir la Mère Emihe qui y était encore ; elle voulait aussi revoir sa maison. La Mère Emilie lui écrivit (7 octobre 1832) pour la décider à obéir et à renoncer à sa volonté.

« Ma très chère Sœur,

« Sous bien des rapports je désire votre retour à Livinhac. Vous êtes ma très chère fille autant que ma bien-aimée Sœur; j'aime de vous avoir auprès de moi, je serais toute contente de vous prendre avec moi à Villefranche, mais cette raison-là estelle suÊQsante pour vous faire revenir ici tandis que

EMILIE i)E RODAT. 297

notre bon el honoré Père vous a conseillé de partir? D'ailleurs je pense comme lui que le moyeu d'attirer une infinité de grâces sur vous est de ne pas hésiter à suivre la voix qui vous appelle. Croyezmoi, ma bien chère Sœur, prenez saint Matthieu pour votre modèle : s'il eût écouté toutes les réclamations de la nature et toutes les raisons qu'il aurait eues de retarder de suivre Notre-Seigneur, quel retard n'y aurait-il pas mis ! sans doute qu'il n'eût jamais été un des douze apôtres. Imitez-le, ma chère Sœur; partez pour Villefranche dès ma lettre reçue, ne balancez plus. Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité : il comptera tous vos sacrifices, il récompensera tous vos efforts, rien ne sera perdu. Mais, me direz-vous, les raisons que je vous donne pour revenir à Livinhac ne sont-elles pas bien bonnes ? Permettez-moi de vous dire que ce sont des prétextes que l'ennemi de tout bien nous fait croire être de bonnes raisons. Je me charge de tout, j'arrangerai tout pour le mieux et espérons que Dieu y donnera sa bénôdiclion. C'est lui qui a commencé Pœuvre, c'est lui qui la continuera et la conduira à sa perfection. Je le répète, ne tardez pas davantage : partez sous la protection de la Sainte- Famille, ne craignez rien, elle vous protégera. Comptez pour rien les frayeurs de la nature ainsi que les vaines pensées que le démon vous met dans l'esprit. Marchez tête baissée, guidée par l'inspiration divine et par le conseil de notre bon Père.

« Allons, ma chère Sœur, que j'aie la satisfaction d'apprendre que vous êtes toute à Dieu, qu'à mon arrivée à Villefranche je vous trouve prête à prendre le saint voile et que j'aie moi-même la consolation de le poser sur votre tête.

« C'est en vous souhaitant un si précieux avantage que je suis avec la plus tendre affection toute à vous dans les Saints Cœurs. »

Sérapliine obéit. Elle s'était rendue au noviciat dans les meilleures intentions du monde. Toutefois elle ne parut pas y faire des progrès. Était-elle donc appelée à une voie particulière ? Elle avait contracté, dans l'absence de direction où elle avait vécu jusqu'alors, des allures bizarres dont il importait et dont il était difficile de la dépouiller. Sa dévotion était profonde^ son dévouement absolu ; mais toutes sortes d'inspirations lui venaient au cœur, et elle ne savait les contenir. Si le soin d'une âme la préoccupait, elle se levait la nuit pour prier ou pour pratiquer certaines mortifications que son imagination lui conseillait, que son zèle embrassait, mais que l'obéissance n'eût pas toujours approuvées. Elle ressentait un attrait puissant vers les œuvres extérieures, elle voulait se donner et se dépenser, et son enthousiasme aurait oublié la clôture que l'institut de la Sainte-Famille honorait et observait d'une façon toute particulière. Si elle apprenait le fâcheux état des âmes dans une paroisse, elle se sentait pressée

EMILIE DE RODAT. ^299

d'y courir : elle demandait, elle suppliait qu'on l'y laissât aller. Elle tenait cependant à l'institut de la Sainte-Famille : elle s'y complaisait: il lui semblait qu'elle y était à sa place ; elle n'éprouvait plus cette inquiétude et ce besoin de rechercher le heu où elle devait être, qu'elle avait ressentis autrefois. La Mère Emilie, de son côté, reconnaissait la grandeur de cette âme, l'amour qui la dévorait, son besoin de sacrifice et son dévouement. On savait à la Sainte-Famille tout ce qu'on devait à Séraphinc : on admirait son abnégation et Tesprit d'humilité qui de supérieure l'avait fait devenir postulante. Cependant, lorsqu'il s'agit de décider sur sa vocation et de prendre une détermination au sujet de la vèture, la Mère Emilie et les Sœurs capitulantes se refusèrent à admettre Séraphine au nombre des rehgieuses de la Sainte-Famille. L'admirable fille supporta ce refus avec une véritable humilité : elle ne se rebuta pas; elle attendit, confiant au bon Dieu le désir qu'elle avait de se donner à lui et de le servir au sein de l'institut, qui refusait de la recevoir.

On verra comment le bon Dieu répondit aux pressants désirs de Séraphine, et comment il avait introduit lui-même cette grande âme à la Sainte- Famille pour y faire une œuvre à laquelle la Mère Emihe ne songeait point, et qui devait compléter et développer sa petite fondation.

Page 1