CHAPITRE XVII
La Rède.
L'Église a réuni les conseils évangéliques dans quatre codes qu'on appelle les Grandes Règles : ce sont celles de saint Basile, de saint Augustin, de saint Benoît et de saint François. Elles sont dans le champ de l'Église comme des arbres bienfaisants donnant toujours aux générations des hommes le fruit de la sagesse. La sève puissante qui circule dans ces troncs séculaires nourrit toutes les greffes que peut y enter l'esprit de renoncement et de pauvreté. Ces greffes varient selon le besoin des temps, l'inspiration des hommes et le but qu'ils se proposent. La petite greffe de la Sainte-Famille, que M. Marty soignait avec tant d'amour, était placée sur l'arbre de saint Augustin. Des quatre également chers à l'Église, c'est plus fécond et, au dire de saint François de Sales, celui où se remarque la plus grande diversité de feuillage. La règle de saint
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Augustin, en effet, ne comprend qu'un exposé des principes fondamentaux de la vie religieuse. « Aucune forme de gouvernement n'y est tracée, aucune observance n'y est prescrite, sauf la communauté des biens, la prière, la frugalité, la vigilance sur les sens, la correction mutuelle des défauts, l'obéissance au supérieur, et, par-dessus tout, la charité (1). » A ces principes fondamentaux, chacune des congrégations qui pratiquent cette règle a ajouté des prescriptions adaptées à la fin particulière qu'elle se propose, tout en poursuivant les fins générales de la gloire de Dieu, du renoncement à soi-même et du soulagement du prochain, qui sont toutes comprises dans le mot de charité. Ces règlements, propres à chaque institut, s'appellent les Constitutions. Saint François de Sales expHque aux religieuses de la Visitation que la règle est le chemin que doivent suivre les âmes consacrées à Dieu, et que les Constitutions sont des marques mises en ce chemin, afin qu'on le sache mieux tenir ; « car, continue l'aimable saint, les règles des religions proposent les moyens de se perfectionner au service de Dieu, et les Constitutions montrent la façon avec laquelle il les faut employer; comme par exemple, la règle commande qu'on vaque soigneusement aux prières, et les Constitutions particularisent le temps, la quantité et la qualité des prières
(1) Rohrbacher, Histoire de l'Église, tome XVII.
qu'il faut faire. La règle ordonne qu'on ne regarde pas indiscrètement, et les Constitutions enseignent, comme pour exécuter cette règle, qu'il faut tenir la vue basse et le voile sur le visage, de sorte que, pour le dire en un mot, la règle enseigne ce qu'il faut faire, et les Constitutions comme il faut le faire. »
Dans ce double enseignement, il n'y a rien d'arbitraire : on n'a pas d'exemple, dans l'Eglise, de règles inventées de prime abord : toutes ont eu pour but de constater ce qui existait déjà et d'en assurer la pratique à l'avenir. Elles sont le fruit de l'expérience et non pas de l'imagination : la règle même que saint Pacôme reçut d'un ange, ne faisait que résumer et confirmer les usages des solitaires d'Orient et sanctionner le mode de vie que Palémon avait enseigné au saint fondateur. Sans doute, on a vu les législateurs de nos jours procéder d'une autre façon, et le droit d'invention leur est particulièrement cber; mais l'Eglise, même au xlx" siècle, ne veut point changer ses errements. M. Marty, pour donner des Constitutions aux Sœurs de la Sainte- Famille, attendit que l'expérience eût sanctionné ou réformé les usages qu'elles mettaient en pratique. Il s'appliquait à discerner parmi leurs coutumes celles qui menaient le plus sûrement au but que la Vénérable Mère avait voulu atteindre. Il songeait devant Dieu, tous les jours, au bien qui se faisait et au mieux qui pouvait se faire. Dans cette méditation continuelle, son cœur était inondé d'amour, de
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reconnaissance et de tous ces sentiments délicieux que répandent dans le cœur de l'homine l'union avec Jésus-Christ, le souci du salut du prochain et la connaissance des voies de la miséricorde divine. On sait combien M. Marty aimait la Sainte-Famille. C'était son œuvre, une œuvre manifestement bénie. Se pourrait-il qu'une âme chrétienne ne comprît pas l'attendrissement et la reconnaissance qu'une telle pensée excitait dans le cœur du fondateur ? lia fait passer quelque chose de son allégresse dans les constitutions de la Sainte-Famille. Un souffle y circule, qui est comme l'écho des sentiments de joie et d'humilité qu'excitent les communications du Seigneur. Le ton est grave, attendri el paisible. Ce législateur est plein d'amour; il voulait que dans le gouvernement de la Sainte-Famille la douceur tempérât même le langage de la loi. La loi commande sans doute, mais la loi de la Sainte-Famille, comme toute loi chrétienne, persuade, éclaire et fortifie. Elle est l'expression d'un cœur paternel, jaloux de la perfection des enfants et heureux de leurs efïbrts. Elle insiste sur la dignité et Texcellence de la vocation. « Appelées par le privilège d'une vocation spéciale à se réunir sous le nom de Sœurs de la Sainte-Famille, dit-elle, toutes les personnes qui composent cotte communauté doivent se mettre sans cesse devant les yeux et reconuaitro, par le sentiment le plus intime, l'honneur et le bonheur de l'état qu'elles ont embrassé. Elles ne peuvent
s'en faire une trop grande idée, ni trop apprécier cette faveur singulière d'avoir été admises au service, dans la compagnie et dans la sainte familiarité de Jésus, de Marie et de Joseph. Y a-t-il, en effet, sur la terre un sort plus désirable? Peut-on être plus près de la source des grâces, plus à portée de cueillir les fruits de l'Incarnation et de la Rédemption, et, en un mot, d'assurer son salut éternel que dans ce divin commerce de chaque jour avec la Trinité de la terre, image vivante de la Trinité du Ciel ? Aussi la reconnaissance pour un aussi grand bienfait de la miséricorde de Dieu est le premier caractère que doit avoir la dévotion des Sœurs envers la sainte Famille?... » Le second caractère de cette dévotion est le respect et l'amour. Qu'y a-t-il de plus respectable et de plus aimable que Jésus, Marie et Joseph ? s'écrie encore le pieux fondateur; et il recommande à ses filles de s'efforcer de pénétrer dans la connaissance des liens mystérieux qui unissent Jésus, la sainte Vierge et saint Joseph ; de travailler à acquérir l'intelligence de leur merveilleux et commun ministère dans l'exécution des desseins de Dieu; de méditer sur la façon ineffable dont Marie et Joseph ont coopéré aux mystères de l'Incarnation et à ses suites, sur l'excellence de leurs mérites et de la faveur qu'ils daignent accorder aux personnes consacrées à leur service, auxquelles ils veulent bien comme tenir heu de père, de mère et de parents sur la terre. Pour arri-
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ver fices connaissances sublimes, l'étude, la piété, la méditation seront employées tout à la fois. Toutes les Sœurs honoreront donc la sainte Famille intérieurement, en se souvenant qu'elles lui sont consacrées par leur profession religieuse, en lui dédiant et unissant à ses mérites leurs prières, leurs confessions, leurs communions, toutes les actions de leur vie et surtout leur passage du temps à l'éternité. Elles honoreront extérieurement la sainte Famille, en ne prononçant toujours qu'avec un respect filial les saints et doux noms de Jésus, Marie Joseph, qui doivent être comme du miel dans leur bouche. Elles considéreront les images des membres de la sainte Famille avec un esprit de foi et d'amour : elles- s'apphqueront à connaître leur vie et leur précieuse mort, les saints qui les ont spécialement honorés, ce qu'ils ont dit ou écrit à leur sujet, et elles aimeront à en faire le texte de leurs entretiens.
Le respect et l'amour produisent la confiance : les Sœurs de la Sainte-Famille auront une confiance sans bornes dans le Sacré-Cœur de Jésus et dans SCS mérites infinis, dans la charité inépuisable de ce Pasteur des âmes, qui a dit : « Je connais mes brebis, elles me connaissent, et personne ne peut les ravir de mes mains; » dans la tendresse de cette mère de miséricorde que nous appelons avec l'Eglise notre vie, notre douceur et notre espérance, et qui ne peut essuyer aucun refus de son
divin flls; dans l'assistance de saint Joseph, qui fut le chef temporel de la sainte Famille, et qui est le patron de la vie spirituelle cachée et mortifiée, le protecteur des âmes éprouvées par des peines intérieures et le patron de la bonne mort.
Dans ces pensées dévotes et affectueuses se trouvent indiqués le but, la vie et l'inspiration de l'institut. La règle insiste sur cette dévotion, dont le dernier effort sera de retracer quelque ombre de la vie merveilleuse de Nazareth. C'est dans le commerce avec les personnes qui habitent la sainte maison que les Sœurs peuvent puiser la force d'accomplir leur vocation. La règle les encourage à s'associer souvent en esprit aux vicissitudes, à la paix et aux travaux de la sainte Famille, à visiter les lieux où elle a vécu, à pénétrer dans sa familiarité. Toutes les vertus trouvaient leur abri dans cet intérieur, M. Marty les énumère, et il en parle avec une grâce capable de les faire aimer. Il en montre l'importance; il en indique le fondement ; il en marque les résultats : la vie commune ne subsiste que par la pratique des vertus chrétiennes : si une seule venait à manquer, le désordre serait dans la congrégation. « Salomon nous avertit, dans le livre de l'Ecclésiaste, qu'il y a un temps de parler et un temps de se taire. Le Seigneur veut que chacun de nous soit prompt dans l'obéissance, prompt dans ses ouvrages, prompt à écouter; mais il veut que nous soyons lents à parler. David avait mis un frein
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à sa langue, et s'abstenait même de dire de bonnes choses quand il n'était pas à propos de parler. Le silence, dit Gassiodore, est un préservatif de beaucoup d'erreurs et de péchés qui se commettent si aisément dans le discours; il prévient ou étouffe par une sainte modération les altercations et les disputes; il est la marque d'une sagesse peu commune; il donne plus de grâce et d'intérêt aux paroles et leur sert d'assaisonnement ; il nourrit les bonnes pensées, mûrit les sentiments de la piété, empêche la dissipation, conserve la présence d'esprit et favorise les progrès de l'intelligence; il donne le goût aux choses spirituelles, accroît la facilité de méditer et de prier, unit à Dieu par le recueillement, rend l'âme attentive à sa voix, qui se fait entendre dans le secret, et lui attire des grâces particulières; il procure enfin la paix intérieure, et remplit le cœur d'une joie céleste que le monde ne connaît pas. Ayons donc recours sans balancer à ce souverain remède, abreuvons-nous d'une liqueur si salutaire, et puisque nous savons que les saints ont trouvé dans la pratique du silence un si grand moyen d'avancer dans la perfection, ne jugeons pas digne de notre estime ou de nos désirs une hberté de parler qui ne connaisse point de bornes.
« L'obligation au silence est renfermée dans la consécration qu'on fait à Dieu de soi-même par les vœux de la religion. Peut-on réunir un saint commerce avec Dieu et un commerce profane avec les
créatures? Peut-on parler familièrement à Dieu si on ne s'abstient pas de parler avec les hommes ? Et à quoi sert, dit saint Grégoire, la solitude du corps si elle n'est pas accompagnée de la solitude intérieure? Le silence nous est recommandé en plusieurs endroits des saintes Écritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui était le Verbe, c'est-à-dire la parole même de Dieu, a parlé peu dans son enfance, dans sa vie et dans sa passion : il s'est tu devant Hérode et devant Pilate. Nous ne lisons pas dans l'Évangile que la sainte Vierge ait parlé plus de quatre fois (c'est la remarque de saint Bernard), encore a-t-elle parlé avec une sobriété admirable. Saint Jean-Baptiste, modèle de la vie solitaire, a passé les trente premières années de sa vie dans le silence du désert. Mais sans parler des anachorètes, tous les patriarches de la vie religieuse ou cénobitique, c'est-à-dire commune, saint Pacôme en Egypte, saint Basile chez les Grecs, saint Benoît chez les Latins, ont fait du silence le fondement de leurs règles, tant ils étaient pénétrés de cette maxime de l'Esprit- Saint, qu'on ne peut parler beaucoup sans pécher, et que celui qui garde sa langue garde son âme. »
Ainsi parle le législateur de la congrégation de la Sainte-Famille. C'est un maître de la vie spirituelle : il cherche à convaincre et veut surtout faire aimer la loi qu'il formule. Écoutons-le sur l'orgueil, la vanité et l'humihté :
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(( L'orgueil est une erreur, la vanité est un mensonge.
« L'an et l'autre naît d'un amour-propre aveugle et désordonné.
« L'erreur de l'orgueil est dans l'estime que nous faisons de nous-mêmes en nous séparant de Dieu, en nous appropriant ses dons ; erreur très coupable, puisqu'elle est une injustice, une ingratitude et une trahison.
« La vanité est un mensonge, parce qu'elle est une ostentation ou de qualités apparentes qu'on n'a pas réellement, ou de qualités réelles dont on s'attribue la propriété ou l'honneur.
« Par l'oro-ueil on se croit grand, digne d'admiration ou d'honneur; par la vanité on cherche à le faire croire.
« L'humilité, qui est opposée à ces vices, consiste dans la connaissance et le mépris de soi-même...
« L'humihté est le sol dans lequel les vertus sont plantées, poussent leurs racines, croissent, se consolident et portent des fruits ; tandis que l'orgueil est un sol aride dans lequel rien ne croît ou dans lequel, du moins, les plantes sèchent bientôt, parce qu'elles n'ont point de sève.
« L'humilité vraie ne demande ni ne désire aucune prérogative : elle aime, selon la maxime de l'Imitation do Jésus-Christ, à être ignorée et comptée pour rien dans le monde. Elle se supporte ellemême en se méprisant; et considère avec paix,
quoique avec conviction, ses propres défauts. Pour ceux des autres, semblable à la charité dont elle est la compagne inséparable, elle n'a garde de s'en occuper ; si elle les voit, elle les souffre sans blâme, sans critique, sans mésestime et sans se comparer au prochain pour s'en prévaloir ; elle se résigne non seulement à l'oubh, mais à toutes les préférences que d'autres peuvent obtenir sur elle, au mépris, à l'humiliation, à la censure, à l'outrage, se sentant même honorée et joyeuse de porter l'opprobre de Jésus-Christ. Une Sœur qui veut établir le royaume de Dieu en elle-même, s'appliquera donc à pratiquer l'humilité de toutes manières et dans tous les moments de sa vie. Alors son cœur ressemblera à une terre bonne et bien cultivée, dans laquelle les pierres, les ronces et les épines n'étouffent pas la semence, et où le grain produit soixante et même cent pour un. »
En dissertant ainsi sur les vertus et sur les vices de la nature humaine, M. Marty rencontre plus d'une fois des tableaux d'une finesse et d'une délicatesse exquises, qui sont des études morales d'une grande vérité : ce L'empressement, dit-il, est un excès de vivacité dans le désir, la volonté ou l'action. Il produit des mouvements impatients, inconsidérés, téméraires et turbulents; il est contraire à la paix de l'âme, à la vertu de tempérance, à l'esprit d'ordre, à la douceur et à l'humilité. Il provient de l'amour-proprc, de la paresse, de la présomption,
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d'un caractère ardent et impétueux. Une âme empressée est sujette à rinconstance et à l'inégalité. La réflexion suivant en elle la détermination au lieu de la précéder^ l'oblige souvent à se rétracter et à se contredire ; ce qui l'expose à être désapprouvée ou reprise, la jette dans des états de tristesse ou d'humeur.
« L'empressement vient aussi d'une imagination trop vive et d'une espèce de sensibilité qui rend l'âme faible, susceptible d'impressions qui l'afïectent profondément, qui la dominent et d'après lesquelles elle forme ses jugements, d'où il arrive qu'elle se prévient facilement et qu'elle revient difficilement de ses préventions. Saint François de Sales dit de l'empressement que c'est la mère imperfection de toutes les imperfections, tant il le reconnaît fécond en mauvais effets. Il est bon toutefois d'observer que toutes les causes dont nous venons de parler ne concourent pas toujours à produire l'empressement : ce qui fait qu'il y a plusieurs degrés dans ce vice ; car il est plus ou moins vif, selon qu'il procède de plus ou moins de causes. »
Certainement, en écrivant ce fragment et tant d'autres de même qualité, qui abondent dans les Constitutions de la Sainte-Famille, M. Marty ne sengeait à aucune prétention littéraire : trouveraiton cependant rien de plus achevé dans nos plus célèbres moralistes? Tout ici s'accorde et se fond dans une grâce charmante. La vérité luit et reluit
au milieu de ce langage, et la parfaite appropriation des termes la montre et la découvre dans toute son exquise délicatesse. C'est dans la méditation de l'Évangile, dans la contemplation des mystères de Dieu et de la correspondance des âmes, que M. Marty avait acquis cette limpidité de style, ces allures franches et de bon goût, cette pénétration de regard saisissant, pour ainsi dire, les fibres les plus ténues du cœur humain, et démêlant toutes les conséquences de l'observation ou de l'oubU des vertus essentielles à la vie religieuse.
« L^'ordre exactement maintenu fait le charme de la vie commune ; il est le conservateur des maisons religieuses, parce qu'il y entretient la discipline, l'édification mutuelle et l'esprit de ferveur. Il est pour chaque Sœur un moyen d'acquérir beaucoup de mérites devant Dieu, qui, dans les saintes Écritures, place le soin de disposer sagement ses occupations à côté des œuvres de miséricorde. Chaque Sœur se fera donc un devoir de s'acquitter dihgemment et joyeusement de toutes les fonctions qui lui seront confiées, n'écoutant pas les répugnances qu'elle y aurait et ne prenant pas son goût pour règle de ses actions, les animant toutes par un esprit de foi et d'obéissance, par l'intention de plaire à Dieu, se reprochant devant lui les moindres manquements, quoique sans scrupule...
« Une des choses qui contribuent le plus à l'ordre commun, à l'édification réciproque et à la régu-
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larité, c'est sans contredit rassiduité et la ponctualité. Ces deux vertus sont essentiellement liées ensemble et toutes deux filles de l'obéissance... Une Sœur diligente et qui aime ses devoirs ne se contentera pas de ne point manquer aux exercices, mais elle aura soin de s'y trouver toujours au commencement. L'assiduité et la ponctualité des Sœurs, si elle était constamment et généralement observée, attirerait sur l'institut une bénédiction perpétuelle et offrirait un spectacle d'ordre qui le rendrait aimable au dedans, et édifiant et respectable au dehors. Les Sœurs ferventes et dociles, qui portent fidèlement le joug du Soigneur, sous lequel elles ont courbé leur tète, le joug de leur profession, et que le voile qui les couvre ne cesse de leur rappeler, le trouvent doux et léger. Mais quand on le traîne au lieu de le porter, ce joug fatigue et embarrasse. Alors la vie religieuse n'a plus d'attrait, et le goût des choses de Dieu diminue de plus en plus.» C'est la remarque de l'Imitation de Jésus-Christ : Religiosus fervidus omnia bene portât et capit qux illi juhentur. Religiosus negligens et tepidus habet tribiilationem super tribulationem, ex omni parte patitur angustiam. C'est une vérité commune. Elle s'applique surtout aux instituts qui font une profession plus spéciale de pauvreté. La Vénérable Mère Emilie aimait cette vertu d'une façon incomparable, on le sait. Son âme paraissait touchée de cet attrait qui avait conquis saint François d'Assise,
dont le cœur était éperdu d'amour pour la sainte pauvreté. La Mère Emilie considérait cette vertu comme la mère de beaucoup d'autres. Dans cette génération merveilleuse, riiumilité,la mortification, la confiance en Dieu ont, en effet, leurs racines dans les pratiques de la pauvreté et y trouvent leur perfection. M. Marty n'avait garde de l'ignorer. 11 entrait dans les pensées de la Mère et en tout se contentait de chercher à démêler sur elles les vues de la Providence et à y concourir. Il admit donc les Sœurs de la Sainte-Famille à une pratique austère de la pauvreté. Elle doit briller dans leurs personnes, reluire dans leurs habitations. Point de tapisseries, même en papier, dans les maisons de la Sainte-Famille : des étoffes grossières pour habillement; une vaisselle commune, une nourriture frugale, des lits où la mollesse ne peut trouver son compte, sont le partage des Sœurs de la Sainte- Famille : aucune vanité, aucun luxe, aucune superfluité dans leur ameublement. « Les Sœurs, disent les Constitutions, ne doivent pas rechercher ni désirer l'aisance au sein de la pauvreté. Gehe-ci ne serait pas une vertu d'un grand prix si elle n'était accompagnée de la privation de beaucoup de commodités et de bien des choses que le monde estime nécessaires. La pauvreté réelle, les soulîran. ces et la mortification des sens qu'elle entraîne, une existence dure et étroite: telle est la dot des épouses du divin Agneau. Elles doivent pouvoir dire avec
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l'Apôtre : Je suis attachée à la croix de Jésus- Christ; le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Leur jouissance n'est ni ne peut être icibas. C'est par le sacrifice qu'elles font des satisfactions corporelles, qu'elles achètent les consolations spirituelles et le royaume du ciel. Quel honneur pour elles d'avoir été appelées à ressembler à ce Dieu qui, étant riche, s'est rendu pauvre et indigent pour l'amour de nous ! à ce Fils de l'homme qui, tandis que les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, n'a point où reposer sa tête ! Nos Sœurs ne se contenteront donc pas de pratiquer l'extérieur de la pauvreté, elles s'apphqueront à l'aimer et à la chérir de plus en plus, comme leur trésor et leur héritage, détruisant en elles, avec le secours de la grâce, toute affection et tout désir d'avoir et de posséder, rejetant fidèlement toute tentation contraire à cette pauvreté intérieure. » Ce ne sont pas seulement les Sœurs qui doivent être pauvres, il faut que la communauté le soit aussi ; les religieuses doivent pratiquer le détachement non-seulement pour elles-mêmes, mais aussi au nom de la communauté. « Un attachement excessif aux intérêts temporels de la communauté ne serait pas conforme à l'esprit de pauvreté. Les Sœurs veilleront à s'en défendre spécialement dans le travail et les ouvrages qu'elles font pour procurer à la maison quelque profit ; dans les achats et dans les ventes, ne s'appliquant pas à vendre cher ni àache-
ter bon marché ; dans le soin qu'elles mettent à épargner, ménager ou conserver ce qui appartient à la communauté. 11 n'arrive que trop souvent qu'on manque à l'esprit de pauvreté en croyant agir par cet esprit. On s'y conforme bien davantage par la générosité et le désintéressement que par la crainte de perdre; et la négligence par laquelle on laisserait périr certains petits objets y est bien moins contraire que l'avarice. » La Mère Emilie insistait sur ce point de la règle. Elle en voulait Tobservation rigoureuse de la part surtout des Sœurs chargées, par leur emploi, de veiller aux intérêts de la congrégation. « La pauvreté, disent encore les Constitutions, exige de l'économe, de la dépensière et de toute autre Sœur préposée ou subalterne, d'user de tout avec sobriété et ménagement, quoique d'une manière libre et aisée, exempte de scrupule et d'anxiété. » La Mère Emilie tenait beaucoup à cette liberté. Un jour, une économe se mettait trop en peine de la grande dépense de sucre qu'on faisait dans la maison : « Pour apprendre le détachement, lui dit la Mère, vous en achèterez, par mois, jusqu'à nouvel ordre, le double de ce que vous achetez présentement! » Elle. donnait un jour, à une économe, pour règle de conduite, les avis suivants : « Je crains pour vous la dissipation qu'entraîne l'emploi qui vous est confié. Veillez bien sur vousmême, afin de ne pas vous laisser aller à des préoccupations et à des sollicitudes qui n'aboutiraient
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qu'à VOUS fatiguer et à vous faire perdre l'esprit intérieur. Soyez très fidèle à vos exercices de piété. Vous avez d'autant plus besoin de prier et d'élever fréquemment votre esprit vers Dieu, que tout, dans votre emploi, vous portera aux objets matériels. Efforcez-vous de conserver toujours le recueillement au milieu des plus grandes distractions. Vous devez vous regarder comme la mère et la servante do toutes vos Sœurs; vous devez vous estimer heureuse de leur donner les choses qui leur sont nécessaires et de leur rendre tous les services dont elles ont besoin. Vous devez veiller, avec beaucoup de soin, aux intérêts de la communauté et éviter, avec la plus grande attention, les dépenses inutiles; mais vous ne devez jamais vous inquiéter au sujet du temporel. Pourvu que vous ayez toujours en vue la gloire de Dieu, que vous fassiez bien votre devoir et que vous obéissiez, vous êtes sûre que le bon Dieu bénira votre emploi. »
Les Constitutions s'expriment à peu près dans les mêmes termes : « Si les Sœurs de la Sainte-Famille vivent de la foi, disent-elles, si elles font peu de cas des ressources humaines, si elles s'abandonnent entièrement à la conduite de Jésus, de Marie et de Joseph, ne songeant qu'à éviter ce qui leur déplaît, elles n'auront rien à craindre ni pour l'institut ni pour elles-mêmes : rien ni du monde, ni de la nature, ni du démon; rien, enfin, ni à la vie, ni à la mort. » Ces paroles ravissaient et transportaient la
Mère Emilie. Elle savourait encore particulièrement cette recommandation : « Ce n'est pas assez, pour les Sœurs de la Sainte-Famille, de ne pas aimer le monde et de n'avoir ni désir ni regret pour tout ce qu'il renferme. Elles doivent encore le haïr et le mépriser avec toutes ses richesses, ses commodités, son luxe et ses vanités, afin que, par un entier renoncement à ce mauvais maître, elles puissent s'attacher parfaitement à Dieu et ne servir réellement que Dieu seul. »
Dans cet ordre d'idées, M. Marty n'avait pas à presser : il avait plutôt à retenir. Il ne voulait pas que la Mère Emilie courût aussi loin que son attrait l'eût emportée peut-être dans cette voie du dédain de la prudence humaine et du mépris de ses ressources. Bien que le cloître et la vocation au service de Dieu soient le partage des âmes privilégiées, il y a cependant encore pour elles une voie ordinaire et commune qu'il n'est pas toujours permis de quitter impunément. Parmi les privilégiées, la Mère Emihe avait une place à part, et son partage ne pouvait être celui de toutes ses filles. Elle comprenait que bien des choses qu'elle avait voulu pratiquer dans les commencements, n'était point le fait d'une congrégation. La règle allait aussi loin que le zèle pouvait prétendre. Une existence dure et étroite, n'accordant rien aux satisfactions de la chair, est un point suflisant de perfection. Les congrégations, comme les individus, ne doivent pas rechercher les
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voies extraordinaires. C'est Dieu qui y conduit les âmes de son choix; ce n'est pas aux âmes à faire élection en cette matière. Il faut réprimer l'essor téméraire de celles qui voudraient s'y porter d'ellesmêmes, et il en est presque, sur ce point, des choses temporelles comme des spirituelles. La Providence vient en aide quand tous les efforts humains ont été tentés. Elle ne veut pas qu'on compte sur son intervention pour se dispenser des règles de la prudence humaine et des devoirs qu'elle impose. Aussi, tout en s'appliquant à garder son cœur détaché des affaires de la terre, et sans inquiétude sur leurs conséquences, la Mère Émihe voulait remplii' les devoirs d'une honne mère de famille; elle veillait avec solhcitude aux intérêts de la congrégation ; les Constitutions lui en faisaient un devoir : «. Que la Mère, disent-elles, voie de temps en temps les comptes de l'économe et prenne connaissance des affaires temporelles. » Elle doit même en parler aux hommes de loi qui ont sa confiance, et se conduire selon leurs avis.
D'après cette analyse des Constitutions données par M. Marty, on voit que dans la congrégation de la Sainte-Famille, tout repose sur la supérieure. « Comme l'âme et le cœur répandent le mouvement et l'action dans toutes les parties du corps, ainsi la supérieure doit animer de sa charité, de son soin et de son exemple toute la maison. Elle est l'organe de la sainte volonté de Dieu à l'égard des Sœurs,
leur ange tutélaire, l'instrumeiit dont Jésus-Christ daigne se servir pour établir et maintenir son règne parmi elles. L'autorité dont elle est investie est un talent que Dieu a mis entre ses mains pour assurer sa plus grande gloire et le salut d'un grand nombre d'âmes. Sa charge est pesante, ses fonctions sont pénibles, ses devoirs multipHés; mais aussi de grandes lumières, des grâces singulières sont attachées à son état. Quelle gloire n'attend pas, dans le ciel, une supérieure diligente et fidèle, puisque l'Esprit-Saint nous assure que ceux qui enseignent à plusieurs la pratique de la justice, brilleront comme des étoiles pendant toute l'éternité! »
Ces promesses de gloire, ces dons de grâce que la règle rappelait à la supérieure, sont, il est vrai, accompagnés dans cette vie de toutes sortes de tribulations. On sait combien ces dernières étaient peu ménagées à la Mère Emilie. A son titre de supérieure, elle joignait celui de fondatrice; elle avait ainsi une double raison de souffrances. Il est difficile de croire que M. Marty n'ait pas songé un peu à l'état particulier de cette Mère et aux contradictions auxquelles son œuvre avait été en butte lorsque, retraçant les devoirs d'une supérieure, il ajoutait : c( Si elle rencontre des peines, elle s'efforcera de les supporter, quelles qu'elles soient, par une charité généreuse et pour l'amour de Jésus-Christ; il a vouhi que les âmes, pour qui il avait une affection spéciale et de qui il était le plus aimé, saint
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Jean, la sainte Vierge et à sa suite quelques autres saintes femmes approchassent le plus près de sa croix au temps de sa passion. Le véritable amour de Dieu, qui ne consiste pas dans une affection sensible, mais dans une entière détermination à accomplir toutes ses volontés, fera surmonter les tribulations et renverser les obstacles que l'adversaire do tout bien ne manquera pas de susciter... Qu'elle {la supérieure) persévère seulement avec confiance, qu'elle méprise les terreurs de Satan, qui ne peut faire que du bruit; qu'elle attende patiemment le Seigneur! s'il semble s'éloigner d'elle et l'abandonner à sa faiblesse, ce ne sont là que des apparences, des tentations que Dieu permet pour l'éprouver, pour l'instruire et pour l'épurer comme l'or dans le creuset. Si l'Epoux s'absente, il reviendra; il a coutume d'en user ainsi. C'est une loi qu'il nous est avantageux de connaître, afin que, si nous nous trouvons dans les traverses et dans les obscurités, précisément et plus que jamais quand nous entreprenons une bonne œuvre ot qu'elle commence à s'établir, nous regardions cet état do choses comme unebonne marque, bien loin de laisser abattre notre courage. Si le monde ajoute son opposition aux efforts du démon, que Jésus-Christ appelle le prince du monde, et dont saint Jean a dit qu'il était entièrement plongé dans le mal ; si l'on voit même des personnes qui font profession de piété, et jusqu'à des ecclésiastiques, se laisser entraîner à l'esprit de
censure par préoccupation et par erreur, juger et prononcer selon les vues de la prudence humaine que l'établissement ne peut se soutenir, et autres choses semblables, la supérieure doit, sans juger ni mépriser personne, fermer l'oreille à tous ces discours, les écarter de l'oreille des Sœurs et n'écouter que cette parole de Jésus-Christ : Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. Si vous étiez du monde, disait le Sauveur à ses disciples, le monde aimerait ce qui lui appartient; mais vous n'êtes pas du monde, et c'est pour cela que le monde vous hait. Si nous faisions l'œuvre du démon, nous n'en serions pas inquiétés : si donc il nous suscite des tribulations, c'est parce que nous travaillons à l'œuvre de Dieu. »
En hsant ce passage de la règle, il faut bien reconnaître que dans toutes ses entreprises et au miheu des contradictions, la Vénérable n'a jamais été conduite par ses vues particuHères et son propre jugement; sa persévérance n'allait, comme nous le verrons, qu'à obéir aux volontés de son supérieur et à exécuter les prescriptions de la règle. A la Sainte-Famille, l'obéissance est le mobile de tout. Elle est l'essence même de la vie religieuse, disent les Constitutions; et le modèle proposé aux Sœurs est Jésus-Christ obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. Les bénéfices de l'obéissance sont grands. Elle procure la paix, la joie et la lumière; elle apaise les troubles de la conscience; corrige les
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défauts, subjugue les passions, rend le salut facile et fait avancer à grands pas dans les voies de la perfection, puisqu'elle affermit dans riiumilité et produit l'abnégation de soi-même. Pour être vraie, ^'obéissance doit être respectueuse, généreuse et sans réserve, simple, sans réplique ni murmure intérieur ou extérieur, prompte, aveugle, soutenue et persévérante, c'est-à-dire qu'il faut obéir en toutes choses et en toutes circonstances, sans raisonner ni même réfléchir sur la justice, la convenance ou l'utilité du commandement. « Le sacrifice de sa volonté propre, dit la règle, ne serait pas d'un grand mérite aux yeux de Dieu, s'il n'était uni au sacrifice du jugement. La vraie obéissance exige l'un et l'autre. N'obéir volontiers qu'autant que l'ordre paraît juste, c'est obéir à sa propre raison, c'est-à-dire à soi-même. » Or les Constitutions des familles rehgieuses repoussent cette indépendance et cette souveraineté delà raison, que les hommes du xix'^ siècle exaltent par-dessus tout. Le pape saint Grégoire disait que celui qui a appris à obéir ne sait point juger. « Quand on obéit pour Dieu et selon Dieu, disaient encore les Constitutions de la Sainte- Famille, on ne discute pas les motifs du commandement, on n'examine pas le degré de son importance, on s'attache seulement au mérite de l'obéissance elle-même. » Ce mérite, inconnu aux esprits de nos jours, sert de base aux familles rehgieuses. L'autorité de la supérieure y acquiert une puissance
et une force incomparables. La Mère tient véritablement la place de Dieu : chacun de ses ordres est pour ses filles un signe certain de la volonté divine. Saint François de Sales, dont M. Marty empruntait les expressions, disait que la supérieure est l'organe du Saint-Esprit; en rendant compte à la Mère de leur intérieur, les religieuses de la Visitation se mettent à genoux ; et quand, par rencontre, la Mère les mortifie, dit le Saint, elles se mettent tout soudain à genoux pour recevoir cette correction nécessaire à leurs maladies. Les mêmes pratiques ont lieu à la Sainte-Famille.
Cette autorité, si entourée de respects et si prépondérante, n'a aucun contre-poids ; les législateurs des familles refigieuses n'ont jamais craint de la rendre tyrannique. Gomme elle puise sa force dans renseignement de l'Evangile, elle y trouve aussi sa responsabilité. « Ah ! s^écriait M""^ deTrenquelléon, représentons-nous les paroles de notre juge : Rendez-moi compte de votre administration ! w Les Constitutions donnent les règles qui doivent rendre cette administration salutaire et profitable. « Le gouvernement d'une communauté religieuse serait sans doute bien diificile, pour ne pas dire impossible, si la Mère était privée de la confiance des Sœurs. Tout alors devrait se mener par autorité, et rien par persuasion. Le gouvernement ressemblerait à une mécanique qui, bien que munie de tous ses ressorts, ne peut produire son effet qu'en triomphant de la
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résistance des frottements par la force du poids. La confiance est Thuile adoucissante qui, détrempant les ressorts, les fait jouer avec facilité et sans bruit. La supérieure doit donc regarder comme un devoir important le soin de s'attirer la confiance de toutes les Sœurs. Par ce moyen, elle gagnera les cœurs; les cœurs gagneront les volontés, et l'obéissance devenant agréable aux Sœurs, elle l'obtiendra plus sûrement et plus promptement. » Cette confiance, que la Mère doit obtenir, est toute surnaturelle ; pour l'acquérir, la Mère n'a qu'à marcher dans les voies de la mortification, du renoncement et de la charité où elle conduit ses filles. Elle ne doit rien rapporter à elle-même. Elle n'est pas jalouse de sa supériorité : elle Fexercc par devoir. Elle n'y met ni prétention ni hauteur; la simphcité et l'humilité doivent se retrouver dans toutes ses actions. « Il n'est personne qui n'aime Thumilité dans les autres, disent finement les Constitutions; mais elle charme surtout dans les supérieurs. » — « Regardons-nous comme les servantes de toutes nos Sœurs, disait de son côté M'"^ de Trenquelléon; rendons-leur intérieurement une sorte d'obéissance cachée, étant toujours prêtes à les recevoir et à les servir avec charité. » Une supérieure ne doit plus être à elle-même. Les Constitutions lui recommandent d'avoir de l'aménité dans les manières, de l'aisance et du naturel dans le caractère. Une douce joie doit être peinte sur son visage: elle doit mettre
à l'aise et rassurer les timides, encourager les pusillanimes, consoler les affligées, se plaire avec les Sœurs, les entretenir avec une charité gaie et industrieuse, sans familiarité, sans faire de choix. Elle ne doit parler à personne (si ce n'est à son directeur) de ses défauts, de ses tentations et de ses faiblesses. Elle ne peut avoir d'autres dépositaires de ses sollicitudes que la divine miséricorde. Elle ne doit jamais se laisser absorber par aucune peine, m intérieure, ni extérieure. Si les Sœurs éprouvent des maladies, si la mort en moissonne quelquesunes, si la Mère s'aperçoit qu'elle n'a point des anges à conduire, mais des créatures sujettes à des défauts, à des répugnances, à des oublis, elle se gardera bien d'augmenter la tristesse des autres par la sienne, ou de laisser paraître un esprit troublé ou inquiet. Elle se souviendra, au contraire, que c'est à elle qu'il appartient de verser, dans le cœur de ses compagnes^ le baume de la consolation, de l'encouragement et de l'espérance. « Eh ! que serait-ce si, au lieu de s'acquitter avec ferveur de cette fonction, elle n'exhalait que plaintes et gémissements ! Si, au lieu de répandre la consolation on s'apercevait qu'elle en eût plus besoin que toute autre ! » Ainsi dans cechemin ardu des conseils évangéliques, où sont entrées toutes les religieuses, la supérieure est tenue de marcher la première et par les voies les plus difficiles et les plus dures. C'est à ce prix que la confiance des Sœurs lui est accordée. Il faut
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qu'elle inspire l'eslime et la considération par un mérite réel et par la pratique constante de toutes les vertus religieuses. Elle doit commander, réprimander, punir même, sans raillerie, sans amertume, avec des paroles pleines de gravité et d'onction, avec un visage et un maintien assurés et en même temps doux et humbles. « Rien ne compose mieux l'air d'une supérieure envers celles qui lui sont soumises que l'intérêt véritable et cordial qu'elle prend cà leur avancement. » Dans cet intérêt, et en se rappelant souvent qu'elle n'est pas seulement supérieure, mais aussi et principalement religieuse, et que cette dernière qualité est la partie essentielle de sa vocation, tandis que l'autre n'est qu'accessoire, la supérieure doit tout faire pour conserver parmi ses Sœurs le respect de son autorité. Pour cela, bien des vertus lui sont demandées : les Constitutions insistent sur leur prix et sur leurs résultats. Il lui faut la sagesse dans les conseils, la fermeté dans la conduite, la sobriété dans les paroles en toutes circonstances, et par-dessus tout, la douceur. « La douceur est le suc et la moelle de l'autorité chrétienne et religieuse. Elle produit les meilleurs effets si elle est intérieure, c'est-à-dire réelle, cordiale el miséricordieuse, si elle paraît au dehors dans le ton et les manières, sans affectation toutefois. Une douceur affectée est rarcuicnt affectueuse. Une douceur toute naturcflc, qui n'aurait pour principes que des sentiments humains, une
éducation de politesse ou de civilité qu'on aurait reçue dans le monde, ou des préventions favorables à l'égard des personnes à qui on parle et en qui on trouverait de l'amabilité, cette douceur-là serait plus feinte que sainte et cacherait des intérêts d'amour-propre sous le voile de la charité. La douceur que Dieu approuve et sur laquelle il répand ses bénédictions, est une douceur semblable à celle de Jésus-Christ, toute dans l'intérêt de la gloire de Dieu et du salut des âmes : le principe de la véritable douceur est la charité ; son caractère distinctif est l'égahté de l'âme; sa compagne inséparable est l'humilité de cœur, qui fait qu'une supérieure se met intérieurement au-dessous des personnes qu'elle avertit, qu'elle réprimande et qu'elle punit. » Pour les filles comme pour la Mère, tout se résume toujours dans Thumihté. C'est l'humilité qui donne le prix, la solidité et la vertu à toutes leurs pratiques. Aussi l'humilité est-elle conservée à la Sainte-Famille comme un baume précieux nécessaire à la vie de la congrégation. On le recueille avec amour, on le garde comme un trésor, et on éloigne toute occasion de le dissiper. « Par aucun motif, disent les Constitutions, on ne se permettra jamais de faire l'éloge de la maison, ni des usages, ni des personnes qui la composent, ni même du progrès des élèves. » Les Sœurs doivent renfermer dans leur cœur toute la joie qu'elles éprouvent à vivre dans la compagnie de Jésus, de Marie et de Joseph,
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de peur que clans l'expression de leur bonheur no vienne à se mêler quelque sentiment de délectalion et d'orgueil, qui ruinerait tout rédiflcc auquel elles travaillent. Elles doivent môme être en garde contre les dangers que peut présenter le but spécial de leur vocation. Avant d'enseigner aux autres, on doit apprendre soi-même. Mais pour se livrer à l'étude on recommande à la Sainte-Famille certaines précautions. C'est une dissipation de l'esprit d'avoir la curiosité de savoir et do mettre de l'empressement à lire et à étudier pour acquérir delà science. « Le principe de cette dissipation gît dans l'estime trop grande qu'on fait de la connaissance des choses humaines. On s'y apphque humainement; on ne voudrait rien ignorer et on justifie cette avidité de l'esprit par la nécessité d'enseigner les autres. Il y a de l'erreur dans ce jugement. Si on ne cherchait que la gloire de Dieu, on n'ambitionnerait de savoir que ce qui est nécessaire pour silisfaire à l'emploi qu'on peut avoir à remplir dans la maison. Mais on a d'autres prétentions. On veut être en état do parler et de raisonner sur tout. On aime à connaître et à pouvoir dire le pourquoi de chaque chose. On veut former dos élèves qui portent dans le monde la réputation du couvent, qui comprend celle des maîtresses. On est bien aise de briller cl de tenir le haut rang dans la conversation, etc. » A tous ces inconvénients que les Constitutions énumèrent avec tant de complaisance, on reconnaît combien
M. Marty avait crainte de former des beaux esprits et des précieuses au lieu d'institutrices des enfants pauvres. Si le bel esprit, chez les femmes surtout, est un ridicule dans les sociétés du monde, il serait la perte d'une congrégation religieuse. Les constitutions de la Sainte-Famille indiquent le remède qui doit empêcher la naissance de ce méchant fruit, produit trop fréquent de légers excès de lecture et d'étude, ou même de quelques-uns de ces dons naturels où le monde met sa complaisance. « On ne doit point manger pour se satisfaire, disent-elleS; mais seulement pour acquérir les forces dont on a besoin dans le service de Dieu; ainsi les Sœurs auront grand soin dans leurs études de ne pas se proposer leur propre gloire, mais uniquement celle de Dieu. Elles se fatigueraient vainement si elles étudiaient par vanité, par curiosié ou pour le plaisir de savoir. Quand on se cherche soi-même, il arrive ou qu'on se trompe et qu'on ne trouve pas, ou qu'on ne trouve que pour sa propre ruine. Que les Sœurs étudiantes repoussent donc fidèlement tout motif et toute tentation d'amourpropre, tout désir de louange, toute secrète estime ou préférence d'elles-mêmes à cause de leur facilité ou de leurs progrès. Si elles apprennent avec humilité, modestie et pureté d'intention, il leur sera facile de pratiquer ces mêmes vertus lorsqu'elles enseigneront les autres, et Dieu bénira leur travail. » La Mère Emilie tenait beaucoup à ces prescrip-
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tions : « Il y a quelquefois des religieuses, disaitelle, qui croient, parce qu'elles savent Fhistoire, la géographie, la grammaire, etc., qu'elles sont quelque chose et qui s'en prévalent. Ces rehgieuses très souvent ne savent rien ou presque rien, parce qu'étant orgueilleuses, Dieu leur cache la vraie science, qui consiste à savoir que toutes les sciences profanes ne sont rien, et qu'il n'y en a qu'une digne de notre ambition et capable d'honorer Dieu, celle de la religion et de la connaissance de soimême. La rehgieuse qui a celte science, n'eùt-elle qu'une faible partie des autres, fera plus de bien que la première, parce que Dieu la bénira et lui accordera de former de bonnes et ferventes chrétiennes, but que nous nous sommes proposé en fondant la congrégation. »
a II faut, disait-elle encore, faire faire aux jeunes religieuses et aux novices beaucoup plus de cas du bon esprit et de la vertu que des sciences profanes, sans quoi on leur nuirait. »
« Je n'aime pas qu'on étudie les histoires profanes trop détaillées, disait-elle aussi ; cela ne fait pas de bien à l'âme ; qu'on étudie et qu'on connaisse à fond le catéchisme, le saint Evangile, les Actes des Apôtres, les histoires de l'Ancien Testament, etc., à la bonne heure! Sans la connaissance de ces livres une religieuse ne saura toujours que peu de chose ; je suis fâchée que les religieuses donnent souvent de l'importance à ce qui n'en mérite pas. »
Un jour elle donnait des conseils à une institutrice : « Ma Sœur, lui disait-elle, il faut étudier les sciences profanes ; les besoins du temps le demandent ; mais il ne faut étudier ces sciences que pour faire passer celles qui sont relatives à la religion. Il ne faut pas que le goût que vous prendrez pour celles-là l'emporte sur celui que vous devez avoir pour celles-ci. Prenez pour modèles dans vos études saint Bonaventure et saint Louis de Gonzague. Etudiez comme ces deux saints et servez-vous de ce que vous apprendrez pour faire le bien. Je crains que vous n'ayez pas assez réfléchi dans l'étude que vous avez faite de la religion. Vous savez par cœur le catéchisme du diocèse; mais le comprenez-vous parfaitement? J'en doute. Avez-vous lu avec attention l'abrégé de l'Ancien et du Nouveau Testament? » La Sœur avait bien lu ces livres, mais elle avoua qu'elle ne pouvait être assurée de les avoir bien compris, (c Ma Sœur, lui dit alors la Mère Emilie, relisez-les dans le , silence et le recueillement; demandez au Saint-Esprit qu'il vous en donne l'intelligence. Ne lisez pas beaucoup à la fois. Quand vous aurez lu une page ou une demi-page, examinez pour savoir si vous la comprenez. Faites comme les oiseaux, qui après avoir bu lèvent la tête, puis boivent encore. Tous ces livres doivent être parfaitement connus par toutes les rehgieuses. Je vous engage à parler souvent des vérités qu'ils renfer-
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ment à vos élèves. Inspirez-leur beaucoup de goût pour cette lecture. »
La religieuse relut attentivement le catéchisme du diocèse, puis les abrégés de l'Ancien et du Nouveau Testament; elle observa les recommandations de la Mère Emilie. Jamais elle n'avait fait de lecture qui eût produit dans son esprit et dans son cœur un si bon effet. Etonnée, elle va quelque temps après remercier la Vénérable. « Ma Mère, lui dit-elle, si j'avais sa plus tôt tout ce que renferment de beautés le catéchisme du diocèse et les autres livres que vous m'avez recommandés, je n'aurais pas tant tardéàm'appli(juer à cette lecture. Que je vous suis reconnaissante ! — Ce n'est pas moi, c'est le bon Dieu qu'il faut remercier, répondit la Mère; et, par reconnaissance, faites part aux autres de ce que vous avez reçu. »
En toutes choses, les Sœurs de la Sainte-Famille doivent donc porter avec crainte leur esprit et leur cœur comme des vases fragiles. Elles doivent toujours être armées contre leur propre faiblesse, et ne pas cesser de se surveiller même dans le plus sublime accomplissement de leur vocation. Cette défiance d'elles-mêmes, ce soin de la Mère à leur rappeler sans cesse les périls où elles sont exposées, ces sollicitudes et ces recommandations continuelles de la règle, sont pour nous faire comprendre les profondeurs de Satan, selon l'expression de Bossuet, et les finesses malignes de cet esprit qui dans
son abaissement a conservé pour le mal toute sa subtilité, toute sa pénétration, toute la supériorité naturelle de son génie. En présence de cette force acharnée à notre perte, les hommes s'épouvanteraient s'ils ne savaient que Dieu se sert de la puissance de cet esprit ténébreux pour mettre leur fidélité à l'épreuve et faire resplendir magnifiquement sa grâce. Cette grâce éclatait à la Sainte-Famille dans la vie mortifiée et courageuse des filles, elle éclatait magnifiquement dans les douleurs de la Vénérable. Les Constitutions que M^'' l'évêque de Rodez trouvait « pleines de l'esprit de Dieu, conformes à la doctrine des saints et des plus habiles maîtres de la vie spirituelle, et très propres à conduire les rehgieuses dans les voies de la perfection, » aidèrent les filles et la Mère dans leur grande entreprise. M. Marty avait travaillé de tout son cœur. Au mois d'août 1832, elles furent approuvées par W l'évêque de Rodez, dont nous venons de citer les paroles. Après cette approbation, M. Marty et la Mère Emilie pouvaient croire leur œuvre complète; il n'y avait plus qu'à persévérer dans une voie désormais reconnue, et à s'appliquer avec une constance inébranlable à des travaux embrassés depuis longtemps. Mais le bon Dieu avait ses desseins : il allait ouvrir à la S lin te -Famille de nouveaux horizons et lui'donner de nouveaux développements.
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