CHAPITRE XVIII
Les écoles (1834). — Sœur Mario. Sœur Thaïs.
La maison d'Aubin, qui avait coûté tant de pleurs à la Mère Emilie, devait être l'occasion do ce développement inattendu de la Sainte Famille. L'homme laboure et ensemence la terre ; c'est Dieu qui donne raccroissement aux plantes. La Providence fit germer sur le petit rameau de religion que la Mère Emilie avait arrosé de ses larmes et de ses douleurs, une branche nouvelle que personne n'espérait et (|ui devait un jour porter des fruits excellents et abondants. La congrégation de la Sainte-Famille se composait en 1834, comme au premier jour, de Sœurs cloîtrées et de tourières; les unes et les autres dirigeaient leurs travaux vers le salut dn prochain; ces travaux étaient distincts, et le costume des Sœurs marquait entre elles une diiïorence. Les Sœurs cloîtrées dans l'intérieur de leurs murs instruisaient lesenfanb. Les Sœurs tourières répan-
daient au dehors du cloître la bonne odeur de la charité, et en exerçaient les divers ministères. Parmi elles, il s'en trouva une que JDieu avait prévenue de beaucoup de grâces. Sœur Marie Yialard était de la plus humble condition; elle était dans le monde une pauvre domesti(|ue aimant Dieu de tout son cœur et le servant de toutes ses forces. Elle remplissait avec exactitude les devoirs de son état ; et comme elle ne pouvait disposer d'un temps qu'elle avait loué, elle prenait sur son sommeil pour faire ses prières et accomplir ses divers exercices de piété. Naturellement elle était douce et aimable, et elle attirait les cœurs; elle était pleine de respect, d'affection et d'attention pour ses maîtres, à qui elle était soumise au nom et pour l'amour de Dieu. Elle se sentait attirée à se consacrer uniquement à son service; mais le défaut de fortune et plus encore la faiblesse de sa santé paraissaient des obstacles à sa vocation. Marie YialarJ s'enhardit cependant un jour à parler de ses désirs à la Mère EmiUe. En voyant les intentions si pures de cette jeune fille, la Vénérable , si peu arrêtée d'ordinaire aux questions d'intérêt, pensa que la ferveur pourrait suppléer à la faiblesse du corps tout comme la bonne volonté à l'absence de dot; elle proposa à Marie Yialard de l'admettre à Fessai parmi les tourières de la Sainte-Famille. Entrée ainsi dans la congrégation, cette postulante attira vivement sur elle l'attention des supérieurs : sa ferveur, son humilité et
EMILIE DE RODAT. 337
la perfection do ses vertus religieuses les enchantaient. A l'expiration de son noviciat, on envoya cette précieuse Sœur à Aubin. Elle quitta la maison mère avec douleur et la plus entière résignation.
A Aubin, comme nous avons dit, outre la classe des petites filles, la Mère Emilie avait accepté pour ses Sœurs le soin de distribuer aux pauvres les secours dont disposait la municipalité. Sœur Mario Vialard s'acquitta do ce soin avec une charité et un succès merveilteux. Elle s'approchait des pauvres et des malades avec un esprit de foi tout particulier, voyant en eux la personne de Jésus-Christ qu'elle venait visiter et soigner. Rien ne la rebutait : elle leur rendait avec un rayonnement de joie et de bonheur, avec une compassion et une piété qu'on ne saurait dire, les services les plus humiliants et les plus dégoûtants. On croit qu'elle a contracté la maladie qui l'a conduite au tombeau dans son exactitude à panser une pauvre femme affligée d'une plaie affreuse et infecte. La Sœur Marie visitait cettiî malheureuse tous les jours, faisait son lit, lavait son linge, que personne n'aurait voulu toucher; et elle le faisait avec une bonne grâce qui gagna le cœur de cette infortunée, la fit rentrer en ellemême, songer à son salut qu'elle avait beaucoup négligé, et lui obtint enfin de mourir dans de beaux sentiments de foi et de pénitence.
Rien ne coûtait à la Sœur Marie quand il s'agis-
sait de l'intérêt des pauvres, et elle leur sacrifiait même le bonheur de la communion. Elle exerçait surtout sa charité auprès des pécheurs ; elle les gagnait par la douceur ; elle commençait à les instruire, et ensuite les décidait avenir au couvent. On y avait ouvert une classe pour les femmes d'un âge avancé ; la plupart firent des confessions générales, et se tournèrent sincèrement vers le Dieu qu'elles avaient jusque-là ignoré ou méconnu. Malgré les fruits de cet apostolat charitable, Sœur Marie avait un attrait particulier pour la sohtude; sa ferveur et son obéissance étaient un sujet d'édification pour toute la communauté et de joie pour ses supérieurs. Chaque fois qu'elle sortait, elle avait à triompher de l'attrait qui la portait vers la vie cloîtrée; mais elle voulait tout sacrifier à Dieu et aller jusqu'à la mort pourTobéissance. « Ma Mère, disaitelle à la supérieure, je vous prie de m'aider à rompre ma volonté. » Et, pour dévoiler son mauvais fonds, elle indiquait les ordres des supérieurs qui lui avaient causé le plus de répugnance, et demandait qu'on les renouvelât. Elle avait à supporter des tentations, des aridités et des peines intérieures de toutes sortes. Elles étaient apaisées par la sainte Eucharistie. Elle s'en approchait par obéissance; car son trouble lui otait le goût des choses divines. Elle était récompensée de sa soumission, et la communion changeait en délices toutes ses amertumes. M. Marty et la Mère ÉmiUe, voyant tant de piété et
EMILIE DE» RODAT. 339
de ferveur, songèrent à procurer à la Sœur Marie le bonheur de la vie cloîtrée qu'elle désirait ardemment, et rappelèrent cette précieuse Sœur au noviciat à Villefranche. Elle entra aussitôt dans un calme et une paix qui la ravissaient de joie. Elle ne devait pas en jouir longtemps ; les malades et les pauvres d'Aubin et des environs se plaignirent, et se plaignirent de telle sorte que la Mère Emilie et M. Marty doutèrent si la vraie place de la bonne Sœur n'était pas, au détriment de son goût personnel, dans l'exercice actif de cette charité de Marlhe plutôt que dans les délices de la contemplation de Marie. On proposa à la pauvre Sœur de reprendre ses anciennes fonctions. Le sacrifice lui coûtait; sa première parole fut l'obéissance : ses répugnances, disaitelle, devaient être comptées pour rien, elle les surmonterait avec l'aide de la grâce, et elle supplia qu'on n'y eût aucun égard. Elle reprit ses travaux, et ne s'y épargna point. Elle déploya de nouveau tant de zèle, de charité et do douceur, qu'il était impossible de devinerles luttes de son âme. Chaque sortie cependant réveillait ses combats et sa douleur. Elle se refusait toute consolation : un mot de sa supérieure, en qui elleavait une entière confiance, suffisait à calmer ses inquiétudes; mais Sœur Marie se privait de ce secours, et elle allait en silence à la chapelle exposer ses peines à son Sauveur et verser ses larmes devant lui.
Le zèle de la Sœur Marie s'étendait au delà des
340 LA YÉN'ÉRA.BLE MERE
murs d'Aubin; elle visitait les malades quelquefois à deux ou trois lieues du couvent, et se dirigeait souvent du côté de la paroisse de Vialarels. Un des hameaux de celte paroisse commençait alors à se transformer en une ville industrieuse. Une exploitation démines, qui depuis 1829 avait pris un grand développement, attirait à Decazeville beaucoup d'étrangers et principalement des Anglais. Ils y étaient établis avec leurs familles, et Sœur Marie s'apitoyait beaucoup sur le sort de ces pauvres âmes, pour la plupart éloignées de la vérité; elle ne cessait de demander à Dieu de les éclairer. Elle avait fait connaissance avec plusieurs Anglaises, dont une entre autres était gravement malade. Sœur Marie lui rendit toutes sortes de soins, et à force d'aménité et de grâce parvint à gagner sa confiance. La Sœur parla alors à cette pauvre infirme de l'état de son âme, et du danger où elle était de la perdre en restant séparée de l'Église. Dieu donna tant d'efficace à la simplicité de ces instructions que la malade demanda bientôt le baptême, vécut assez de temps pour témoigner de la solidité et de la sincérité de sa conversion, et mourut en remerciant Sœur Mario du grand bien qu'elle lui avait procuré. La grâce qui se révélait dans toutes les actions et les paroles de cette Sœur, et les bénédictions dont Dieu récompensait son zèle, se faisaient ainsi sentir au milieu des hérétiques. Les petites filles de Decazeville aimaient Sœur Marie; il est vrai que leur sort lui
EMILIE Dîi RODAT. 341
causait beaucoup de sollicitade, et elle les trouvait bien à plaindre de n'avoir personne pour les instruire de la vérité. Ces enfants suivaient sans scrupule Tattrait qu'exercent sur les cœurs naïfs les âmes vraiment unies et consacrées à Dieu. Quand Sœur Marie (juitlait Decazeville pour retourner à Aubin, les enfants la suivaient, prenaient ses mains ou ses vêtements, et lui disaient souvent : « Sœur Marie, restez avec nous, nous serons bien sages; vous nous enseignerez à aimer le bon Dieu ! » Sœur Marie s'arrachait avec peine à leurs caresses ; et elle retournait à Aubin en pleurant et en priant pour le salut de ces malheureuses et charmantes créatures.
Un jour que la Mère Emilie était à Aubin, Sœur Mario lui demanda quelque chose pour donner à ces petites Anglaises : la Mère s'informe, écoute avec un vif intérêt les récits de la bonne Sœur et partage bientôt toute l'effasion de ses sentiments pour ces pauvres petites âmes rachetées du sang de Jésus-Christ et cependant éloignées du chemin du ciel. « IS 'estil pas vrai, dit tout à coup la Mère, qu'une classe pour les petites Anglaises serait bien placée à Decazeville? — Ah ! ma Mère, quelle inspiration ! s'écria la Sœur ravie. — Mais, reprit la Mère, voudricz-vous êiro supérieure? — Oui, ma Mère, » répondit la Sœur dans sa simplicité et son zèle.
Ce n'était pas là une petite alîaire. Il s'agissait d'une chose jusqu'alors inouïe dans la congrégation de la Sainte-Famille, et on n'avait rien de ce qui
semblait nécessaire pour l'entreprendre. Il ne pouvait être question de créer à Vialarels ou à Decazeviile, tout auprès d'Aubin, un nouveau couvent de religieuses cloîtrées. Pour gagner les protestants et les décider à livrer leurs enfants aux religieuses, il fallait d'ailleurs que les maîtresses pussent se mêler à la population : la règle n'avait pas prévu cette manière de vie. Elle ne connaissait que les Sœurs de cloître ou les tourières. Ces dernières étaient pour la plupart sans culture, et nullement propres à l'enseignement. Sœur Marie elle-même n'avait aucune instruction. Ces difficultés n'arrêtèrent pas les désirs de la Mère Emilie : quand il s'agissait du salut des âmes, elle ne connaissait pas d'obstacle. Les petites filles de Decazeville lui rappelaient celles de Yillefrancbe, qui avaient été l'occasion de la fondation de l'institut. La Mère voulait, comme la première fois, venir en aide aux enfants que Dieu lui recommandait et dont il lui signalait l'abandon. Elle parla de son projet à M. Marty ; il le goûta, mais se trouva fort embarrassé aussi des moyens d'exécution. On pria : on songea alors à Séraphine. Pourquoi la Providence l'avait-elle conduite et maintenue à la Sainte-Famille? Elle fit ses vœux sans prononcer celui de clôture et reçut le nom de Sœur Thaïs. Une novice (1) lui fut donnée pour compagne. Sœur
(1) Sœur Julitte (Marie-Rose Jambert), née le 25 mai 1812, à Puechberaou, commune de Parisot (Tarn-et-Garonne), admise au noviciat le 21 juin 183i, fit sa profession le 15 février 1836. Elle
EMILIE DE 'RODAT. 343
Marie devait être supérieure. « Je ne sais rien, disaitelle; mais Dieu est tout-puissant! J'irai, il m'aidera. »
Ces trois bonnes filles arrivèrent à Vialarels le 6 juillet 1834. Elles entendirent la messe. M. le curé la fit précéder du chant du Veni Creator; et il engagea les haliitants à envoyer leurs enfants à Fécole qui devait s'ouvrir le lendemain. Les habitants de Vialarels et de Decazeville, les autorités de la commune comme les agents de la compagnie des mines virent les Sœurs avec plaisir et applaudirent à leur entreprise. Le démon seul rugit et chercha à susciter des obstacles. La piuvreté et la simplicité des Sœurs devaient le rendre impuissant. Plus d'un mois après leur installation, les Sœurs manquaient encore de tout à Vialarels. La Mère Emilie, les visitant et voyant leur dénùment, écrivait à la communauté de Villefranche de leur venir en aide et de leur envoyer deux ou trois cuillers de fer. Sœur Marie ne songeait pas à ces nécessités. Mais si le diable ne pouvait renverser le dessein des Sœurs, du moins essaya-t-il de le troubler en jetant toutes sortes d'inquiétudes et de ténèbres dans les âmes qui étaient venues lui déclarer la guerre. Les maladies aussi parurent accabler les Sœurs. Sœur Marie, la veille de son départ d'Aubin pour la nouvelle fon-
fut quelques aiuii'es suiir^iieuro do la maison do Caussado. Elle mourut à Villefranche, le 19 mars 18'i5, ajirès une longue cl douloureuse maladie.
dation, avait craché le sang en abondance. Un pareil accident n'était pas capable d'arrêter son courage. Elle partit avec ses compagnes, et ne songea point à s'épargner. La nature succomba bientôt : l'état de la pauvre Sœur donna de vives inquiétudes; on perdit toute espérance de guérison. En même temps, les Sœurs qui l'accompagnaient étaient livrées à de furieuses épreuves : l'œuvre qu'elles avaient entreprise ne leur présentait que des dégoûts; elles étaient découragées ; elles regrettaient la vie du cloître, à laquelle elles s'étaient d'abord destinées, et les exercices d'une communauté nombreuse, qu'elles étaient accoutumées de suivre; leur isolement et leurs travaux leur étaient à charge : elles voulaient quitter Vialarels et retourner à Villefranche. Sœur Marie malade, presque agonisante, * crachant le sang à chaque instant, était sans cesse obligée de parler et de relever les courages toujours défaillants; elle le faisait avec force et avec une foi entière dans l'aide de Dieu. Elle-même, outre la faiblesse de son corps, avait à supporter les suggestions du démon. La Mère Émihe, visitant Vialarels six semaines après l'arrivée des Sœurs, écrivait à Villefranche un récit de ces premiers et terribles jours.
« Le démon n'est pas oisif dans ce pays-ci ; il ne manque pas de tracasser nos Sœurs par le découragement, l'ennui et la tristesse. Heureusement elles ne sont pas maintenant affectées de la sorte
EMILIE DE RODAT. 345
toutes à la fois; elles passent de tour, l'une au moins peut aider l'autre. Au commencement, notre chère Sœur Mario, malade à n'en pouvoir plus, avait à soutenir tout l'effort du combat, et il est difficile de s'imaginer combien il était rude. Ma Sœur Julitte, qui me racontait cela, n'avait pas de termes pour l'exprimer. Elle allait tour à tour avec ma Sœur Thaïs trouver cette pauvre malade, qui ne pouvait parler et qui pourtant était obligée de le faire continuellement. Un jour ma Sœur Julitte, dans le fort de l'orage, vint la trouver pour lui dire qu'elle ne pouvait plus résister. Ma Sœur Marie lui répondit : « Eh bien ! si vous abandonnez l'œuvre de Dieu, il ne l'abandonnera point; plutôt de ces pierres il suscitera quelqu'un. » Ma Sœur Julitte ajouta que ces paroles l'avaient puissamment animée et déterminée à n'avoir point de volonté.
« Tout ce travail du démon n'a rien qui doive surprendre; c'est; au contraire, de bien bon augure. Il voit, cet ennemi du bonheur des hommes, que ce petit établissement rendra quelque service à Dieu, et il ne peut le souffrir. Nos Sœurs, d'un autre côté, sont bien animées à la vue du bien qu'elles peuvent faire : les petites Anglaises à préparer au . saint baptême, un grand nombre de malades à consoler, et plusieurs à préparer à une sainte mort. »
Au miheu de celle charité active déployée par ses filles, la Mère Émihe s'édifiait de tout ce qu'elle
voyait de nouveau ; et en présence des immenses fourneaux et des usines de Decazeville, elle écrivait encore aux Sœ^ars de Villefranche :
« Les sujets de méditation ne manquent pas ici : ces pauvres ouvriers qui se brûlent tout vivants nous font rougir de notre lâcheté ; ils pourraient bien gagner leur vie d'une autre manière; mais parce qu'ils ont sept ou huit francs par jour, ils restent toute la nuit ou toute la journée, selon qu'ils sont de tour, à la bouche de ces fournaises où ils ont tant de chaleur; et ils ont beau boire de grandes quantités de tisanes rafraîchissantes, ils abrègent leur vie. Quand est-ce que nous aimerons bien le bon Dieu? Priez pour moi, mes bien-aimées Sœurs, aBn qu'il me fasse cette grâce; il m'en tarde beaucoup. Je la demande de tout mon cœur pour vous toutes en général, et pour chacune de vous en particulier. Priez pour deux bonnes vieilles femmes que nous voudrions bien amener à Dieu. Nos Sœurs vont les voir, elles en sont bien reçues : mais elles n'ont pu encore leur persuader de se confesser. » C'étaient toujours là les grandes affaires. En voici encore une autre du même genre que la Mère Emilie recommandait de Yialarels aux Sœurs de A^illefranche :
« Je viens d'avoir une conversation avec trois Anglaises qui sont sœurs ; l'aînée a quinze ans ; elles sont bien intéressantes. 11 serait bien dommage qu'elles ne fussent pas pour le bon Dieu. La
EMILIE DE RODAT. 347
plus âgée m'a dit qu'elle voulait se faire baptiser après Idiîmye (le jour do payement de tous les ouvriers). Ma Sœur Marie lui a demandé si elle viendrait à la sainte messe; elle a répondu qu'elle n'avait pas le temps, mais qu'elle y viendrait bien après son baptême. Elle ne manque pas d'occupations, en effet, aînée de sept enfants qui n'ont pour se nourrir que le travail de leur père. Je suis étonnée qu'elle puisse venir à l'école. Elle est disposée à aller se confesser, et nous espérons faire de bonnes chrétiennes d'elle et de ses trois sœurs, dont aucune n'est baptisée, excepté une, qu'elle nous a dit l'être un peu. M. le curé fera cela comme il faut. »
Cependant la Sœur Marie avait pu reprendre ses travaux; l'école prospérait, les grâces accompagnaient les efforts de la petite communauté, lorsque cette bonne supérieure, trois mois après son installation, retomba dans les graves accidents qu'elle avait déjà éprouvés. Sa maladie fit des progrès rapides, la pauvre Sœur fut bientôt encore une fois hors d'état de travailler. On aurait cependant voulu la conserver à Vialarels ; son exemple, son influence, l'amour que tout le monde lui portait, semblaient utiles à la nouvelle fondation; les supérieurs voulurent essayer si le repos et les soins répareraient le désordre de sa santé : on la rappela à Aubin. Son cœur se déchira quand il fallut se séparer de ses élèves, de ses malades et de cette communauté qu'elle avait établie. « A vous parler
348 LA VÉNÉilABLE JIERE
franchement, disait-elle à M. Marty, je tenais à l'œuvre qui m'était confiée, et il me semble que mon désir aurait été do mourir au milieu de nos élèves; mais votre volonté, mon Père, m'est plus chère que ma manière de voir; je suis contente à Aubin, parce que c'est la sainte obéissance qui m'y ramène ; de plus, je suis persuadée que c'est pour mon avantage spirituel que vous m'y avez fait revenir, je vous remercie donc. » En vertu de cette sainte obéissance, elle s'appliqua alors au calcul et à l'écriture. Ses forces diminuaient tous les jours, et elle voyait bien que sa fin était prochaine : elle ne se croyait pas dispensée d'obéir; il fallut lui donner un ordre exprès de cesser ces travaux. Elle languit tout l'hiver, tremblant dans son humilité devant les terribles jugements de Dieu, aspirant dans son amour après la possession de son unique bien. « Quand verrai-je mon Dieu, disait-elle, dans sa grandeur et dans sa gloire, et sans crainte de le perdre! » Elle s'endormit enfin avec calme dans les bras du Seigneur le 4 mars 1835.
■ Elle donna sa vie.; mais les écoles de la Sainte- Famille étaient fondées : elle avait allumé un foyer de charité et de dévouement qui devait briller de toutes parts et étendre au loin sa chaleur. Cette pauvre fille, qui ne savait pas lire, s'était trouvée de celles qui, comme sainte Chantai, sonnent mélodieusem.ent du cor mystique qui appelle les filles et les invite à se dévouer à l'amour de Dieu.
EMILIE DE RODAT. 349
Les premières compagries (le Marie Vialard avaient entendu cet appel, malgré les tumultes et les nuages où les puissances malignes avaient cherché à les envelopper. La Sœur Thaïs, notre Séraphine, paraissait entrée dans sa véritable vocation : après les troubles et les tumultes des premiers jours, elle avait reconnu la voie où Dieu l'appelait, le sentier qui lui était réservé, et qu'elle cherchait depuis qu'elle avait été appelée à la Sainte-Famille. Elle se prit à y courir avec une ardeur incomparable, et elle trouva à y satisfaire toutes les aspirations de son âme, qui avaient longtemps paru les plus incohérentes et les plus contradictoires.
Elle avait été chargée d'une classe, et en même temps elle accompagnait ou elle suppléait la Sœur Marie auprès des malades. Là était sa véritable place, et elle mit à la remphr un zèle et un bonheur qui rendirent bientôt son nom populaire dans toute la région. Son repos et son plaisir étaient, en effet, de visiter les pauvres de Vialarels, de Decazeville et dos environs. Au chevet des agonisants, elle avait un prestige et une force extraordiniiires. Ses paroles touchaieut et pénétraient les cœurs, et personne ne lui résistait. Les malades, d'ailleurs, la désiraient et l'appelaient : c'était pour eux une joie de la voir arriver ; c'était une fête pour la Sœur Thaïs de leur rendre les services les plus répugnants. Elle ne connaissait point d'affaires plus importantes.
« Venez, disait-elle aux parents de ses chers malades, venez à toute heure, je suis toute à vous ! » Elle disait vrai. On la prenait au mot, et on agissait envers elle à son souhait. Combien de fois est-on venu la quérir au sortir de sa classe, ou au moment du repas; elle quittait tout, oubliant son corps pour voler à la défense et au salut des pauvres âmes. Elle était vaillante, et il fallait la voir autour du lit d'un malade emporté à résister à la grâce ! Prières, exhortations, sollicitations, elle n'épargnait rien. Penchée sur le lit d'un mourant, ou même la tête posée sur l'oreiller, sans craindre de respirer une haleine empestée, elle a quelquefois, durant de longues heures, disputé au démon une âme déjà engourdie dans les affres de la mort, suggérant à ce moribond de bonnes pensées, lui ghssant à l'oreille les noms protecteurs de Jésus et de Marie, lui inspirant les actes de repentir, d'amour et de foi !
Quand ses efforts semblaient inutiles, quand le danger devenait imminent, elle se prosternait à terre, elle s'adressait à Dieu avec véhémence, elle éclatait en prières ardentes, suppliant à haute voix Notre-Seigneur, s'offrant pour victime. « Mon Dieu, criait-elle, les bras en croix, le visage inondé de larmes, mon Sauveur Jésus, sauvez les pauvres âmes qui se perdent et qui sont le prix de votre sang! sauvez-les, je vous en supplie; faites-moi souffrir tout ce que vous voudrez dans le corps et
EMILIE DE RODAT. 351
dans l'âme, mais sauvez-les ! sauvez celle-ci, qui va paraître devant vous ! »
Elle continuait, s'adressant à la sainte Vierge et aux saints avec des paroles enflammées : elle conjurait les bons anges de venir à son aide, de soulager cette malheureuse âme, qui s'obstinait, qui s'abandonnait et se laissait glisser dans l'abîme. Elle était éloquente alors, et combien il était difficile de lui résister !
Quelques-uns cependant de ceux qui n'étaient ni pauvres ni malades, estimaient exagérées et indiscrètes les pratiques de ce zèle, et même ne laissaient pas de les taxer de ridicules. On ne pouvait nier les fruits ; mais ce qui réussissait auprès des pauvres aurait-il même succès auprès d'esprits plus éclairés, plus cultivés et moins simples ? Sœur Thaïs pour elle ne doutait pas : elle ne se serait pas arrêtée à discuter son habileté ni à défendre sa conduite ; elle suivait naïvement les inspirations de son cœur. Les riches étaient ses frères comme les pauvres, et l'éternel salut de tous l'intéressait également. La pensée qu'une âme criminelle était sur le point de tomber entre les mains de la justice, sans avoir recours à la miséricorde divine, la mettait hors d'elle-même; elle ne se possédait plus, et elle ne connaissait plus d'obstacles. Le bon Dieu bénissait ses saintes hardiesses.
Il y avait aux forges de Decazevillc un employé supérieur encore jeune, instruit, qui depuis longues
années avait quitté toute pratique religieuse et livré son esprit aux folies des systèmes. Il était dangereusement malade : sa femme n'osait lui parler de sacrements et ne savait comment lui en ménager l'accès. Elle avait un frère dans le ministère sacerdotal ; elle pensa que l'alliance pouvait faciliter quelque ouverture, elle le pria de venir visiter son mari. Le prêtre sentit l'importance et la délicatesse de la mission. A tous les titres, il était de son devoir de l'accepter; il s'y prépara par la prière ; mais il ne voulut pas négliger les conseils de la prudence; il recommanda surtout de ne pas laisser pénétrer la Sœur Thaïs. Il connaissait et estimait cette bonne Sœur ; néanmoins son zèle ne lui paraissait pas toujours assez éclairé, et dans certaines conjonctures il était peut-être dangereux. Des sollicitations intempestives ne pouvaient-elles provoquer un refus dont le malade reviendrait ensuite difficilement? On veilla à écarter Sœur Thaïs : peut-être lui refusa-t-on l'entrée. Toutefois, lorsque le prêtre arriva, assez embarrassé, se confiant aux saints anges et prépai^ant ses arguments, il trouva auprès de son beaufrère la bonne Sœur occupée à l'exhorter. Comment était-elle parvenue jusqu'à lui? Le prêtre fut confondu en la voyant. Il crut l'œuvre compromise; il dit h sa sœur : « Je n'obtiendrai rien! cette bonne religieuse va l'indisposer : il devient bien difficile désormais d'aborder avec lui l'affaire du salut ! » L'expérience prouva que Dieu bénit les efforts des
EMILIE DE RODAT. 353
simples, et que leur éloquence est persuasive. Les systèmes, les théories, les préjuges avaient cédé à l'onction et à la charité des paroles de la Sœur Thaïs : elle avait touché le malade, et de lui-même il demanda à se confesser.
Une autre fois (c'était après la mort de la Vénérable), il s'agissait d'un protestant bien décidé à mourir dans sa prétendue religion. Il ne voulait pas entendre parler de l'Église catholique ni de ses sacrements, et la Sœur Thaïs avait échoué plusieurs fois. Elle ne pouvait plus rien par elle-même: elle ne se rebuta pas : elle avait des amis, de puissants amis à qui elle était fidèle et qu'elle honorait particulièrement. Ce n'était pas seulement les grands convertisseurs des âmes, saint François Xavier et saint François Régis, qu'elle mêlait à ses entreprises : elle y faisait entrer surtout la sainte Vierge. Pour attirer sa protection sur les pécheurs agonisants, elle récitait chaque jour le rosaire, et souvent on la voyait dans ses courses, par les champs ou par les rues, occupée à égrener le chapelet. Elle avait une grande confiance à la médaille miraculeuse, et elle avait obtenu par ce moyen bien des grâces et des conversions. Elle s'arma une fois do plus de la médaille, et, après avoir fait recommander son entreprise à la communauté do Villefranche et à l'archiconfrério pour les pécheurs, elle se prosterna devant une image delà Vénérable Mère, puis s'en alla bravement visiter et aifronter son' protes-
tant. Ellelui propose la petite médaille, il Tacceple: elle lui en fait lire la légende; elle se prosterne ensuite à genoux et la répète : 0 Marie, conçue sans péché., le malade redit après elle les douces et consolantes paroles : elle récite le Memorare, il le dit encore; elle part pleine de confiance, assurée de laisser la sainte Yierge maîtresse du terrain. Il n'y avait pas un quart d'heure, en effet, que la Sœur était sortie, que le malade faisait demander le curé. Il se confessa : il put le faire plusieurs fois; il reçut le saint baptême dans des sentiments admirables. Avant de mourir, il prit le crucifix des mains de la bonne Sœur, le baisa avec une expression d'amour qui la ravit, et qui était dès ici-bas comme une part de sa récompense.
Ces merveilles, que la grâce opérait entre ses mains, remplissaient la pauvre Sœur Thaïs d'une confiance incroyable. Elle se répandait devant Dieu en actions de grâces et ne cessait de multiplier los demandes. La prière était le mobile de la puissance singulière qu'elle exerçait auprès des malades, et sa " prière était continuelle. La nuit, quand la fatigue ou les douleurs l'empêchaient de dormir, son âme s'exhalait vers Dieu en plaintes amoureuses et en désirs affectueux. Les noms des pécheurs dont le salut la préoccupait, revenait alors sur ses lèvres. C'était sa pensée habituelle, et elle semblait aussi inséparable de son cœur que la pensée même de Dieu, dont on assure qu'elle ne perdait pas la pié-
EMILIE DE RODAT. 355
sence. Les pauvres ouvriers de Decazeville, qui avaient tant intéressé la Mère Emilie, dont la vie était si dure et si pénible, et qui négligeaient la grande, l'éternelle et unique affaire de leur salut, étaient toujours devant les yeux do la Sœur Thaïs. Elle recommandait à ses Sœurs de prier pour eux : elle multipliait les mortifications et les larmes. Ce n'était pas en vain qu'elle s'offrait pour victime au lit des malades. Elle disait et redisait le Chemin de la Croix, les bras étendus, les genoux à nu sur le pavé de TégUse. Elle persévéra jusqu'à la fin dans cet acte de dévotion, malgré un rhumatisme qu'elle y avait gagné, et qui lui avait tordu et courbé tout le corps.
Elle prenait son avantage de cette infirmité : (( Quand j'étais petite fille, disait-elle à ses Sœurs, en leur montrant combien elle était contrefaite, quand j'étais petite fille, j'avais beaucoup d'orgueil : les pensées de vanité fourmillaient dans ma tête. Le bon Dieu n'était pas content, je le comprenais, et chaque fois que je faisais la sainte communion, je le priais de m'envoyer quelque humiliation pour me convertir au moins sur ce point. Voyez comme le bon Dieu m'a écoutée, et comme il m'a bien servie ! »
11 l'avait bien servie, en effet, et son humilité la portait aux plus bas sentiments d'elle-même. Elle s'estimait une misérable indigne d'obtenir la moindre grâce. Ce qu'il y avait de moindre au réfectoire
et au vestiaire était toujours ce qui lui aurait convenu le mieux. Elle suppliait ses Sœurs de prier pour elle, afin que Dieu lui donnât son saint amour. De fait, elle vivait uniquement d'amour et de charité. « C'est une sainte, disait la Vénérable, et il faut lui accorder ce qu'on refuserait à toute autre !» La Sœur Thaïs employait celte hberté au profit des malades et des pécheurs ; rien ne la déconcertait. Elle ne reculait devant aucun obstacle quand il s'agissait d'éclairer et de sauver les âmes. Elle visitait les malades de l'hospice plusieurs fois par semaine : elle parcourait au loin les hameaux; elle pénétrait dans les maisons les plus mal famées ; que d'unions elle a réhabilitées et fait bénir ! elle était le secrétaire de toutes les familles.
Au milieu des critiques et des blâmes, — car, comme nous l'avons remarqué, on trouvait parfois à redire à ses actions, on les trouvait extraordinaires et imprudentes, — sa douceur était inaltérable, et devant les contradictions son zèle ne se démentait pas. Puisque ses supérieurs la laissaient libre d'en 'suivre les inspirations, elle marchait ferme et tranquille dans son obéissance, toujours appuyée sur la prière. On la voyait dans les chemins s'arrêter, lever les yeux et les mains au ciel, supplier Dieu de jeter un regard de miséricorde sur les malades et les pécheurs qu'elle allait visiter.
Bien qu'elle songeât surtout aux âmes, pour soutenir ses diverses entreprises elle avait besoin de
EMILIE DE nODAT. 357
quelque argent, et il lui avnit fallu créer des ressources; elle s'était faite quêteuse. Les dimanches, les jours de paye, ceux de foire et de marché, elle allait faire la quête dans les cafés et les lieux de réjouissances. Partout elle était respectée, et sa présence suiEsait à arrêter les divertissementsbruyants; elle faisait le tour des tables, elle pénétrait dans les groupes, chacun lui remettait son offrande. Elle était si connue et si vénérée que les propos libertins, les paroles grossières, les disputes même et les batteries cessaient en sa présence. Un jour, cependant, un jeune homme importuné des avis qu'elle lui adressait sur sa conduite s'emporta contre elle; mais ses compagnons se jetèrent sur lui, et ils lui auraient fait un mauvais parti sans l'intervention et les instances de la bonne Sœur. Un peu de merveilleux se mêlait d'ailleurs à la vénération qu'on lui portait. On racontait que dans une de ses quêtes elle avait été une fois apostrophée grossièrement et avec blasphèmes : les injures n'auraient pu émouvoir la bonne Sœur; mais le blasphème la faisait frissonner. « Malheureux, dit-elle, prenez garde que Dieu ne vous punisse ! » Avant la fin de la semaine, le jeune homme était mort subilemcnl. Le blasphème était le grand effroi et la grande douleur de Sœur Thaïs. Elle portait toujours un crucifix sous son bras gauche, et elle le montrait aux blasphémateurs, les suppliant souvent avec larmes, pour l'amour de celui qui était attaché à la croix,
de ne pas l'offenser. Dans une de ses courses vers un des hameaux où la conduisait son zèle, elle suivait une grande route. Un charretier qui passait se prit à tempêter contre ses chevaux, à jurer el à blasphémer selon le fâcheux usage des gens de ce métier. Sœur Thaïs, aussitôt éperdue et en larmes, élevant son crucifix, se précipite sur cet homme qui ne Favait peut-être pas vue, le supphant de se taire : celui-ci, étonné et ne comprenant pas, demande à la Sœur ce qui la fait crier et pleurer de la sorte ! « Malheureux ! lui répond-elle, vous outragez le bon Dieu ! vous irez en enfer, si vous continuez. » Elle parlait avec tant de feu et d'émotion, que le pauvre homme fut touché : a Ne pleurez pas, dit-il, je ne le ferai plus. Je vous le promets ! » A-t-il gardé sa promesse ?... Le bon Dieu lui a toujours tenu compte de son ferme propos et de sa sincère résolution.
La Sœur Thaïs est morte à Decazeville, le 21 février 1858, dans sa cinquante et unième année, après vingt-quatre ans de profession religieuse dans . la Sainte-Famille. Elle fut frappée au milieu de ses exercices de charité, et c'est en allant assez loin de Decazeville, visiter des malades dans un hameau situé sur le pic d'une montagne, qu'elle contracta la maladie dont elle mourut au bout de quelques jours. Dans son ardeur, et afin de vaquer plus tôt aux soins de ses pauvres pécheurs, la Sœur Thaïs demandait qu'on la soignât énergiquement, et pro-
EMILIE DE RODAT. 359
voquait l'application des remèdes les plus douloureux. Mais quand sa supérieure lui eut annoncé que, selon toute apparence, sa carrière était terminée, et qu'il fallait faire son dernier sacrifice, elle joignit les mains, et, réunissant toutes ses forces, elle s'écria : « Oui, mon Dieu, j'accepte la mort, et mille morts, s'il le faut, pour mes supérieurs, pour la prospérité de la congrégation, pour le clergé de la ville et pour les pauvres pécheurs! » Désormais elle ne demanda plus aucun soulagement. Elle était chargée, depuis longues années, à la paroisse, après vêpres, de réciter le chapelet. Le 21 février était un dimanche, et la bonne Sœur expira pendant ce pieux exercice.
Pendant les sept jours que dura sa maladie, chacun avait voulu la voir, et tous avaient des recommandations à lui faire. La bonne Sœur les recevait toutes avec une patience et une paix inexprimables. A peine fut-elle morte, qu'un cri retentit dans tout Decazeville : C'est une sainte ! Le curé de Decazcville ne pouvait retenir ses larmes. Les pauvres accouraient au couvent : tous demandaient à la voir sur son lit de mort. Il fallut céder à leur empressement et exposer le corps de cette humble religieuse à la vénération publique. Quand vint le jour des funérailles, ce fut comme un triomphe. Plus de quatre mille personnes formaient cortège à la pauvre Sœur. On voulut lui élever un monument. En vain la Sainte-Famille s'y opposa de toutes ses forces, a Go
n'est pas l'usage de l'institut, disaient les supérieurs. — Il n'y a qu'une Sœur Thaïs, répondaient les pauvres; et nous voulons honorer sa mémoire. » Ils ouvrirent une souscription. Toute la ville, tous les environs y prirent part. Les plus dénués apportèrent leur offrande, et comme on voulait refuser celle d'une pauvre femme dont on connaissait la détresse : « J'irai mendier, s'il le faut, dit-elle; mais je contribuerai au monument de la Sœur Thaïs. » On y lit cette inscription : ici repose la charitable ET très regrettable SOEUR THAÏS. Et au-dcssous : Les habitants de Decazeville reconnaissants.
Les prémices de ces divers travaux de la Sœur Thaïs, que nous n'avons pu qu'indiquer, avaient contribué à rendre florissante la maison de Yialarels : lorsqu'elle fut transportée à Decazeville, l'école réunit jusqu'à trois cents enfants. « Sœur Marie, disait-on volontiers dans la congrégation de la Sainle-Famille, Sœur Marie n'oublie pas du haut du ciel les petites Â.nglaises qui, sur la terre, lui tendaient les bras, lui promettaient d'être sages et lui demandaient de les instruire ! »
Quand cette bonne religieuse quitta la terre, la maison de Vialarels n'était plus déjà l'unique écolo desservie dans ces conditions par les Sœurs do la Sainte-Famille. Une vertueuse fdle (1) de la paroisse de Lassouts avait reçu un legs à condition de s'em-
(1) Elle se nommait Marguerite Cayssac ; elle est morte au couvent de Lassouts, où elle s'était retirée.
ployer à l'instruction des enfants. Ne pouvant satisfaire à cette obligation par elle-même, elle pensa à suppléer d'une manière avantageuse au bien qu'elle s'était engagée de faire, et elle s'adressa à la Mère Emilie. Celle-ci consentit à essayer à Lassouts ce qui réussissait si bien à Vialarels ; elle conduisit trois Sœurs à Lassouts : elle y trouva une maison garnie par la charité de la donatrice de tout ce qui pouvait être nécessaire à la petite communauté, en blé et en denrées de toute espèce. La Vénérable Mère craignit que cette abondance n'offensât l'esprit de pauvreté; elle distribua le tout aux pauvres (1) do la paroisse, qui se trouva grandement édifiée. Nulle part, d'ailleurs, la Sainte-Famille n'avait été reçue avec des démonstrations de joie aussi vives. Les bonnes gens de Lassouts voulaient sonner les cloches à l'arrivée des Sœurs ; ils levaient les bras au ciel, et bénissaient Dieu tout haut de leur avoir envoyé ses anges, disaient-ils. Ils manifestaient surtout pour la Servante de Dieu une vénération sans partage, ne pouvant se rassasier de la voir, de la remercier, et assiégeant en vérité, pendant tout un jour, la maison où elle était descendue. L'enthousiasme de cette population ne se manifesta pas seulement par ces témoignages : lorsque la Vénérable, après avoir installé les Sœurs dans le petit domaine qu'on leur avait cédé, retourna à
(l) Esprit de la Mère Emilie, t. I, p. I4i.
Villefranche au bout de quelques jours, elle ramena avec elle quatorze postulantes de la paroisse de Lassouts. Dieu multipliait la famille à mesure qu'elle étendait ses entreprises.
Quelques jours après la mort de la Sœur Marie, une troisième école fut fondée à Firmy. C'était alors une petite paroisse (1) voisine de Vialarels,où habitaient beaucoup d'Anglais et d'étrangers appelés dans le pays par les travaux des mines. M. le curé de Firmy, en voyant tout le bien opéré par les Sœurs de Vialarels, voulut procurer le même avantage à sa paroisse. L'intérêt des âmes y était engagé ; la Mère Emilie ne voulait donc pas refuser, et, Dieu suscitant dans l'institut de la Sainte-Famille les sujets propres à ce nouveau genre de vie, l'école de Firmy put être installée le 30 avril 1835.
L'institut delà Sain te -Famille entrait ainsi décidément dans une voie qu'on n'avait point prévue. Les supérieurs approuvaient ce développement, et Dieu se chargeait d'en faire naître les occasions. Cette année même de la mort de la Sœur Marie, au mois de juillet 1835, une quatrième école fut étabhe à Saint-Bauzély. M. Poujade de Ladevèze (2),
(1) C'est aujourd'hui une villo do 4,000 âmes.
(2) Jean-Pierre-Gharles-Gervais Poujade de Ladevèze, né à Saint-Bauzély (Aveyrou), le 19 juin 1758; après avoir été curé de sa paroisse ualale, il se trouvait au moment de la Révolution à Paris, attachée la paroisse Sainte-Marguerite; il refusa le serment et émigra en Espagne; à la restauration du culte en 1802, il devint vicaire général de Mgr Cousin de Grainville, évêque des
EMILIE DE RODAT. 363
vicaire général de Cahors, qui, avant le rétablissement du siège de Rodez, avait été mêlé à bien des détails de la fondation de la Sainte-Famille, avait depuis longtemps le désir d'établir une école à Saint-Bauzély, le lieu de sa naissance. Il était disposé à faire une fondation; il s'adressa à l'évèque de Rodez, qui lui proposa les Sœurs de la Sainte- Famille, dont la ferveur obtenait partout de grands succès auprès des enfants qui leur étaient confiées. Cette proposition ne pouvait que paraître précieuse à M. de Ladevèze. Il avait toujours aimé et encouragé Fœuvre de la Servante de Dieu, dont il avait été, on peut le dire, un ami de la première heure, des plus influents et des plus dévoués. Sitôt qu'elle avait quitté M™^ Saint-Cyr et qu'elle s'était installée dans la pauvre petite maison où prit naissance la congrégation, M. de Ladevèze avait écrit à la Mère pour lui proposer d'appuyer les démarches qu'elle avait à faire à l'évêché. « Vous n'avez en vue que la gloire de Dieu et la sanctification des âmes, lui disait-il, cependant vous devez vous attendre à des contradictions et à des persécutions de toute espèce. Malheur à vous si vous n'en éprouviez pas!... Le démon doit se déchaîner contre l'œuvre do Dieu. Préparez- vous donc au combat,
dioccsos de Cahors, Montauban el Rodez ; après le rélablissemenL des évêchés de Montaubaa et de Rodez, M. Poujade de Ladevèze resta vicaire général de Caliors. Il est mort au mois de février 1836.
et soyez ferme. Si je ne puis être avec vous dans la mêlée comme Josué, je tâcherai au moins d'élever mes mains au ciel, à Texemple de Moïse. » De son titre de vicaire général, M. de Ladevèze se regardait comme le supérieur de la petite congrégation naissante ; il en appelait les membres ses chères filles : ses lettres témoignent d'une grande tendresse pour elles et du plus vif désir de leur être utile. Il était à même de les aider, et il ne s'y épargna pas.
La reconstitution du diocèse de Rodez n'avait rien altéré de son affection pour la Sainte-Famille, et il en avait suivi les progrès avec intérêt. Il s'estima heureux de l'installer à Sainl-Bauzély. La Servante de Dieu voulut y conduire elle-même quatre de ses filles ; elles partirent de Villefranche le soir, espérant arriver à Rodez de grand matin. Un orage les obligea de s'arrêter à Rignac. Elles voyageaient pauvrement, sur une charrette. En approchant de Rodez, elles renvoyèrent leur voiture; mais elles avaient mal calculé leur route ou leurs forces, et elles arrivèrent à la ville au miheu du jour. La Vénérable Mère était accablée par la chaleur , la fatigue et le besoin. Les provisions de route étaient épuisées depuis longtemps ; il restait seulement quelques groseilles pour se rafraîchir et se soulager. A Rodez, la pauvre Mèze fut reçue par M. Marty, qui s'efforça de traiter ses filles de son mieux. Après quelques heures de repos, elles repar-
EMILIE DE RODAT. 365
tirent pour leur destination; l'école établie à Saint- Bauzély obtint le même succès et donna les mêmes fruits que dans les autres paroisses. Nous insistons sur ces petits détails, ils témoignent de la pauvreté de vie de la Servante de Dieu, et ne doivent pas être sans intérêt pour le lecteur. Ces actes d'humilité, ces abaissements volontaires de la nature devant Dieu et au profit des pauvres sont toujours dignes d'admiration.
Cependant les Sœurs, appliquées au soin des écoles ouvertes, n'avaient pas de règlement particulier. Elles se conduisaient selon les avis de leurs supérieurs; mais la règle ne comprenait rien à leur sujet. M. Marty, préjugeant, d'après des commencements si fructueux, de tout le bien qui pourrait se faire plus tard, pensait à composer un règlement adapté au nouveau genre de vie auquel la Providence avait, pour ainsi dire, invité quelques-unes des Sœurs de la Sainte-Famille. Il en conféra avec la Vénérable, mais, tidèle à ses sages habitudes, ne se hâta pas de rien improviser. Prenant toujours conseil de l'expérience, ainsi que des besoins qui pouvaient chaque jour se révéler, il se contentait de coordonner ses pensées à ce sujet, et il laissait à la Providence le temps de faire mûrir les choses.