‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Fondation de Figeac (1835).

En embrassant cette œuvre des écoles et en usant des bénédictions que Dieu voulait bien y attacher, la Vénérable Mère Emilie ne songeait pas à modifier la vie du cloître. Il était toujours pour elle et pour ses filles le véritable asile de la modestie, du recueillement et de l'humilité; c'était dans les prières et les mortifications des Sœurs cloîtrées que les Sœurs des écoles devaient puiser la force et la grâce d'accomplir leur difficile mission. Les deux branches de l'institut, nourries, pour ainsi dire, l'une par l'autre, devaient toujours rester étroitement unies afin d'être prospères, de donner des fruits abondants et de pousser des racines profondes. Aussi le succès rapide des écoles, dont quatre, comme nous l'avons vu, furent établies en une année avec toutes sortes d'applaudissements,

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n'empêcha pas la Mère Emiric de s'appliquer vers le même temps h la fondation de la qnatriême maison cloîtrée de son institut.

Il y avait déjà longtemps qu'un habitant de Figeac, riche et de famille honorable, propriétaire d'un ancien couvent de Clarisses, était venu trouver la Vénérable, à Villefranche, pour lui exposer tout le bien que l'institut de la Sainte-Famille pouvait faire à Figeac : la population pauvre y était, diraitil, dans un état lamentable de délaissement, et les enfants étaient abandonnées aux vices qui sont la suite de l'ignorance la plus grossière. En résumé, il proposait à la Mère Emilie l'acquisition de l'ancien couvent de Clarisses. Les voies de Dieu sont singulières; et le désir de vendre qu'avait ce simple propriétaire devait, en effet, amener l'établissement d'une maison cloîtrée de la Sainte-Famille à Figeac. Néanmoins, comme Dieu est patient et que, dans l'exécution de ses desseins, il laisse se développer et agir à son gré la liberté humaine, il ne sollicita pas le cœur de sa Servante sur cette fondation. Elle écouta tout ce qu'on lui dit sur les avantages d'un étabUssement à Figeac et sur l'état déplorable des enfants pauvres de cette ville, sans éprouver dans son cœur un désir bien ardent de satisfaire aux vœux qui lui étaient exposés. Elle n'y avait point de répugnance non plus; mais le tout fit peu d'impression sur son esprit, et elle oublia en sortant du parloir ce qui lui avait été dit. Elle l'oubha si

bien, qu'elle ne se rappela pas en avoir le moindre sentiment, quand, deux années après, le même personnage revint à Villefranche renouveler ses propositions à la grille du parloir. Cette fois encore, il fit peu d'impression sur la Vénérable Mère. Retournée à ses travaux, aux soins de ses filles, à ses œuvres de charité, elle oublia encore Figeac et le propriétaire empressé de vendre. Gélui-ci ne se rebuta point, et, après avoir adressé une lettre à la Mère Emilie, que celle-ci fît passer à M. Marty, qui la laissa sans réponse, il s'adressa directement à ce dernier, lui écrivit une grande lettre pour indiquer les avantages que l'institut de la Sainte-Famille trouverait à s'établir à Figeac, et tout le bien qui en résulterait pour la ville. M. Marty, s'en rapportant aux renseignements qu'on lui donnait, écrivit à la Vénérable de se rendre sur les lieux et de voir par elle-même s'il y aurait moyen d'établir une maison cloîtrée. Du moment qu'il s'agissait de l'obéissance, la Mère Emilie ne pouvait plus oublier. Elle ne voulut même pas différer : elle ne s'enquit pas des amis qu'elle pourrait se concilier à Figeac, ni des ressources dont elle disposerait; elle partit accompagnée de deux Sœurs, avec deux francs dans sa poche et la dispense d'observer la clôture tant qu'il serait nécessaire. Elle arriva à Figeac au milieu de la nuit (i). Dès le matin, elle se rendit à l'église

(1) Le 26 février 1835.

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de la paroisse et en demanda le curé ^i). C'était un vieillard; il fit à la Mère le plus gracieux accueil : « Je suis âgé, bien infirme, disait-il, je ne puis plus guère travailler; mais je prêche tous les dimanches et je fais ce que je peux.» Gomme il aimait beaucoup les pauvres, il promit aux Sœurs son concours pour leur fondation. « Puisque vous êtes sur ma paroisse, ajouta-t-il, je suis votre supérieur. » En cette qualité il décida, séance tenante, qu'elles ne pouvaient rester à l'auberge, il leur donna ordre d'aller à l'hospice tenu par les Sœurs de Nevers, qui se feront un plaisir, ajoutait-il, de vous recevoir. « Mettez cette fondation, dit-il encore, sous la protection de Notre- Dame de Pitié; je vais à cette intention offrir le saint sacrifice dans la chapelle qui lui est dédiée. » Fort heureuses d'un commencement si aimable, les Sœurs, après avoir entendu la messe, se rendirent à rhospice. Elles y furent reçues par la supérieure, la Mère Eléonore Salgues (2}, morte en 1852 en

(1) M. Debous, né à Figeac le 13 septembre 1754, ordonné à Cahors le 17 septembre 1778, chanoine titulaire du chapitre de Figeac le 17 juillet 1788, émigra en Espagne au mois de septembre 1791, et rentra en France au mois d'août 1790; curé de Saint-Thomas de Figeac In 21 août 1803 et de Saint-Sauveur do ia même ville en 1806, chanoine honoraire de Cahors le 11 septembre 1836 ; il fut nommé, le 10 février 1838, vicaire général honoraire par Mgr Flagot, évêque de Barstown. Il est mort à Fiiroac le 15 mai 1847. Il a publié les Annales ecclésiastiques et politiques de cette ville.

(2) Lucie Salgues, en religion Sœur Eléonore, née le 18 juillet 1796, au château de Meuilhac, près Figeac, était le sixième enfant

odeur de sainteté, supérieure générale de la congrégation des dames de la Charité de Nevers. Un lien de charité fut bientôt formé entre la Mère Emilie et la Mère Éléonore. Elles eurent l'une pour l'autre une estime profonde née d'une sincère vénération pour leurs vertus. La Mère Eléonore accueillit les Sœurs de la Sainte-Famille avec la charité la plus affectueuse et la plus délicate. Elle reconnut le mérite de la Mère ÉmiUe, et elle la fit autant que possible entrer, elle et ses compagnes, dans la vie de la communauté. Les Sœurs de la Sainte-Famille prenaient leur récréation avec les religieuses de

d'une famille distinguée et éminemment chrétienne. Sa mère l'avait initiée dès son jeune âge à toutes les pratiques de piété et de charité. Au jour de sa première communion, la jeune Lucie Saignes entendit l'appel de Dieu, et prit avec générosité la résolution d'y répondre. Elle attendit impatiemment d'avoir accompli sa Seizième année pour se présenter à l'institut de Charité de Nevers. Elle postula à Figeac, au pensionnat de Sainte-Marthe ; elle y montra, ainsi qu'au noviciat à Nevers, une grande mortitication' une exactitude exemplaire, une foi vive, une humilité profonde) un dévouement sans bornes et surtout une estime incomparable de sa vocation. <( J'ai trouvé le ciel, » disait-elle à une de ses sœurs quelques jours après son arrivée à Nevers. Elle prononça ses vœux le 15 mai 1815, et elle fut employée au pensionnat de Saint-Pourçain. Comme son zèle ne connaissait point de bornes, peu d'années suflirent à épuiser ses forces. Les supérieurs lui imposèrent un repos complet et l'envoyèrent le prendre à l'hospice de Figeac. Si l'obéissance ne l'eût guidée, la Sœur Éléonore aurait craint, dans son pays et si près de la maison maternelle, de se renouer aux attaches de la nature; mais elle s'était bien complètement donnée à Dieu et ne laissa pas amoindrir ses vertus. Aussitôt que les forces lui furent revenues, elle se livra au

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riiospice, et tant qu elles demeurèrent au milieu d'elles elles ne manquèrent de rien.

Cependant la Servante de Dieu trouva que les enfants pauvres n'étaient pas à Figeac aussi abandonnées qu'on avait diL. Il y avait, sans doute, encore place pour les travaux de la Sainte-Famille, et la suite le prouva puisque les Sœurs purent s'établir et exercer utilement leur charité; mais les dames de Nevers, outre l'hospice, tenaient dans la ville divers établissements de bienfaisance et d'éducation, où les pauvres n'étaient pas oubliés et où se faisaient des classes gratuites. La Vénérable admira donc la charité de la Mère Éléonore, qui ne prit

soin des pauvres avec autant d'ardeur qu'elle en avait déployé auprès des enfants. Appelée bientôt au gouvernement de l'hospice, qu'elle garda jusqu'en 18i2, elle gagna l'estime et la confiance de tout le pays. Sa grandeur d'âme, son affabilité, sa rare intelligence, son esprit de conseil lui avaient acquis un crédit extraordinaire. En 1842, elle fut appelée au gouvernement général de l'institut. Elle y développa sur un plus grand théâtre les ressources de son esprit et l'éminence de ses vertus ; sa prudence, sa fermeté, sa vigilance restèrent incomparables. Quatre fois les suffrages unanimes de ses lilles la maintinrent dans sa charge. Sun zèle ne s'épuisait pas. Elle entrait dans le détail des affaires li^s plus compliquées, et elle s'attachait surtout à maintenir dans la congrégation la pratique des vertus religieuses. Elle exerçait d'ailleurs sur tous ceux qui l'approchaient une attraction puissante et victorieuse qu'elle tournait à la gloire de Dieu et à l'extension de son institut. Pondant les dix années de son généralal, elle fonda cinquante-deux établissements et procura à tous les anciens un développement extraordinaire. C'était une âme de feu, disent les Annales de l'institut de Nevers. La Sncur Éléonore est morte le 12 mars 1852.

aucun ombrage de la tentative des Sœurs de la Sainte- Famille. Une âme moins unie à Dieu, moins dépouillée d'elle-même, aurait pu craindre, en effet, que le nouvel établissement ne détournât un peu le cours des aumônes et ne diminuât les ressources dont disposaient les Sœurs de Nevers. La Mère Emilie n'avait pas caché son intention d'ouvrir une classe gratuite pour les pauvres et une école payante pour les enfants de la classe moyenne. La Mère Éléonore ne s'alarma point. Elle voyait de haut : « Eh! mon Dieu, disait-elle, que tout le monde prophétise! » C'était son mot. Loin de s'inquiéter pour elle-même ou pour ses Sœurs, ne se contentant pas de faire bon visage aux nouvelles arrivées, elle s'efforça de tout son pouvoir de venir en aide à la réalisation de leur projet. Elle indiqua les maisons qui pouvaient convenir, et étant empêchée de sortir pour les visiter, elle ordonna à la supérieure d'un des étabhssements de la congrégation de Nevers, celui de la Miséricorde, d'accompagner les Sœurs de la Sainte-Famille et de les conduire par la ville. Là Mère Emilie s'estimait bien heureuse de cette compagnie. Les mauvais bruits se propagent vite dans les petites villes, et on commençait déjà à dire que le dessein d'un nouvel établissement ne pouvait réussir à Figeac, et que les dames de Nevers s'y opposeraient de tout leur pouvoir. Le monde juge toujours d'après son intelligence et son cœur; la Mère Éléonore cependant

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se conduisait d'après un 'autre sentiment et une autre sagesse ; voyant qu'elles avaient de grandes difficultés à trouver une maison, elle proposa aux Sœurs de la Sainte-Famille de les garder à l'hospice pendant tout le carême, et de mettre à leur disposition une chambre pour commencer les classes. La Servante de Dieu comprit la délicatesse de ce procédé, mais ne voulut pas accepter une pareille offre. Elle prit une maison à bail ; les Sœurs s'y installèrent le 4 mars 1835.

Jusque-là tout allait bien. Cependant l'ennemi ne pouvait manquer de traverser l'œuvre de Dieu : il cherchait à susciter des obstacles. A Villefranche, les amis de la Sainte-Famille étaient désespérés. On s'était effrayé de l'entreprise de la Mère Emilie; on la blâmait hautement, et comme il arrive souvent en pareilles circonstances, on s'était exailé les uns les autres dans les plus tristes appréheûsions. L'orage avait grossi tout seul, pour ainsi dire, et s'était étendu sur toute la ville. Les plus modérés se contentùent de dire qu'il était bien fâcheux que M"^ de Rodât eût perdu l'esprit. C'était une ambitieuse et une orgueilleuse, et elle devait être punie; la maison de Villefranche était bien assez obérée, c'était l'écraser que d'entreprendre une nouvelle fondation à laquelle il fallait tuul fournir; enfin une supérieure a-t-elle jamais rien de mieux à faire qu'à s'occuper des affaires intérieures de sa communauté? Et mille autre discours plus fâcheux

et plus impertinents les uns que les autres, dont l'écho retentissait jusqu'à Figeac. Les mômes propos s'y tenaient d'ailleurs, et d'autant plus énergiques qu'on n'y était pas relenu par le prestige qui, malgré tout, entourait à Villefranche le nom de la Mère Emilie. Les autorités de Figeac étaient loin de lui faire accueil, et le clergé était assez froid pour sa fondation. Chacun la blâmait à l'envi ; et la défaveur fut telle qu'un ecclésiastique vint, sans détour, dire à la Vénérable qu'il y avait assez de couvents pour les filles dans la ville, et qu'elle pouvait s'en retourner à Villefranche. La Mère Emilie répondit, comme autrefois sainte Chantai arrêtée par les mêmes arguments aux portes de Paris, qu'elle était venue en vertu l'obéissance et qu'elle était prête à s'en retourner par la mémo voie; que, du reste, si Fœuvre était bonne et selon la volonté de Dieu, elle s'établirait malgré les oppositions des hommes ; que si, au contraire, Dieu voulait la repousser, tous les efforts humains ne sauraient rétablir. La Servante de Dieu, en tout cela, reconnaissait bien d'ailleurs le coup de cloche de son ancien ennemi : c'était une de ses expressions ; mais elle restait ferme à accomplir l'obéissance. Si elle avait su que les écoles gratuites ne manquaient pas à Figeac, elle n'y serait peut-être pas venue; puisque Dieu l'avait amenée, disait-elle, elle s'en remettait à lui et laissait tout entre ses mains. Elle écrivait dans ce temps aux Sœurs de Villefranche, et

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leur racontait toutes ses peines : « Vous allez peutêtre nous plaindre, ajoutait-elle, ce n'est cependant pas ce qu'il faut ; ce qu'il faut, c'est nous aider par la prière et parla pratique exacte des vertus que Dieu demande de nous; que chacune dépose sa volonté propre, ses goûts, ses idées ! Aidez-nous encore par la fidélité à votre emploi et aux plus petites choses qui vous sont commandées, cela nous sera bien plus utile que toute la compassion que vous pourriez nous porter: en suivant les avis que je vous donne, vous nous aiderez, en effet, puissamment et vous procurerez la gloire de Dieu, étant notre Moïse et nous obtenant la grâce de combattre vaillamment et même de vaincre. »

L'ennemi cependant usait de tous ses artifices ; les esprits étaient toujours exaspérés h Villefranche, et un des amis les plus dévoués de l'institut fit le voyage de Figeac, uniquement pour adresser des représentations à la Vénérable Mère, et la prier par toutes sortes de raisons, aussi concluantes les unes que les autres, de ne pas se donner le tort de persévérer dans une entreprise aussi décriée et aussi peu raisonnable. La Mère demeura inébranlable dans son retranchement de l'obéissance. L'ami ne se rebula pas non plus : il y allait à ses yeux de l'intérêt de la communauté entière, il y mit du zèle. « Eh bien! dit-il à la Mère, je vais écrire à M. Marty. » Il prit une plume. « Que voulez-vous que je lui écrive? — Ce que le Saint-Esprit vous

dictera, » répondit-elle. L'ami insiste sans obtenir d'autre réponse. Il écrit, el la lettre se trouve toute favorable à la nouvelle fondation. « Marque, disait la Mère Emilie, marque que Dieu nous voulait à Figeac, puisque, en un instant, il avait changé la disposition d'un esprit si prévenu contre nos projets ! »

Dans cette lutte, la Mère restait calme : elle avait retrouvé la paix et la lumière; elle agissait au milieu des difficultés avec ardeur et en même temps avec la tranquillité d'une âme qui se repose sur Dieu seul. Une chose cependant l'inquiétait, c'était de ne pas savoir à qui ouvrir son cœur et à qui demander conseil. Les ecclésiastiques qu'elle avait vus avaient été gracieux pour la plupart ; mais rien ne l'avait déterminée à faire choix d'un confesseur. Elle était dans cette perplexité, lorsqu'un soir, comme elle était sortie pour visiter des maisons, elle passa devant un des presbytères de la ville. La personne qui l'accompagnait lui proposa d'entrer et de voir M. le curé. La Mère Emilie ne trouvait pas de nécessité cà cette visite. On lui fit remarquer qu'elle avait rendu aux curés des autres paroisses ce devoir de poMtesse, et qu'elle n'avait pas déraisons de le refuser à M. le curé de Saint-Thomas (i).

(I) M. Imbert avait été ordonné prêtre en 1821 et avait d'abord été vicaire à Saint-Ceré, puis curé àThéniinette. Nommé professeur de philosophie au collège royal d'Avignon, il refusa le serment en 18-28; il devint ensuite curé de Saint-Thomas de Figeac. donna sa démission en 1842. Il est mort en 1865, retiré à Saint- Ceré, où il avait clé vicaire dans sa jeunesse.

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« Eh bien ! dit la Mèrè, en revenant, s'il n'est pas trop tard ! »

Au retour, elle ne songeait plus à la visite projetée : on la lui rappelle. Elle entre. Le curé ne se met pas en frais de grand accueil : il est froid, il n'a pas un mot à dire, il n'offre pas même un siège. La Vénérable est embarrassée et ne sait quelle contenance garder. Elle balbutie quelques paroles sur le sujet de son voyage. Le curé répond à peine : la Mère prend promptement son congé et retourne à l'hospice. A peine est-elle rentrée qu'une voix intérieure lui assure avec insistance que M. le curé de Saint-Thomas sera son guide et son appui. Dès le lendemain, elle lui envoie demander un entretien, proposant d'aller chez lui s'il ne préfère venir à rhospice.

« La Mère a fait le vœu de clôture et non pas moi, répondit le curé, j'irai chez elle. »

La Mère le reçut avec une grande joie, le trouva tout favorable à la fondation. Elle consulta M.Marty, qui lui conseilla de regarder M. le curé de Saint- Thomas comme son supérieur. Dès lors, la Mère Émihe no fit plus rien à Figeac sans son avis, et elle s'estimait heureuse d'être rentrée sous l'obéissance. Dans sa joie, elle demandait à Dieu d'être fidèle aux bonnes inspirations; elle répétait souvent dans son cœur les paroles du Prophète : « Seigneur, réglez mes pas de telle sorte qu'ils tendent tous à l'observation de vos commandements ! »

M. Imbert, devenu supérieur de la communauté, lui rendit les plus grands services. Ce fut lui qui entré dans le soin de la conscience de la Mère Emilie, l'engagea à aller voir la prieure des Carmélites, la Mère Thérèse de Saint-Augustin dont nous avons cité les lettres. Supérieur des deux communautés et directeur de ces deux grandes âmes d'élite, M. Imbert tenait à ce qu'elles se connussent, et il ordonna lui-même le commerce qu'elles eurent désormais ensemble.

La Providence destinait cependant la Yénérable Mère à essuyer à Figeac les oppositions et les détresses qui avaient signalé les premiers jours de l'institut à Villefranche. Quand les Sœurs allèrent prendre possession de leur maison, tout leur manqua : elles n'avaient ni meubles ni provisions; rien autre chose qu'une livre d'huile, un peu de graisse et un fagot de bois. Une voisine (1) les invita à venir prendre la collation chez elle : leur règle s'y opposait ; la charitable voisine envoya alors un pain et une salade. Une des deux Sœurs était malade : on était au commencement de mars ; la pauvre Sœur était transie de froid dans cet appartement dénudé et inhabité. On voulut faire du feu; le petit fagot se trouva tout de bois vert: et il fallut renoncer à l'allumer. La bonne voisine vint encore à leur secours, et leur procura de quoi bassiner le lit de la malade.

(1) Mme Arnaldy. Cotait la propriétaire de la maison; elle habitait un corps de logis différent de celui des Sœurs.

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Elles étaient trois religieuses, et elles n'avaient que deux lits : la malade en occupa un, l'autre fut attribué à la Mère. Leur compagne se contenta d'une paillasse étendue par terre. Celles qui vinrent la rejoindre firent de même. On se passa de bois de lit environ dix-huit mois; et nous verrons plus tard comment on y pourvut. Malgré cette détresse, la Sœur fut bientôt guérie et put se mettre aux travaux. On avait ouvert l'école, et on y avait reçu près de cent enfants. Pour attirer les bénédictions de Dieu sur l'établissement, on s'était, comme à Villefranche, chargé d'abord de deux orphelines. Le dortoir des Sœurs servait de classe; on mettait le matin les paillasses les unes sur les autres dans un coin. La place d'ailleurs était étroite, et on faisait une classe au haut d'un escalier. On était cependant parvenu à se monter de quelques meubles. On avait une marmite pour faire et une soupière pour treaiper la soupe; mais, comme à Livinhac, on n'avait point d'autres ustensiles, et il fallait attendre que la soupe fût faite et la marmite débarrassée pour préj)arer les autres mots. On n'avait pas non plus d'autres plats que la soupière. Il est vrai que chaque Sœur avait sa cuiller; mais elles manquaient toutes de fourchettes. Les serviettes étaient absentes : comme dans les communautés l'usage est d'envelopper les couverts dans les serviettes, on enveloppait soigneusement les cuillers dans des feuilles de papier. Une chaise servait de table, et on prenait les

repas debout. On comprend quels régals on faisait dans ce luxe de vaisselle et de service : des pommes de terre, quelques légumes, de la soupe aux herbes, le tout assaisonné d'un peu de sel, composaient l'ordinaire des Sœurs ; avec cela on travaillait beaucoup, mais c'était pour Dieu : ce qui donne toujours assez d'assaisonnement à la nourriture pour satisfaire le goût, et la rend assez substantielle pour réparer les forces.

Au milieu de tant d'enfants, la Mère Emilie et ses deux compagnes n'étaient pas restées seules : six Sœurs étaient venues les rejoindre. Tout ce monde vivait assez à l'étroit dans la maison qu'on avait louée, et y vivait aussi retiré que s'il eût été lié par la clôture. On sortait uniquement pour aller entendre la messe et pour se confesser. On ne manquait pas absolument de consolations; la Providence n'abandonne pas les siens, et elle leur procure bien quelques encouragements. Ainsi une vertueuse fille, institutrice elle-même des pauvres, était venue visiter les Sœurs dès les premiers jours ; elle les avait beaucoup louées et s'était estimée heureuse de voir un plus grand nombre d'ouvriers envoyés à la vigne du divin Maître. Ne se contentant pas de paroles stériles, cette pieuse personne donna aux Sœurs quelque chose de sa pauvreté : deux volumes de Sermons dont pas une feuille ne tenait. La Mère EmiUe reçut ce don comme une bonne fortune. Un autre jour, un ouvrier en amenant sa

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fille remit une pièce de cinq francs à la Mère. Elle eût pu dire comme autrefois à Villefranche : « Les pauvres nous assistent, c'est bon signe ! » et de fait ces petites assistances se multipliaient. Une femme apportait une poignée de haricots, une autre quatre ou cinq pommes de terre. C'étaient les bons jours, ils étaient rares : la fondation de Figeac avait un caractère particulier de conformité avec le berceau de l'institut : elle devait prendre naissance et se fortifier sur le mont sacré du Calvaire. 11 fallait que la Mère Emilie apprît par expérience combien, pour nous servir de ses expressions, était méchant le diable de Figeac.

Les oppositions ne se calmaient pas; il y eut même dans ces premiers temps des difficultés qui empêchèrent les Sœurs d'avoir une classe payante. Elles ne pouvaient donc avoir de ressources que dans la charité, et la population était prévenue contre elles. Pour comble de malheur, M. Marty, dont jusqu'alors les intentions et les ordres avaient dirigé la Mère EmiUe, hésita dans ses résolutions, et, en présence des obstacles surgissant de toutes parts, commença à incHner vers la pensée de quitter Fentreprise; tout au moins trouvait-il raisonnable de diminuer le nombre des Sœurs : presque toutes étaient malades, et il disait qu'on pourrait toujours les rappeler plus tard, si on s'étabhssait définitivement. Heureusement, en donnant son avis, M. Marty ajoutait qu'il ne voulait rien près-

crire, et il laissait la Mère Emilie libre de juger et de décider. La Mère alors poursuivait des desseins. Malgré sa persuasion d'être à l'œuvre de Dieu, elle n'eût pas balancé à se désister, si M. Marty eût exprimé une volonté. L'obéissance était, aux yeux de la Vénérable, la voie droite par où se manifestait la volonté divine. Outre les oppositions extérieures et les hésitations de M. Marty, une autre épreuve de la fondation fut l'état dans lequel se trouvèrent plongées les Sœurs : elles étaient livrées à toutes les suggestions de l'ennemi rugissant toujours autour du nouvel établissement. Non seulement elles étaient malades, mais les âmes surtout étaient atteintes : elles étaient découragées et abattues, au milieu de l'amertume, des ténèbres et des tentations. La Mère était toujours occupée à s'efforcer de les tirer de leur tristesse. Rien n'y faisait : l'heureuse joie des âmes généreuses et souffrant pour Dieu ne circulait plus dans la petite communauté. Durant les récréations, la Mère était seule à parler. Les Sœurs, absorbées par leurs peines, ne répondaient presque rien à ses discours : il fallut toute la douceur et toute la sagesse de la Vénérable pour les retirer de cet abîme de mélancolie, où les âmes s'épuisent; se perdent, et ne peuvent rien produire d'agréable à Dieu.

Au milieu de ces difficultés, l'œuvre s'établissait néanmoins; les enfants abondaient, il était nécessaire d'agrandir le local. La Mère Emilie aurait cru

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la fondation assurée si elfe avait pu placer ses Sœurs dans une maison où il leur eût été possible de garder la clôture et de remplir avec régularité les saintes obligations de leurs vœux. On avait bien pensé d'abord à Tancien couvent des Glarisses et au propriétaire, dont le désir de vendre avait été la cause indirecte de la fondation; mais on n'avait pu s'entendre avec lui. On avait fait d'autres démarches ; elles étaient restées infructueuses. La Mère Emilie, remettant alors tout entre les mains de la divine Providence, qui voulait laisser cette fondation dans un état précaire, songea à retourner à AlUefranche. Il fallait une supérieure à la communauté naissante : M. Marty indiqua une Sœur que sa santé délabrée paraissait rendre incapable de toute charge. Le supérieur de la maison de Figeac, M. le curé de Saint-Thomas, déclara que cette santé se raffermirait sous le poids de la supériorité. La pauvre Sœur s'offrit comme victime : la désolation était dans son cœur, ses larmes ne cessaient de couler. Elle ne reprit un peu de force et de courage qu'après la cérémonie de son installation.

La Mère Emilie avait obtenu de M^' l'Évêque de Gahors (1) la permission d'avoir une chapelle ; le Saint Sacrement y reposait ; on y donnait la bénédiction; le chemin de la croix y avait été érigé. Les Sœurs pouvaient désormais garder la clôture un peu

(1) Paul-Louis-Josepli d'IIaulpoul, successeur de Mg''de Grainville, évê-iue de Gahors de 1828 à 1842.

plus exactemeut. La A^'énérable Mère quitta Figeac. En sortant du couvent, elle alla d'abord avec ses compagnes aux pieds de Notre-Dame des Douleurs, dans la chapelle où, le jour de leur arrivée, elle avait mis la fondation sous la protection de la sainte Vierge. Après avoir ainsi satisfait à sa dévotion et à sa reconnaissance, la Mère voulut partir; mais la charrette qu'elle avait arrêtée pour elle et ses deux Sœurs, n'était pas prête; et le voiturier mit si peu d'empressement à accommoder les choses, que les Sœurs comprirent qu'elles devaient se passer de ses services. Elles délibérèrent dans la rue sur ce qu'il y avait à faire. Retourner au couvent, c'était renouveler la tristesse des adieux, et peut-être manquer à l'obéissance. Nos trois religieuses se décidèrent à partir à pied. Le voyage semblait au-dessus de leurs forces. Elles se confièrent à Dieu. La Mère Emilie, dans une lettre charmante, a rendu compte aux Sœurs de Figeac des incidents de ce retour : « Nous nous décidâmes à nous mettre en route. On nous indiqua un raccourci. Deux femmes très honnêtes voulurent porter notre panier, notre parapluie, et nous conduire jusqu'au grand chemin, oîi nous fûmes très contentes de nous trouver toutes seules avec la Sainte-Famille, que notre nombre représentait. Le temps était très agréable, et le bon Dieu nous fit éprouver la vérité de ces paroles : « Le soleil ne vous nuira pas pendant « le jour ni la lune pendant la nuit. » Arrivées au

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Pont (sur le Lot), nous avions, grâce h votre charité, de quoi payer notre passage, et trois sous nous restèrent encore pour la fin du voyage. Nous avions beaucoup de force et de paix, nous marchions sous l'obéissance. A Villeneuve, on délibéra si Ton demanderait à coucher chez M. le curé. Il commençait à pleuvoir, cela nous donnait la tentation de nous arrêter. Toutefois, après avoir considéré que le lendemain nous serions encore plus fatiguées, qu'il faudrait peut-être attendre le passage de la diligence, et par conséquent rester presque tout le jour à Villeneuve, nous résolûmes d'avancer, malgré les instances très pressantes d'une femme que nous ne connaissions pas, et qui voulait nous emmener coucher chez elle, disant que nous lui ferions le plus grand plaisir. Nous avions bien un peu de crainte de ne pouvoir faire toute la route, car nous étions déjà bien fatiguées; mais, comme c'était l'amour de notre état qui nous faisait avancer, nous espérâmes que Dieu nous donnerait la force. La pluie cessa, le temps était agréable, la nuit avançait, la lune éclairait derrière les nuages, en sorte que nous étions très bien, à un peu de fatigue près. Nous nous reposâmes sur des monceaux de pierre, où nous étions aussi bien que dans les fauteuils les mieux rembourrés. En continuant notre route, nous disions que nous pourrions bien nous réfugier dans une grange isolée. La Mère Françoise, que vous savez peureuse, ne s'accommodait pas

de cela. Notre grande difficulté était de n'avoir rien à manger. Nous décidâmes de nous arrêter à. Veuzac. Un peu avant d'y arriver, la Mère Françoise vint se jeter sur moi, me disant quelle se trouvait mal. Il nous restait deux prunes de nos provisions, je lui en donnai une pour la restaurer. M. le curé de Veuzac (1) fut fort aise et fort étonné de nous voir si tard : il était neuf heures. Son embarras n'était pas moindre que sa stupéfaction. Sa servante était malade; il n'avait pas de lits à nous offrir; tout s'arrangea, et personne ne passa la nuit sur les chaises ; chacun eut paillasse ou matelas. Après avoir un peu mangé, il nous tardait d'aller au lit qui nous parut des meilleurs. Le lendemain, après avoir adoré Dieu, je fus à l'église, j'y retrouvai Notre-Dame de Pitié, auprès de qui vous ne fûtes pas oubliées. M. le curé aurait voulu nous garder jusqu'au dîner pour nous faire reposer et parce qu'il pleuvait. Je trouvai qu'il était plus régulier de partir : je le lui dis, et il nous laissa aller. Malgré la pluie, notre petit chemin se fit facilement et sans nous en douter. Nos Sœurs furent bien surprises de nous voir. Nous allâmes bien vite au chœur réciter notre office; car nous n'avions pas dit matines, et il était onze heures. La récréation se

(1) M. Joseph Blanc, élève de M. Marty, devait bientôt lui succéder comme supérieur général de la Sainte-Famille. C'était à lui déjà que M. Marty, en quittant Villefraache, avait confié la direction de la Mère et des lilles.

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passa à parler de vous toutes. La fatigue fut bientôt oubliée, et nous ne nous sommes pas ressenties de notre voyage. »

Cependant les Sœurs restées à Figeac étaient résolues à tenter l'impossible pour soutenir la fondation. Elles curent encore bien des peines, et elles durent rester près d'un an dans la maison où elles étaient fort à l'étroit. Enfin tout s'aplanit, et on put transporter l'établissement dans l'ancien couvent des Clarisses. La Mère Emilie fit murer toutes les fenêtres qui ne donnaient pas sur l'enclos ; elle supprima plusieurs autres agréments qui ne lui parurent pas assez conformes à l'exacte clôture. Jalouse aussi de la sainte pauvreté, elle enleva les arbres précieux pour les remplacer par des arbres fruitiers. Les volets des croisées furent placés sur des tréteaux pour servir de table : on se passa encore de bancs et de sièges pendant longtemps. Les contrevents posés à leur tour sur des tréteaux devinrent des bois de lit. Les lambris des appartements furent placés dans le chœur. Le premier souci de la Vénérable avait été, en effet, d'édifier la chapelle ; on manquait toujours d'aumôni(n\ Les Sœurs étaient obligées de sortir tous les jours pour assister à la messe. Quand, par hasard, ily avait possibilité d'entendre le saint sacrifice dans leur chapelle, c'était pour elles un double bonheur. La Providence vint à leur aide ; un prêtre retiré du ministère s'établit à Figeac, cl [uit leur l'aire oflice

d'aumônier. Dès lors, la maison de Figeac fut tout à fait régulière, et, selon l'esprit de leur sainte vocation, les Sœurs purent unir aux exercices de la charité active la paix de la vie cloîtrée.

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