CHAPITRE XX
Mort de M. Marty (1835). — Intérieur de la Mère Emilie.
M. Marly avait fort à cœur l'œuvre des écoles. Il croyait au bien qu'elle devait faire. A la fin d'octobre 1835, étant à Aubin, il s'occupa de formuler ses pensées et de composer le règlement des Sœurs vouées aux œuvres extérieures de miséricorde. Il passa une partie de la nuit à ce travail et l'envoya à la Mère Emilie, l'autorisant à faire les changements qu'elle jugerait nécessaires. Ce fut là, on peut le dire, sa dernière préoccupation. Il était déjà souffrant, et, au moment de quitter Aubin, il se trouva si fatigué qu'il n'eut pas la force de parler aux Sœurs réunies à la salle commune; il se contenta de leur dire : a Je vous laisse la grâce de Dieu! » et de les bénir. Quelques jours après, le 15 novembre 1835, il mourait à Rodez. M^' l'Évéque do Rodez se chargea d'annoncer à Villefranche la triste nouvelle. Il écrivit à la Mère Emilie: « Nous
venons de perdre, ma très chère fille, vous et votre ordre, un Père tendre qui s'est occupé de vous jusqu'à son dernier moment, moi un coopérateur docte et saint dont je chérissais la personne autant que je vénérais les vertus. Je sens qu'il vous faut du courage pour supporter cette perte. Voilà pourquoi je viens essayer de vous fortifier en mêlant mes regrets aux vôtres. Il est mort en vous recommandant à Dieu. Il vous continuera dans le ciel le tendre intérêt qu'il vous portait sur la terre. De mon côté^ j'hériterai de ses sentiments pour vous. »
La Mère Emilie avait, en effet, besoin de courage et de consolation. M. Marty n'était pas seulement celui qu'elle reconnaissait pour fondateur de son œuvre, il était son supérieur et le directeur de son âme depuis environ trente ans. Elle lui était attachée par toutes sortes de liens ; c'était lui dont Dieu s'était servi pour la placer et la conduire dans sa vocation. Il était initié à toutes ses inquiétudes et à tous SCS tourments. Si rien ne se faisait dans la Sainte-Famille sans l'agrément et Tavis de M. Marty, rien ne se passait dans Tàme de la Mère Emilie que M. Marty ne connût. Les Sœurs, avons-nous dit, en voyant toutes les actions de leur Mère accompagnées d'une singulière ténédiction de Dieu, en la voyant pratiquer avec tant de courage une mortification si constante, une humihté si profonde, une charité si dévouée, en l'entendant parler avec une éloquence si ravissante et une tendresse si vive de
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l'amour de Dieu et de rineffuble bonheur de se dévouer à son service, les Sœurs pouvaient croire que le cœur de leur Mère était inondé de délices, qu'elle passait les heures de sa retraite dans les extases du honheur, dans la jouissance de la paix, et qu'au prix de son courage et de sa confiance elle avait trouvé, dans la région supérieure où Dieu l'avait placée, comme un avant-goùt de toutes les joies du paradis. M. Marty connaissait les amertumes où ce pauvre cœur était noyé, et il aurait pu, [)Our ainsi dire, en compter les larmes (1). Il était trop avancé dans la connaissance des choses spirituelles pour ne pas savoir que les faveurs de l'Epoux sont réservées à ceux qui le suivent dans la voie douloureuse. La croix et la couronne d'épines sont les livrées du Seigneur Jésus; elles sont plus éclatantes chez ceux qui l'approchent de plus près. Les martyrs les ont revêtues sur leurs corps, d'autres les ont portées dans leurs âmes. M. Marty ne cessait do raitpeler cette gloire à la Mère Emilie : ces terribles tentations contre la foi, ces cris et ces exaltations d'incrédulité qui s'élevaient si impé-
(I) La correspondance de M. l'abbé Marty avec la Mère Emilie, ou plutôt ce que celle dernière a laissé subsisler des lettres qiui lui avail adressées M. Marty, nous a servi à composer ce chapitre. Depuis que- nous l'avons écrit, les lettres qui ont été l'éléiiieuL de notre travail ont été imprimées intégralement. On les trouve dans V Esprit de la Mêrc Emilie, t. II, p. G2 et suivantes. Elles sont précieuses à lire et pleines toutes du plus vif intérêt.
tueusement dans son âme, saint Vincent de Paul les avait éprouvés au milieu des prodiges de sa charité ; saint François de Sales ne les avait pas ignorés au milieu de son inaltérable paix ; sainte Chantai et sainte Thérèse les avaient vus naître avec épouvante dans leurs cœurs. « Les saints, disait M. Marty, n'avaient pas une autre nature que la nôtre : la différence est qu'ils avaient plus de générosité dans le combat spirituel. » Pour soutenir la Mère Emilie dans cette terrible lutte où elle était portée au plus fort de la mêlée, M. Marty voulait lui donner saint François de Sales pour guide. « Les lettres de ce saint à la Mère de Chantai sont le meilleur directeur que vous puissiez trouver. No balancez point à prendre pour vous les salutaires avis qu'il lui donne. Ils vous conviennent parfaitement, parce qu'elle éprouvait les mêmes difficultés que vous. Je suis persuadé que si vous pouviez traiter avec saint François de Sales, il vous conduirait comme il a conduit cette sainte Mère ; il ne vous dirait que des choses propres à calmer vos inquiétudes ; il exigerait de vous beaucoup de générosité et de renoncement à vous-même, point de réflexion et une confiance sans bornes dans la bonté de Dieu et dans la protection de Jésus, de Marie et de Joseph. Dieu veuille maintenir dans voire volonté la résolution de ne jamais rétracter le sacrifice que vous lui avez fait de vous-même ! Les dispositions que vous m'avez marquées sont très
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bonnes: il faut en retrancher la crainte et la méfiance ; car saint Jean nous dit que la parfaite charité chasse la crainte dehors. »
Dès les pren:iières alarmes jetées dans le cœur de la Mère Emilie, M. Marty, avons-nous dit, avait été épouvanté. Malgré sa charité et ses lumières, il se montra parfois sévère et pesa sur le fardeau de la pauvre brebis. Dans son désir de conduire sa pénitente à la perfection où il la croyait appelé^, il voulait quelquefois lui montrer qu'elle était coupable dans des choses où sa conscience ne lui reprochait rien. « Ce qui m'a fait le plus souffrir, disait la Mère ÉmiUe, c'était la défiance de M. Marty; il croyait et il voulait me forcer à croire que je n'agissais pas franchement avec lui, tandis qu'une seule fois dans ma vie (à la fondation d'Aubin), il m'est arrivé d'agir un peu en dessous. » La Servante de Dieu supportait cette défiance de son directeur avec patience et sans éprouver le moindre désir d'abandonner sa direction. Elle s'humiliait et mettait ainsi en pratique ce qu'elle - même recommandait aux Sœurs. Une d'entre elles se plaignait un jour de ce que le confesseur ne la traitait pas avec douceur. Au lieu d'entrer dans ses pensées, la Mère lui répondit : ce II faudrait être plus mortifiée et avoir assez de foi pour ne voir que Jésus-Christ dans la personne du prêtre ; allez faire une visite au saint Sacrement, pour demander à Dieu cette griice. » La digne Mère, qui regardait
en toutes choses l'ordre surnaturel , ne voyait, en effet, que Jésus-Christ au saint tribunal, et elle ne pouvait comprendre qu'on cherchât à discuter ou à raisonner avec lui, encore moins à se plaindre. Une Sœur, un jour, cédant à une mauvaise inspiration, disait avec véhémence : « Je ne veux plus m'adresser au confesseur de la communauté, il m'a reprise trop sévèrement ! » La Mère, enflammée à cette seule parole, répondit avec sévérité et d'une voix forte et imposante : « Mettez-vous à genoux, ma Sœur ; vous êtes une orgueilleuse! vous irez vous humilier aux pieds de votre confesseur ! Eh •' que va-t-on chercher au confessionnal?... l'humiliation attachée à l'aveu de ses fautes, le pardon de ses péchés, et puis?... rien ! » Pour elle-même elle n'y cherchait pas autre chose.
Bien que, par une permission divine, M. Marty ait parfois un peu pesé sur le fardeau de sa pénitence, sa direction était charitable et sage. Il employait le plus souvent à l'égard des tentations les moyens qu'il avait pratiqués lors de la vocation de la Mère Emilie. Il consolait, il relevait, il attendait. « Vous voilà au fort de la tempête, lui disait-il, et presque dans le ventre de la baleine, comme Jonas! Mais ne ci'aignez pas : Dieu , qui semble vous rebuter, ne vous perd pas de vue. Souvenez-vous que le Prophète pour qui tout semblait perdu, était dans les entrailles du monstre plus en sûreté que dans le vaisseau, et qu'il fut rendu tout vivant sur
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le rivage. J'aime que vous m'ayez dépeint votre état, cela vaut mieux que d'avoir gardé le silence. Vous avez au moins sur la terre une personne qui compatit à vos souffrances. Puissé-je vous donner un peu de consolation ! Mais votre soulagement est entre les mains de Celui qui vous afflige et qui n'a jamais été pour vous meilleur père qu'il ne l'est actuellement. C'est lui qui ne permet pas que vous soyez tentée de mécontentement ni d'impalience : ne voyez-vous pas que s'il vous abandonne d'une main, il vous soutient de l'autre? Croyez-moi, ma chère Mère, car vous m'êtes connue (eh! qui vous connaît mieux que moi ?), là où vous ne sentez que rigueur, abandon, punition de vos péchés, je remarque une grande miséricorde. Votre partie sensible est vivement affectée, vos puissances sont enchaînées, voire entendement obscurci : en conséquence, demeurez aussi tranquille que vous pourrez au pied de la croix, sans raisonner, sans juger, sans vous inquiéter du passé, sans prévoir l'avenir. Puisqu'il vous reste une facilité d'attention à ne pas offenser Dieu, contentez-vous de cela et ne vous occupez pas d'autre chose. N'examinez pas si ou quand le jour reviendra. Dormez d'un sommeil de paix à l'ombre de votre croix. Votre consolation sera de dire ayec David : « Mon Dieu, je me suis « souvenu de votre nom pendant la nuit! » Vous voyez, il avait passé comme vous par une profonde nuit : néanmoins il s'applaudissait de n'avoir pa&
oublié son Dieu et de n'avoir jdqs péché contre sa loi. C'est bien peu de conserver le nom de Dieu et de ne pas l'offenser : c'est beaucoup pour une âme plongée dans une épreuve comme la vôtre. »
On connaîtrait tous les détails de cette épreuve si on avait les lettres adressées par la Mère Emilie à M. Marty; mais, après la mort de ce dernier, la Vénérable a eu soin de les détruire ; elle détruisit aussi la majeure partie de celles de M. Marty; elle conserva les plus dures, celles qui contenaient des reproches ; elle les rehsait souvent, et elle en avait fait un petit recueil à son usage. C'est à l'aide de ces lettres qu'il faut pénétrer dans les douleurs de cG pauvre cœur, et c'est en voyant les armes que M. Marty lui propose pour le combat qu'on entrevoit les assauts qu'il avait à supporter.
La principale attaque, celle qui comprenait toutes les autres et causait les plus profondes désolations, c'étaient ces cris et ces protestations d'incrédulité que la Mère entendait de toutes parts dans son âme. Elle avait beau se prosterner devant Dieu, s'humilier et pleurer, la voix de l'incrédulité se faisait entendre et cherchait à tout couvrir et à tout dominer. Ce que M. Marty demandait alors d'elle, tout d'abord, c'était d'embrasser cette horrible croix (1), et de se soumettre à souffrir tout ce que Dieu voudrait et aussi longtemps qu'il le voudrait.
(1) Voir dans V Esprit de La Mère Emilie, t. II, p. 236 et suivantes, la letti-e de M. Marly du 30 novembre 1832.
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Au milieu de ces tumultes d'incrédulité qui lui paraissaient prendre possession de son âme, elle devait se contenter de dire, bien qu'avec dégoût et de la seule pointe de l'esprit, Credo, adjiova me! et s'unir étroitement à quelques-uns des Saints qui ont passé par de semblables alarmes ; ils sont nombreux dans le paradis. Quand le combat devenait plus fort, que toutes les puissances de l'âme étaient comme enchaînées, et que la Mère n'avait même plus la force de parler, M. MarLy lui conseillait d'avoir, comme saint Vincent de Paul, un signe convenu à l'avance avec le bon Dieu pour protester de l'amour et de la foi que le cœur voulait conserver au milieu de cette captivité :• un regard , par exemple, un baiser sur une croix ou sur un chapelet étaient une protestation suffisante contre les triomphes que les démons prétendaient avoir remportés sur cette malheureuse âme livrée à leurs suggestions. Surtout, M. Marty ne voulait pas qu'elle laissât absorber toutes ses forces dans le combat. Elle devait s'acquitter de ses divers devoirs, avec la même exactitude et la môme tranquillité que si elle eût été en paix : ne rien omettre de sa prière, ni de ses oraisons, y consacrer le temps réglé, ne pas redouter d'accomplir ceux des exercices de piété où elle croyait éveiller davantage les fureurs infernales; elle ne devait pas non plus en prolonger quel({ues-uns, sous prétexte do lutter avec ses ennemis ; ce sont des misérables ; on marche sur
leur tête sans les regarder et les yeux élevés vers le divin Sauveur.
Outre les armes qu'il fallait avoir toujours prêtes lorsque l'ennemi offrait le combat, la Mère devait aussi se fortifier dans le cours de sa vie habituelle par certaines dispositions qui n'étaient rien autre que des pratiques de la vie parfaite. Elle devait se renoncer en tout, renoncer surtout dans les choses spirituelles à une certaine curiosité où se complaisent les âmes qui croient avoir une intelligence particulière des dons de Dieu et se délectent parfois à s'en applaudir. Pour quitter toute estime de soimême, il fallait, selon M. Marty, n'avoir en soi aucune confiance, ni aucune préférence pour soi, se refuser à porter, même intérieurement, un jugement quelconque sur ce qu'on lisait ou entendait, et abandonner en tout la voie du raisonnement pour s'attacher uniquement à la voie de l'autorité, qui est la plus humble et la plus sûre ; ainsi il fallait profiter d'un sermon, d'une lecture ou d'un avis, plutôt par docilité que par intelligence d'approbation. M. Marty recommandait encore à la Mère Emilie de ne pas perdre le temps à rechercher les causes des impressions qu'elle éprouvait ; de s'abstenir de réfléchir sur son état autrement que pour se porter à la douleur de ses péchés, à l'humilité et au mépris d'elle-même, et de s'apphquer à mettre toujours en pratique la maxime de saint Frauçois de Sales, beaucoup agir et peu réfléchir.
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Par-dessus tout, il lui recommandait de ne pas disputer avec la tentation : « Ce serait là, disait-il, entrer en controverse avec le démon, s'attirer de sa part des répliques subtiles et embarrassantes, qui rendraient le combat très pénible, et nous exposeraient à être vaincus comme Eve. » Il voulait qu'elle résistât par le seul fait d'une prompte et ferme répulsion, par un acte pur, simple et rapide de la vertu combattue. C'est la doctrine de saint François de Sales. « Savez-vous, disait-il à une âme tourmentée, savez-vous ce que vous ferez ? Pendant que l'ennemi s'amuse à vouloir escalader l'entendement, sortez par la porte de la volonté et faites-lui une bonne charge ! Criez: Vive Jésus en qui je crois! Vive l'Eglise à laquelle j'adhère ! et autres paroles semblables enflammées; je veux dire qu'il faut se revancher par des affections et non par des raisons. »
M. Marty ne craignait pas de mêler aux conseils les réprimandes: et elles sembleront peut-être bien dures à ceux qui ne connaissent rien de leur propre cœur, qui n'envisagent jamais ses profondes misères, et ne savent point que tout ce que ce zélé directeur reprochait à la Mère Emilie, s'est rencontré dans les saints, qui ont eu tous à lutter avec l'orgueil né de la corruption de la nature humaine. « On a lieu de croire, disait-il, que ce qui fait naître les tentations contre la foi, c'est l'orgueil et la sensualité du jugement propre, la confiance
qu'on a dans ses lumières, dans la justesse de son esprit, dans son propre raisonnement, et aussi l'inertie de l'amour de soi et de ses aises, qui rend les caractères lents ethésitatifs. Dieu, continuait-il, Dieu dans sa sagesse et dans sa miséricorde permet qu'une âme présomptueuse et témérairement confiante en elle-même, au lieu de se confier en lui seul, soit pour un temps plus ou moins long criblée de tentations d'incrédulité, plongée dans un gouffre de ténèbres spirituelles, comme pour y recevoir un nouveau baptême. Dans cette nuit profonde, cette âme ne connaît plus ni Dieu, ni Jésus-Christ, ni TEglise, ni l'Ancien, ni le Nouveau Testament, ni l'Eucharistie, ni le saint sacrifice de la messe, ni aucun des mystères, ni aucune autorité; tout s'est dissipé à la fois pour elle : le passé, le présent, l'avenir, les vérités, lesvices, les vertus, les splendeurs de la foi qui l'éclairaient si bien et si joyeusement autrefois, dans les jours de sa simplicité. Tout l'ordre surnaturel est devenu pour elle une chimère, un chaos, un vaste néant. Elle est semblable à un navigateur dont le vaisseau pirouette au milieu de la tempête; la tête lui tourne comme à un homme dans l'ivresse. Bouleversée dans tout son être, elle ne sait plus où elle est, ni ce qu'elle est, ni ce qu'elle fait, et ne peut se définir sous aucun rapport. L'intelligence qui lui reste n'est plus que pour les choses sensibles ou pour celles qui intéressent les prétentions de son amour-
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propre; si la science des vérités surnaturelles est demeurée dans son esprit, elle lui sert pour la conduite des autres, mais non pour se diriger elle-même.
« Dans cet étrange renversement, elle gérait désolée de se sentir prise dans un filet qu'elle ne peut rompre et comme perdue sans ressources dans un labyrinthe qui n'a pas d'issue. La difïicullé de croire produit en elle la difficulté d'espérer. Elle n'ose plus se persuader qu'elle soit agréable à Dieu, ni que ce qu'elle peut faire de prières soit écouté. Le sentiment de ses ténèbres et de ses faiblesses l'accable. Son courage est brisé, toutes ses forces sont anéanties : les exhortations, les conseils, les consolations même qu'on veut lui donner, servent encore à Tinquiéter et à la troubler, surtout si on les appuie de quelque raisonnement, ce qui est frapper sur sa plaie. »
Après celte horrible peinture, où la Vénérable Mère se reconnaissait tout entière, et que nous n'aurions pas osé charger de couleurs aussi vives, M. Marly ajoutait miséricordieusement : « Il faut cependant engager cette âme à tout espérer ; il y a pour cela les raisons les plus déterminantes ; mais il ne faut pas les lui expliquer. Il suffit de lui assurer positivement que tôt ou tard le soleil de miséricorde se' lèvera sur sa lôle(l). » M. Marty
(1) A celte IcUrc si belle, si lumineuse el si terrible, M. Marly ajoutait ; « J'ai hésité dans l'incertitude si cette lettre serait capable de produire un bon effet, et s'il ne vaudrait pas mieux ne
revenait soavent sur qaelques-uns des traits de ce tableau si complet et si effrayant, en rappelant à la Mère Emilie les torts que toute créature humaine a toujours envers Dieu. Mais il rappelait aussi la miséricorde diviae et il insistait sur tant de molifs d'espérance ; il montrait les exemples des saints : « Nous sommes les enfants des saints, disait-il, nous venons à leur suite, nous voulons aller où ils sont; ils avaient leur raison comme j'ai la mienne. Ils ont cru, je veux croire comme eux pour me sauver comme eux. Ils ont été éprouvés et tentés comme moi, ils ont résisté et vaincu: je veux résister pour partager leur victoire et leur couronne. Ils ont mis la foi au-dessus de leur raison ; je ferai comme eux le sacrifice de mon propre jugement et de mon orgueil. »
Il y avait alors, entre le directeur et sa brebis épouvantée, des sortes de dialogues.
« Ne vous étonnez pas, ne vous alarmez pas, disait le premier, c'est la miséricorde de Dieu bien plutôt que sa justice qui vous soumet à ces épreuves;
pas l'envoyer. Je puis assurer que si je l'envoie, c'est le seul zèle pour rutililé de l'âme dont il s'agit qui me détermine. Je reconnais avoir besoin moi-niême de la plupart des remèdes que .j'y indique... Plaise à Dieu, plaise à Jésus, à Marie, à Joseph, de les bénir et de les rendre efficaces pour elle et pour moi ! »
Ainsi liarle, ainsi hésite, ainsi gémit et fait retour sur soimême la vraii} tendresse paternelle, qui reconnaît ses propres faiblesses dans les luttes de ses enfants.
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il veut vous avertir, vous instruire, vous rendre meilleure.
« — Hélas! disait la pauvre désolée, je me suis attiré ce châtiment par mon orgueil et mon trop d'estime de moi-même 1
« — Je ne nie point cela, reprenait le sage directeur; mais ce retranchement pour un temps, que Dieu mesure dans sa sagesse, du sentiment de la foi et de l'espérance, est un moyen de vous humilier et de vous guérir. Vous avez l'expérience de cette conduite de Dieu envers vous. Vous savez que le jour et les ténèbres vont et viennent tour à tour. Vous êtes, ma chère Mère, à cet égard dans la voie par laquelle Dieu mène les âmes qu'il veut comme forcer d'être entièrement à lui. Sachez, vous dit saint François de Sales, que j'ai vu peu de personnes avoir été avancées sans cette épreuve. Vous êtes à Dieu, mais non assez pleinement ni de la façon qu'il veut. Il ne veut pas que vous soyez du tout à vous-même. Il vous envoie des ténèbres pour vous ôler toute confiance dans vos raisonnements et dans vos lumières. Il permet que le démon vous suggère des pensées folles contre la foi et contre l'espérance, pour vous donner occasion de faire des actes contraires.
« — Ah ! disait la Mère, combien ces actes me sont difficiles !
« — Ils n'en sont que plus volontaires! reprenait le directeur.
« — Il faut, pour les produire, me faire une très grande violence, continuait la Mère, honteuse de son manque de générosité.
(c — La voilà donc cette violence qui ravit le ciel ! reprenaitjoyeusement M. Marty, après saint François de Sales.
« — Mais le démon me suggère des tentations de blasphème et d'infidélité.
« — Ecoutez encore là-dessus saint François de Sales : « Il faisait comme cela avec Job, avec saint (( Antoine, avec sainte Catherine de Sienne, avec une « infinité de bonnes âmes que je connais, avec la « mienne qui ne vaut rien et que je ne connais pas ! » Le remède contre ces tentations est de ne pas vous en mettre en peine, de prendre patience et de supporter les coups de la main qui vous frappe pour vous corriger et non pour vous perdre. C'est ainsi que nous pratiquerons envers Dieu cette générosité dont le défaut, que vous découvrez en vous-même, vous cause une si grande peine. Mais prenez garde, la générosité que vous voudriez serait peut-être celle qui consiste à faire de grandes choses pour Dieu et à les faire avec sentiment. Il y a une autre générosité qui consiste à souffrir tout ce que Dieu veut, comme il le veut et autant qu'il le veut. C'est celle-ci que Dieu demande de vous ; et ce qui me fait grand plaisir, ajoutait M. Marty, c'est que je crois qu'il vous fait la grâce de la prali({uer, car je vous vois soumise et résolue à endurer votre état
autant qu'il plaira à Dieu. Si vous ne faites pas, vous désirez beaucoup faire : or, un grand désir de faire avec la conscience et la conviction qu'on ne fait pas, vaut mieux que si en faisant on s'applaudissait secrètement en soi - même de son action (1\ »
C'est ainsi que M. Marty, tout en reprenant la Mère Emilie de ses imperfections, cherchait à prévenir le désespoir où auraient pu entraîner de pareilles épreuves. « Lisez, lui disait-il, le chapitre douzième de saint Paul aux Hébreux. Entre autres choses bien consolantes, vous verrez que Dieu, comme un bon père, frappe de verges tout enfant qu'il reçoit et auquel il destine ses faveurs. Vous savez comme moi, et mieux que moi, que bien des saintes ont éprouvé longtemps des angoisses intérieures, plus amères que mille morts, et en particuher cette terrible absence de la lumière divine. Ne vous affligez donc pas si Dieu vous fait marcher sur les traces de ses amis. Ce qui les a purifiés servira aussi à vous purilier vous-même. Vous ne jouissez pas de Dieu ; le moment de celte joie viendra quand Dieu le jugera à propos. Cependant vous vivez dans cette attente, et David l'a béatifiée: «■ Heureux, Seigneur, tous ceux qui vous attendent!» N'est-ce pas là un passage fait pour vous instruire et vous consoler ? » Il lui disait encore sagement
(1) Voir VEsprit de la Mère Emilie, t. II, p IGO. Lettre du 2't novembre 1824.
et doucement : o Sans vue et sans goût de Dieu, vous ne cessez de soupirer après lui. Ce qui paraît opposé à cette disposition de soupir en est la première cause. On ne soupire pas après un bien qu'on possède non plus qu'après un bien dont on ne fait nulle estime. Vous chercbez Dieu parce que vous l'aimez et parce que vous savez qu'il est votre bien suprême. Vous gémissez, parce que vous ne le trouvez pas ; de son côté, il ne se laisse point trouver, afin que vous le cherchiez. 11 est vrai que Notre-Seigneur a dit : « Cherchez, et vous trouve- « rez ! » mais il n'a pas marqué le terme de cette recherche, parce qu'il veut que nous cherchions avec persévérance, et il doit nous suffire de savoir que nous le trouverons tôt ou tard. Livrons-nous sans inquiétude à l'opération divine : elle nous conduira enfin à un entier mépris de nous-même, bien plus désirable que tous les avantages de la nature. Ne vous lassez pas, ma très chère Mère, de supporter l'obscurité dont Dieu vous couvre, et soyez assurée qu'il fera lui-même ce que cette obscurité vous empêche de faire. Seriez-vous fâchée qu'il prît votre place ? Vivons en paix sous le nuage de la volonté divine jusqu'à ce que le jour nous éclaire. «
Dans ce commerce de direction, les comparaisons avec les objets les plus simples de la nature et de la vie commune abondent : on sait avec quel art et quelle grâce saint François de Sales les employait
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pour rendre les choses claires et les faire, pour ainsi dire, toucher du doigt aux pauvres créatures perdues dans ces épaisses et redoutables obscurités. M. Marty citait souvent saint François de Sales ; il semble l'avoir pris pour modèle, et il employait les mêmes gracieux artifices de langage. « Il n'est pas nécessaire, disait-il à la Mère Emihe, d'agiter ses ailes pour s'élever tout de suite et planer dans les airs comme des aigles ; contentons-nous de nous percher sur un arbre et d'y gémir comme la tourterelle, ou d'habiter solitairement sur un toit comme le passereau. Je compare, disait-il encore, je compare votre âme à un faisceau de branches, partie plus ou moins sèches, partie récemment coupées, posé sur le feu. S'il y avait peu de feu, il pourrait arriver qu'il fût éteint par la fraîcheur des branches vertes ; mais il arrivera le contraire si le feu est bon, s'il est entretenu et ranimé de temps en temps par le sou filet. Alors on verra les branches sèches s'allumer les unes après les autres ; pendant ce temps les vertes jetteront beaucoup de fumée, ensuite une explosion de feu et do flammes s'en emparera ; elles brûleront, et tout le faisceau sera consumé. J'ai confiance que c'est ce qui vous arrivera tôt ou tard ; dans le moment que Dieu sait et qu'il faut abandonner à sa sainte disposition, toutes les puissances de votre âme seront cn^lorasées du feu de l'amour divin. Vous voyez déjà, et vous devez le voir avec joie et reconnaissance, que mal-
gré vos obscurités, vos abandons, et je dirai aussi vos infidélités et vos résistances, plusieurs parties de votre intérieur, dégagées de leur humidité naturelle, brûlent assez bien. En patientant et en priant, les autres puissances de votre âme, quoique plus réfractaires à la grâce, perdront aussi la sève de la nature et donneront prise à l'action céleste ; mais
quand viendra cette explosion de bonheur?
Imaginons-nous que Notre - Seigneur nous dit comme aux apôtres qui l'interrogeaient sur la fin du monde : « Il ne vous appartient pas de connaître « les temps et les moments que le Père a mis en sa « puissance : » c'est de Dieu seul qu'ils dépendent; c'est à nous de les attendre avec résignation et persévérance. »
Ah ! que toute cette sève de la nature, cette humidité et cette fumée du sang et du péché sont difiQciles à éloigner d'une âme ! La Mère Émihe comprenait la rigueur des jugements de Dieu, elle n'avait garde de trouver M. Marty sévère. Elle sentait la vérité de ses paroles, elle reconnaissait en elle-même les faiblesses qu'il lui indiquait. L'orgueil et la chair s'agitent toujours dans le cœur de l'homme. Saint François de Sales reprenait rudement sainte Chantai de n'être pas toute spiritucllo. Ce n'est pas avec toutes les âmes, d'ailleuis, que les directeurs peuvent prendre un ton pareil ; ils sont compatissants pour les faibles ; ils distribuent le lait des consolations aux petits enfants qui com-
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mencent à naître à la vie spirituelle, et qui sont sur le point de défaillir au moindre effort ; ils gardent cette sévérité, cette exigence, si on le veut, celte lumière impitoyable qui va chercher Torgueil dans ses derniers rephs, pour les âmes fortes, généreuses, qui savent ce que c'est que la vertu, combien elle est élevée, quels efforts elle demande, et quelle pureté de cœur Dieu exige des siens. Mourir à soi-même n'est pas une petite entreprise ! Quoique la grâce vienne en aide, il y a fort à faire à chasser la nature d'un cœur où Dieu veut habiter ! Toutefois, en employant envers la Mère Emilie le langage rude, qu'on n'adresse qu'aux amis particuliers du Seigneur, M. Marty ne laissait pas de la consoler, de la relever et de l'encourager. « Je suis sûr, lui disait-il, que vos prières comme tous vos actes, dont vous ne voyez que la pointe, ont leur racine dans votre foi, bien qu'elle soit cachée sous terre. Une foi éteinte ne produirait pas d'œuvres, comme un arbre sans racines ne porterait point de de fruits. Il y a même des fruits très bons, tels que la châtaigne et la noix, qui mûrissent secrètement sous une écorce rude et sauvage, et qui ne parviennent à leur point que lorsque la chaleur rompt leur enveloppe. Je crois pouvoir, ma chère Mère, concluait-il, vous appliquer cette allégorie. » A l'occasion de la mort d'une jeune Sœur (1),
(!) La Sœur Stanislas Lescure. (Voir p. 22L)
qui avait paru beaucoup craindre la mort, et qui s'était endormie dans la paix et l'allégresse, il lui disait encore : « Cet exemple est bien fait pour encourager les âmes pusillanimes que la pensée de la mort épouvante. C'est un objet que la proximité fait voir tout autrement qu'une perspective éloignée. La miséricorde de Dieu est un abîme aussi profond que l'abîme de ses jugements. Mettons en lui toute notre confiance, et abandonnons-nous avec simplicité à son admirable conduite, puisque nous savons qu'il prend soin de nous. Et à qui ce sentiment peut-il mieux convenir, qu'à une religieuse qui s'est consacrée à lui dès l'enfance, et à vous, qui avez reçu tant de marques de sa bonté, et qu'il ne cesse de soutenir sur les bords du précipice ? »
11 ne manquait pas une occasion de lui remettre sous les yeux, avec une tendresse toute paternelle, l'abondance des miséricordes de Dieu à son égard. Il lui rappelait le but et les joies de sa vocation : « Il y a longtemps que vous vous êtes donnée â Dieu, et vous l'avez fait de tout votre cœur, et Dieu vous a adoptée. En vous consacrant à Dieu dans la religion, n'avez-vous pas voulu devenir une victime tout immolée à son amour ? Ah ! ne vous étonnez pas qu'il accepte le sacrifice. Il viendra vous soulager quand il jugera qu'il en est temps. Celui qui sème dans les larmes, recueillera dans la joie. Dieu veut de vous l'abandon le plus complet et le plus généreux. Rappelez-vous de la devise d'une
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lettre de M""" de ïrenqiielléon : Brûlez, coupez, tranchez ici-bas, mais pardonnez dans l'éternité ! »
« Yous croyez que c'est un défaut d'humilité qui vous attire cet isolement terrible, lui écrivait-il encore, je le crois comme vous ; mais il n'est pas bon que vous cherchiez à comprendre par vousmême les causes qui produisent cette longue absence dont vous gémissez. Si je ne me trompe, votre défaut d'humilité gît dans un excès d'estime et d'exercice de votre propre raison ; en conséquence, le bon Dieu permet toutes ces obscurités, non pour vous punir (prenez garde à ceci pour éviter la tristesse et l'abattement), mais pour vous guérir ; car il guérit les contraires par les contraires ; pour vous détacher de cette secrète estime de votre raison, et vous accoutumer à ne point procéder par votre jugement propre dans votre vie intérieure, ni même dans la conduite des autres, mais par un esprit d'obéissance, par une foi toute soumise, toute nue, nullement éclairée par votre intelUgence propre. Attendez l'intelligence de Dieu. »
En insistant sur cette soumission à la volonté divine et ce dépouillement de la volonté propre, M. Marty prenait garde à réduire sa brebis à un état d'inertie : il lui recommandait l'activité extérieure pour faire diversion aux pensées qui l'occupaient, et même le soin de prendre des récréations. Dans ce dépouillement d'elle-même où il la voulait, dans
cette abnégation de ses lumières, de son jugement et de sa raison, elle devait encore se comporter en tout avec joie et se porter vivement à ses propres affaires spirituelles comme aux temporelles et aux spirituelles de la communauté (1). M. Marty lui faisait conscience de la moindre lenteur, de la moindre hésitation dans les actes extérieurs comme dans le combat intérieur. Il ne voulait pas que rien dans sa conduite pût ressentir la lassitude. « Sans doute, lui disait-il, il serait bien doux et bien agréable d'avoir quelqu'un qui vous guidât à chaque pas ; mais cela n'est pas possible. Il est utile de n'être pas toujours appuyé sur cette conscience extérieure ; en ayant, en bien des cas, à vous conduire vous-même sans aucun guide, vous apprendrez mieux la pratique de la sagesse. Gomment fait un général d'armée qui n'a d'autre conseil que sa tête, ni d'autre cabinet que son cheval, quand
(1) M. Marty manjuait ainsi à la Mère Emilie les règles à suivre en prenant ses décisions: «Saint Ignace distingue trois sortes de secours dont une unie peut s'aider : le premier est le conseil des supérieurs ou de quelque personne prudente ; le second est la prière; le troisième est sa propre délibération. Dans l'emploi du second on consulte l'Esprit-Saint, et après un peu d'oraison dans laquelle on écoute avec une humble attention sa réponse, on fait ce qu'on regarde de bonne loi comme une inspiration de Dieu. Dans l'usage du troisième, on interroge avec désintéressement sa propre raison, et selon la mesure de sagesse ou de prudence qu'on a repue de Dieu, on se détermine pour le parti qu'on juge le meilleur. Si quelqu'un se trompe en agissant ainsi, son erreur ne lui sera pas imputée.
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l'ennemi est en présence, qu'il lui faut faire face, former un pian subit de bataille, assigner des positions aux troupes, les ranger en bon ordre et les mener au combat ! Vous me direz qu'il doit avoir acquis antérieurement du savoir et de l'expérience. Mais c'est aussi ce que nous devons tâcher d'acquérir chaque jour par la méditation et par la prière. Pour vous, ma chère Mère, il y a longtemps que vous faites la guerre et que vous étudiez à l'école du Saint-Esprit. Vous n'êtes pas prise au dépourvu lorsqu'une Sœur vient vous demander conseil. Eh bien ! divisez-vous de vous-même, supposez que vous êtes une Sœur qui vous consulte, et répondez - lui selon les lumières que Dieu vous donne. »
Les avis judicieux et paternels de M. Marty suscitaient quelquefois, avons-nous dit, dans Fâme de la pénitente do nouveaux tumultes au lieu de la paix qu'il voulait apporter : des cris et des exaspérations d'incrédulité et de blasphème répondaient à toutes ces indications de la sagesse. La pauvre Mère, cependant, accomplissait à la lettre les conseils qui lui étaient donnés. Elle s'y conformait si exactement, qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais réfléchi sur Ses tentations. Mais sa docilité ne désarmait pas l'ennemi. Au milieu delà nuit qui l'enveloppait, le souvenir de son indignité la faisait gémir ; elle se voyait éloignée de Dieu, et elle croyait que Dieu s'était éloigné d'elle à cause de ses
fautes. M. Marty lui écrivait : « Doucement, doucement, ne vous grondez pas trop, ma chère Mère, supportez-vous avec patience et ayez de la charité envers vous-même. Bénissons la lumière que Dieu nous envoie, rendons grâces à son infinie bonté de ce qu'il nous ouvre les yeux sur la multiplicité de nos imperfections et de nos défauts. S'il ne l'avait pas fait, nous aurions cra avoir bien des vertus que nous n'avons pas ; mais que l'ëtonnement avec lequel nous découvrons des abîmes dans notre âme, produise en nous la conviction d'une vraie humilité, sans diminuer du tout notre confiance. Nous apprendrons peut-être enfin à nous mépriser nousmêmes. C'est là que Dieu veut nous conduire. »
Dans cette nuit et dans ces ténèbres où pleurait cette pauvre âme, avec la pensée de son indignité, se présentait, en efi'et à ses yeux le souvenir des fautes passées. M. Marty les rappelait parfois : « Mais, écrivait-il, que votre affliction ne soit pas un trouble de découragement, qu'elle augmente au contraire votre confiance et votre amour pour Dieu. Rien n'est propre à nous unir à Dieu et à Jésus- Christ comme le souvenir des fautes pardonnées. » Il lui disait un jour qu'elle allait à Aubin : « Le souvenir de vos fautes passées, que les circonstances de lieu sont propres à faire revivre, renouvellera dans votre cœur une componction plus douce qu amère, parce qu'elle ne viendra pas seulement de la connaissance des fautes, mais aussi et surtout
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de la bonté infinie de Dieu, qui les a lavées et effacées dans le sang de Jésus-Christ. » La pauvre pénitente, dans ses douleurs, était néanmoins portée à s'arrêter aux gémissements plutôt qu'aux consolations. « Vous vous affligez excessivement sur vos fautes passées et sur l'influence que vous leur attribuez, lui disait alors le directeur. Vous allez trop loin quand vous croyez ne voir dans toutes les circonstances de votre vie que de justes sujets de crainte ; pour moi qui la connais aussi, j'y vois beaucoup plus de sujets d'espérance : elle n'a été qu'un tissu de grâces particulières. Ne me dites pas que vous y avez mal répondu. C'est précisément depuis les fautes qui vous font le plus de peine que j'ai remarqué des faveurs plus signalées. Pourquoi vous attrister de vos manquements en les exagérant plutôt que de vous réjouir des grâces de Dieu, dont peut-être vous ne sentez pas tout le piix ? N'est-ce pas forcer les conséquences et mettre la crainte à la place d'une paisible humilité, que de regarder un défaut de ferveur que vous remarquez en vous, comme la cause de ce même défaut parmi un certain nombre de Sœurs ? N'y a-t-il pas beaucoup d'autres causes raisonnables sans celle-là? J'accorderais que votre pensée a quelque fondement, il serait toujours moindre que vous ne croyez; il suffit de dire avec tranquillité, amour et confiance : Mon Dieu, je confesse humblement que nos Sœurs auraient plus de vigueur à votre service si j'avais été moi-même
plus fervente ; mais avec votre siinte grâce, je me propose de mieux faire. »
M. Marty insistait aussi volontiers sur la simplicité qu'il faut garder en toutes choses, même dans les reproches que nous avons à nous adresser. Sachons nous supporter tels que nous sommes, lui disait-il souvent en cherchant à la mettre en garde contre les tentations de découragement, où le démon tend toujours à induire les âmes les plus généreuses. « Tâchons, écrivait-il, d'opposer un esprit d'enfance à l'orgueil et à la témérité naturelle; un esprit de générosité à l'incrédulité, à la gourmandise, à la paresse, à la légèreté ; un esprit de prières, enfin, à tous nos défauts. J'aime bien que vous imitiez la simplicité des enfants ; ils ne font pas beaucoup de réflexions, ils ne se replient pas sur eux-mêmes. N'observons pas trop non plus ce qui se passe au dedans de nous. » 11 faut néanmoins toujours avancer dans la vie chrétienne, et la Mère Emilie ne renonçait pas à se surveiller elle-même ni à se vaincre dans les petites choses. Quelquefois même, malgré la justesse de son bon sens et la largeur de son esprit, au milieu de ses ténèbres et de ses angoisses, elle entrait avec elle-même dans des détails trop étroits et trop rigoureux. Ainsi toute sa vie, elle a été tourmentée de la crainte de ne pas mortifier suffisamment sa gourmandise. M. Marty trouvait qu'elle excédait sur ce point, a II vous vient trop de pensées de vous mortifier, lui écrivait-il ; trop
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de pensées de mortification amènent trop de pensées de sensualité et de délicatesse. Il résulte de là un combat continuel fort pénible et fort Iracassier. Je voudrais beaucoup moins de pensées de côté et d'autre ; moins d'importance attachée à la distinction des aliments, à la privation de ceux qu'on pourrait vous offrir, à la manière dont on les apprête; je voudrais enfin vous voir manger indifféremment ce qu'on vous présente, comme Jésus-Christ le recommande à ses apôtres et selon l'esprit de saint Paul, qui dit que toute nourriture est bonne à prendre avec action de grâces. » C'est une chose singulière, et qui dépassera l'esprit des gens du monde, trop oablieux de se combattre dans les grandes choses pour s'apercevoir de pareilles imperfections dans leurs cœurs, c'est une chose singulière qu'une femme aussi maîtresse d'elle-même, aussi mortifiée et aussi réduite en toutes choses, ait été toute sa vie livrée à des tentations et à^des désirs de gourmandise. La nature de ses aliments, l'heure de les prendre, la manière de les accommoder préoccupaient son esprit. Pour combattre ces préoccupations, elle eût voulu jeûner souvent, a Pensez-vous, lui disait M. Marty, que vos tentations ne puissent être vaincues autrement ? Le jeûne ne fera que les irriter et rendre la victoire plus difficile. Vous ne pouvez mieux combattre la gourmandise qu'en n'en faisant point de cas ; tournez votre esprit d'un autre côté : réglez d'avance les aliments dont vous
devez user ; n'y pensez plus qu'à l'heure des repas; et quand cette heure sera venue, conformez-vous sans aucune réflexion à ce que vous aurez réglé. » Cette délectation dont se plaignait la Mère Emilie était surtout entretenue par l'extrême rigidité de sa vie ; souvent elle attribuait à l'éveil de la gourmandise ce qui était uniquement la satisfaction des besoins d'un corps épuisé par des travaux et des privations de toutes sortes. Elle craignait de mettre de la sensuaUté dans les soins exigés par sa santé, dans les remèdes apportés à ses souffrances, dans le rafraîchissement que le lait froid apportait à sa poitrine brûlante. Elle croyait reconnaître en elle un attrait particulier pour le jeune : elle eût voulu jeûner souvent pour combattre sa gourmandise, avons-nous dit, et en même temps pour satisfaire sa dévotion. « Je ne suis pas sans douter si cet attrait vient entièrement de Dieu, disait M. Marty ; je serais porté à y soupçonner un mélangede tentation : il y a longtemps que cet attrait vous tourmente, et je sais que le démon, sous couleur de perfection, nous porte quelquefois à des choses bonnes, mais au-dessus de nos forces spirituelles ou corporelles ; en sorte que nous avons raison de dire avec l'Eglise : Des embûches du démon délivreznous, Jésus. Ses pièges sont bien subtils, et ils sont si cachés qu'il ne nous est pas toujours aisé de les reconnaître. L'obéissance nous tient heu de lumière et de sûreté. » M. Marty entrait ensuite
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dans le détail, réglant ce qu'elle devait prendre à cause de ses infirmités, de ses maux de tête ou d'estomac, à cause de l'épuisement où la réduisait le peu de nourriture que son estomac pouvait supporter à la fois. « Je ne vous proposerai pas de souffrir la faim ou la soif, lui disait-il, mais de régler votre alimentation de manière à prendre, autant que possible, à heure fixe, de manière à n'être jamais guidée par la fantaisie. Je voudrais que votre morliûcation consistât uniquement à déterminer à l'avance l'heure, l'espèce et à peu près la quantité de vos repas, et à être fidèle à exécuter ces prescriptions. Il faut mortifier la dissipation dans toutes ses branches : celles des sens, de l'imagination, de l'esprit, de la mémoire, du cœur. »
ce J'approuve, lui disait-il encore à ce sujet, que vous pratiquiez en union avec Jésus-Christ la mortification de ne pas témoigner inutilement vos souffrances ou vos désirs ; mais il n'est pas à propres de laisser vos Sœurs deviner vos besoins : une demande de ce qui vous est nécessaire leur fera plaisir, et il est conforme à la volonté de Dieu de prendre pour sa plus grande gloire un soin raisonnable de la santé. » La Vénérable Mère se soumettait scrupuleusement à tout ; et du milieu de cette soumission, elle entendait dans son cœur comme les sifflements effroyables du serpent de l'orgueil qui semblaient la couvrir et la dominer entière-
ment. «Il y a des moments, écrivait-elle, où je me sens tellement pénétrée d'orgueil, qu'il me semble impossible de me soustraire au démon ! » Elle demandait alors avec larmes Fbumilité , et elle aurait voulu s'imposer de rudes pénitences. « Moins de mortifications, et plus de simplicité ! » répétait M. Marty. Si la Mère recherchait ainsi les souffrances, c'est qu'elle eût voulu apprendre à connaître Jésus crucifié. Elle demandait les moyens d'acquérir cette science divine, et s'offrait d'exécuter tout ce qu'on lui indiquerait pour arriver à cette fin. « Ah ! lui disait M. Marty, c'est là une connaissance bien précieuse. Saiat Paul, qui savait tant de choses, mettait cette science au-dessus de toutes les autres, et même, à l'en croire, toutes les autres ne sont rien auprès de celle-là. Mais plus elle est précieuse, plus il est difficile d'indiquer un moyen qui y conduise rapidement. Heureux serons-nous si Dieu nous en accorde quelque connaissance après beaucoup de temps, de patience, de peines et de fatigues! Un des moyens que je crois reconnaître cependant, c'est de ne pas désirer cette connaissance avec trop d'empressement, et de consentir à frapper à cette porte longtemps avant qu'elle soit ouverte. Peut-être aurons-nous le bonheur de la voir s'entr'ouvrir quand nous aurons étudié, avec l'application que Dieu demande de nous, les humiliations et les souffrances de notre divin Jésus, surtout quand nous nous serons appliqués à l'imi-
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ter. Résignez-vous donc, ma très chère Mère, à supporter comme toute autre privation la privation de cette connaissance vive et lumineuse du Sauveur souffrant. Par cette résignation, vous vous rapprocherez de la croix et de Celui qui vous a rachetée sur ce bois d'infamie ; et il vaut encore mieux être auprès de lui que de le connaître. Lisez et méditez l'histoire de la Passion pour en retracer en vous-même quelque ressemblance plutôt encore que pour acquérir cette science divine. Ne manquez pas décourage pour cette sorte de méditation ou de lecture. Pour approcher de la croix, luttez avec force contre tous les obstacles. Je vous conseille d'avoir pour pratique de ne jamais laisser passer un jour sans lire ou vous représenter un trait de la passion de Jésus-Christ. Ayez des images qui vous représentent Notre-Seigneur mort ou mourant. Ne craignez pas de contempler ces images et d'adresser quelques aspirations à votre divin Maître. Joignezvous souvent à la Mère des douleurs, au disciple bien-aimé, aux saintes femmes qui le suivirent sur le Calvaire. Plus ces pratiques vous paraîtront dures au commencement, plus elles deviendront douces si vous y êtes fidèle. »
Il y avait quinze ans que M. Marty pansait de la sorte, avec sagesse et avec charité, les douleurs toujours poignantes de cette âme bénie, et qu'il soutenait son courage ; il y en avait plus de trente qu'il dirigeait sa conscience. On comprend dès lors le
sentiment de la Mère Emilie quand elle reçut l'avis de cette mort. Toujours résignée à la volonté de Dieu, elle s'humilia devant cette nouvelle douleur; elle se vit dépouillée d'appui et de conseil au milieu du combat ; elle se confia à Dieu, et, réprimant la violence de sa peine, répondit à M^' l'évèque de Rodez, dans un langage contenu et
digne
« Monseigneur et mon Père,
« Les témoignages d'affection ne sont jamais mieux sentis qu'au moment de la douleur ; aussi ai-je vivement apprécié ceux que vous voulez bien me donner de votre bonté paternelle. Ils m'aideront à supporter la profonde affliction où me jette la perte de celui à qui je devais tout. Depuis l'âge de seize ans, il dirigeait mes pas et soutenait ma faiblesse. J'espère qu'il me continuera ses bontés, car je suis bien persuadée qu'il est auprès de Dieu. Il ne manquera pas de solliciter l'infinie miséricorde pour celle à qui il portait une si tendre charité et pour le petit troupeau qu'il lui avait confié, etc. »
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