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CHAPITRE XXI

Le noviciat des Sœurs des écoles. — Les pauvres et les prisonniers.

La mort de M. Marty ne devait pas arrêter les progrès de la Sainte-Famille. Néanmoins les écoles, qui s'étaient multipliées d'abord (on en comptait déjà six), parurent languir au bout d'un certain temps; les sujets faisaient défaut; plusieurs de ceux qui avaient été reçus semblaient insuffisants. La Vénérable Mère recevait des réclamations de divers côtés, et elle entra dans un grand embarras. Elle commençait à douter que l'œuvre pût se soutenir. Il lui en coûtait de renoncera un bien qu'elle avait entrevu et à une entreprise que M. Marty avait approuvée. Les choses s'aggravèrent encore; les écoles paraissaient nuire à l'esprit et à la discipline du cloître ; elles semblaient devoir briser l'unité de la congrégation, et encore leur œuvre ne se faisait pas ou se faisait mal. La Servante de Dieu était transpercée de douleur et d'inquiétude ; elle

ne voyait point de remède : elle était découragée. Elle fit dresser un mémoire pour M^'" l'Évêque de Rodez; elle y exposait l'état des choses, en montrant la difficulté de faire fonctionner dans un même institut des Sœurs cloîtrées et non cloîtrées; elle demandait à être déchargée des écoles, et concluait à une séparation complète entre les deux branches de l'institut de la Sainte-Famille.

Or M='' Giraud tenait tout particulièrement aux écoles de la Sainte-Famille : à ses yeux, elles répondaient à un besoin du diocèse, où il n'y avait presque pas de Sœurs enseignantes et où les institutrices laïques, elles-mêmes d'ailleurs en fort petit nombre, étaient loin d'offrir à un évêque les garanties qu'il doit désirer. En voyant la place qu'il avait à leur donner, le prélat avait espéré que les Sœurs des écoles de la Sainte-Famille sauraient la remplir. Toute la question était de les bien former : le prélat ne voyait pas d'opposition entre leur vocation et celle des Sœurs cloîtrées. Il n'ignorait pas les difficultés et les tiraillements dont souffrait tout l'institut ; mais il voyait aussi le but, et il était persuadé qu'on pouvait y arriver. La lettre de la Mère Emilie et sa résolution de ne plus s'occuper désormais des écoles, le mécontentèrent donc, et il fit tout de suite exprimer son sentiment à la Mère. Il écrivit presque en même temps au supérieur général pour blâmer la détermination qu'on venait de prendre. Il s'en plaignait assez vivement ; mais il ne se pro-

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posait pas de la faire révoquer. Il ne donnait aucun ordre : il se gardait même d'engager la Mère à continuer l'œuvre qu'elle condamnait. 11 respectait sa résolution, et se bornait à demander qu'on « en différât l'exécution jusqu'à ce qu'il eut pris des mesures pour placer convenablement ces pauvres filles, qui devenaient doublement les siennes , disait-il, puisqu'on voulait les abandonner. »

La Mère Emilie, on le sait, n'avait pas besoin d'ordre : le sentiment de son évêque devint aussitôt sa règle, et, reprenant son courage, elle écrivit au prélat une lettre pleine de bonne volonté et de soumission, où elle protestait qu'elle avait pu être une imprudente, mais qu'elle ne voulait pas être une désobéissante. Afin d'entrer dans les désirs de l'Évêque, loin de chasser de sa pensée les Sœurs des écoles, elle rappela toutes ses préoccupations sur elles : elle pria ; elle consulta Dieu et pensa qu'il était à propos de former un noviciat séparé, où les Sœurs des écoles seraient formées à l'esprit de la Sainte-Famille et dirigées vers le but de leur vocation particulière. M^' l'cvêque de Rodez approuva ce dessein qui lui était venu à la pensée, mais qu'il n'avait pas suggéré. On se mita l'œuvre immédiatement : le noviciat des Sœ-urs des écoles fut placé sous l'invocation de saint Jean de Dieu et installé le 6 janvier 1840. La Mère Emilie racontait elle-même à une de ses Sœurs toute l'histoire de son installation :

« Ma très chère Mère, vous savez la peine que nous donnaient les écoles, soit par la pénurie des sujets, soit par d'autres causes. Le tout réuni m'avait donné un tel découragement que je n'en pouvais plus. De concert avec notre Père, j'en écrivis à Monseigneur, qui essaya de guérir mon mal par un bon plat de vinaigre qu'il me donna d'abord par son secrétaire, et une autre bonne dose dans une lettre qu'il écrivit à notre Père. Cela m'a fait un tel bien que je me suis trouvée toute remplie de courage, et disposée à faire tout ce qui dépendrait de moi pour soutenir nos écoles et les améliorer. J'ai écrit à Monseigneur pour le lui témoigner, et tout à Vheure il est content de moi, et moi aussi qu'il le soit.

« Pour entrer pleinement dans son intention, nous nous occupons sans relâche de tout ce qui peut être utile à nos chères Sreurs des écoles ; nous mettons en ordre le règlement sous la direction de Sa Grandeur, et nous avons mis à part les aspirantes qui se destinent à être Sœurs des écoles, en sorte qu'elles feront leur noviciat dans un endroit séparé. Mes Sœurs N***, Philippine et Véronique sont chargées de cela : la première a la direction, et les deux autres aident. Si vous voyiez comme ces trois Sœurs sont contentes d'y être appliquées ! L'avantage de cette séparation est qu'elles observeront leur règlement de point en point. Nous n'avons encore que trois aspirantes : nous en avons

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bien d'autres qui le désirent, etc.. » En effet, au bout de quelques jours, le noviciat contenait vingt aspirantes.

Ce travail sur le règlement des Sœurs des Écoles répondait à un désir de M. Marty. C'était une revision complète : elle avait pour but de fortifier la discipline. La Mère Emilie, on peut le croire, s'appliquait à rester docile à l'esprit du fondateur, tout en modifiant les choses selon les leçons de l'expérience. « Ce règlement est pour vous le livre de vie, disait-elle à ses Sœurs ; vous aimerez à le lire et encore plus à y conformer votre conduite ; de votre exactitude à l'observer dépend le degré de gloire qui vous est réservé dans le ciel. Qu'il est consolant pour une religieuse qui aime son état et désire en remplir les obligations, de pouvoir se rendre ce témoignage que, dans tous les instants du jour, elle accomplit la sainte et aimable volonté de Dieu! C'est l'avantage que vous procure le règlement: en fixant irrévocablement le temps et la durée de chaque exercice, il fortifiera dans toutes nos écoles cotte utile et agréable uniformité si conforme à l'esprit et à l'amour de notre sainte vocation. »

Pour entretenir on outre cet esprit de sacrifice, de pauvreté et d'humilité, qui doit partout distinguer la Sainte-Famille, la Mère Emilie fit extraire des Constitutions rédigées par M. Marty tout ce qui pouvait convenir aux Sœurs non cloîtrées; elle voulait mettre ainsi à leur portée les conseils et les

enseignements du pieux fondateur, débarrassés de tout ce qui n'était pas compatible avec leur vocation particulière. M^'' l'Evêque de Rodez avait approuvé ce double travail ; il les trouvait l'un et l'autre propres à soutenir la ferveur et à maintenir la discipline , ils étaient surtout précieux pour des maisons isolées les unes des autres, et dont quelques-unes n'étaient composées que de trois ou quatre Sœurs.

L'établissement du noviciat des écoles donna une grande extension à la visite des pauvres et des malades. On sait combien la Mère Emilie goûtait cette charité. Jusque-là, les Sœurs converses avaient été les seules de la Sainte-Famille à exercer ce sublime et consolant ministère : il était une dévotion particidière de la Vénérable, plutôt qu'un exercice delà congrégation. La vocation des Sœurs des écoles les appelait désormais à y prendre part. Il fallait exercer les novices et les postulantes. M^' l'Evêque de Rodez ne trouva rien de plus simple que de les initier par la pratique à cette intelligence du pauvre, à laquelle les livres saints ont promis tant de bénédictions. C'est en s'approchant des malheureux , en pénétrant habituellement dans leurs demeures, en connaissant jour par jour le détail de leurs souffrances et de leur vie qu'on apprend à les aimer. D'après la volonté du prélat, les novices des écoles sortirent à tour de rôle, sous la conduite d'une Sœur converse, pour

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Visiter les pauvres et les malades de Yiilefranche. La parole de Notre-Seigneur porte partout ses fruits, et ce n'est pas en vain que l'aiaiable ûls de Marie a choisi les pauvres pour ses amis et sa société habituelle. Il a caché dans leur commerce des grâces ineffables. Elles sont sensibles aux cœurs épris de la charité, et elles sont comme un signe de la présence du Sauveur parmi les détresses des hommes. Les novices et les postulantes de la Sainte-Famille y goûtèrent le caractère divin; elles répondirent avec ferveur à l'appel de Jésus souriant au milieu des infirmités humaines; elles se portèrent avec l'élan de cœurs jeunes, purs et ardents, vers le soulagement des pauvres; elles embrassèrent avec zèle toutes les misères; les malades furent secourus et consolés, les ignorants instruits, les pécheurs exhortés à la pénitence. Les résultats les plus consolants abondèrent entre les mains de ces jeunes filles. Elles servirent d'instruments aux plus grandes miséricordes de Dieu; elles purent faciliter à quelques âmes la réconciliation avec le divin Maître ; elles purent en préparer quelquesunes aux derniers sacrements. La Mère Emilie était inondée de joie. On avait commencé la visite des pauvres en installant le noviciat, le jour des Rois 1840; ce jour-là, la Mère remit à la Sœur converse chargée de la direction des visites un grand gâteau à distribuer aux pauvres, en manière de bienvenue. La Mère recommanda bien qu'on lui

rendît compte le soir des résultats de cette première tournée. « L'étoile des Mages, disait-elle à la Sœur, vous guidera vers les maisons où se trouvent les plus malheureux ! » N'est-ce pas là, en effet, qu'habite le divin enfant? Ce premier jour, la Sœur visita quinze maisons. « Si vous saviez, écrivait quelques jours après la Mère Emilie, si vous saviez combien nous avons un grand nombre de malades, et combien je suis consolée (même j'ai bien peur de l'être trop!) que nos Sœurs des écoles aillent les voir! nous en avons beaucoup à visiter, et bientôt nous en aurons davantage. On commence à savoir que nous avons entrepris cette œuvre, et lorsqu'on connaît un malade, on nous l'indique. — Vous n'allez pas chez un tel? il est infirme! nous dit-on. — Vous avez une malade à tel endroit ! nous dit une autre. De sorte que la Sœur tourière, qui a la direction des visites, est uniquement occupée à cette tâche ; elle conduit nos postulantes. Priez le bon Dieu, afin qu'il nous donne une intention pure et que tout soit pour sa gloire ! » Pour subvenir à ces nouvelles charités, la Servante de Dieu multipliait ses petites industries; nous les avons indiquées; elle recueillait précieusement les moindres débris de nourriture laissés par les enfants, pain, sauce, viande, jusqu'aux os qu'elle faisait cuire et recuire, afin d'en extraire tous les sucs savoureuxet nutritifs; elle faisait ramasserles roses, coquelicots, mauves et autres feuilles pectorales dans la

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saison ; elle recommandait aux enfants de conserver les queues de cerise, les noyaux de prune, d'abricots et de pêches ; les amendes étaient vendues au profit des pauvres, les coques étaient séchées et distribuées aux pauvres, ainsi que les coquilles de noix : cela servait à allumer le feu. La Mère vendait aussi les vieux papiers qu'elle pouvait recueillir. Au milieu des tortures de son âme, son unique rafraîchissement était de s'occuper des pauvres ; elle avait un tout petit ménage destiné à leur service, et elle se délectait à faire elle-même leur soupe et à préparer leurs autres aliments. Nous avons déjà parlé de son talent à employer tout ce qui lui tombait entre les mains; elle fabriquait des matelas ou des couvre-pieds avec de vieux chiffons, des morceaux de bas, de la mousse et toutes sortes d'efûlures.

Elle avait une malle pour recevoir les objets qu'on lui donnait pour les pauvres. Elle y mettait les fruits et les autres douceurs que l'état de sa santé engageait quelquefois les personnes du dehors à lui envoyer. Si on lui faisait remarquer qu'elle avait grand besoin de ces adoucissements : « Servons d'abord les pauvres, disait-elle, ils sont les membres de Jésus-Christ ; le reste me fera plus de bien. » Si- on insistait en lui représentant qu'il n'y avait pas de malades en ce moment pour profiter de ses privations : « Mettez toujours de côté, disait-elle, cela servira plus tard. »

Mais sa grande industrie était toujours sa con-

fiance dans la divine Providence. Avec toutes ses petites économies, elle eut toujours à cœur de soulager les pauvres largement : elle ne rougissait pas de leur donner une chétive aumône qui pouvait à peine procurer un soulagement de quelques instants; mais en même temps elle répandait ses dons dans une abondance prodigieuse, à laquelle il fallait bien que Dieu se chargeât de pourvoir. Outre la malle où l'on devait déposer les divers objets donnés pour les pauvres, la Vénérable remit à la Sœur chargée de la direction des visites une bourse renfermant trois francs. Elle recommanda de jeter dans cette bourse, sans jamais le compter, tout l'argent qu'on pourrait recueillir pour les pauvres : elle défendit de jamais s'assurer de ce que contenait la bourse, mais ordonna d'y puiser abondamment dans toutes les nécessités. La Sœur exécuta ponctuellement ce règlement ; et elle assure que la bourse fut inépuisable. On y trouva, en toutes circonstances, l'argent nécessaire. Les circonstances cependant étaient fréquentes.

Nous avons déjà remarqué l'enchaînement des bonnes œuvres : toutes les misères se tiennent en effet, et c'est le propre des exercices de charité de développer le dévouement des cœurs. La visite des malades conduisit les Sœurs de la Sainte-Famille à visiter aussi les prisonniers. C'est encore là une grande œuvre de miséricorde ; elle avait été longtemps pratiquée à Villefranche par une sainte

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femme, assez singulière d'allures, dont on riait beaucoup, mais à qui on donnait toujours quand elle demandait ; et elle demandait sans cesse. Elle avait été chanoinesse avant la révolution. Elle s'était retirée ensuite à Villefranche, et elle y menait, dans les mortifications de toutes sortes, une vie d'austérité et de pénitence. Elle avait mis en oubli tous les besoins de son corps et le traitait avec la dernière rudesse. Toutes ses ressources étaient employées à soulager les pauvres. Son cœur s'était incliné vers les misères des prisonniers. Sa demeure donnait sur le préau des prisons, et elle pouvait entendre de sa chambre les discours des condamnés. Elle n'entendait rien de bien édifiant, et ne voyait non plus rien de bien heureux. Elle entra en relation avec les misérables contre lesquels sévit la justice humaine. Tous les matins, l'ancienne chanoinesse se mettait à sa fenêtre, elle appelait les prisonniers et récitait la prière à haute voix. Elle voulait qu'ils répondissent, et si par hasard un d'entre eux restait à l'écart sans prendre part à Toxercice commun, elle l'interpellait par son nom, lui disant: « Si tu ne pries pas, tu n'auras pas de labac ! » Elle se mettait encore à la fenêtre pour faire la prière du soir de la même sorte, et n'oubliait même pas l'Angélus, à midi. Elle ne bornait pas ses soins à la prière : elle rendait aux prisonniers tous les services et leur procurait toutes les douceurs qui étaient en son pouvoir.

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A cette époque, toutes choses se ressentaient encore, en France, de la douceur de l'ancien régime, où il y avait toujours, à côté de la rigueur de la justice, place pour l'exercice delà charité. Dans les provinces méridionales de la France surtout le droit de la charité était reconnu, et personne n'eût voulu s'opposer à la compassion de la Sœur Ardourel, comme on la nommait. Cette sainte femme riait elle-même de l'attrait de sa piété, et ne se faisait aucune illusion sur le résultat de son dévouement. Elle s'appelait tout résolument la Mère des coquins, et quand elle quêtait, ce qui lui arrivait souvent, avons-nous dit, elle quêtait pour les coquins. Elle trouvait encore un grand nombre d'âmes qui consentaient à lui donner, que bien leurs aumônes ne parussent pas avoir toujours de grands fruits. Les coquins, cependant, étaient reconnaissants pour leur Mère ; et une charité faite au nom du Seigneur Jésus a-t-elle jamais été inutile ? Au milieu de l'abjection des prisons, qui peut dire combien d'âmes ont trouvé leur rafraîchissement dans cette prière récitée du haut de sa fenêtre par la Sœur Ardourel ? Bien qu'un certain nombre des assistants prît part à cet exercice sans aucune vue des récompenses éternelles, et uniquement dans l'espérance d'avoir du tabac, le nom de Jésus était prononcé, ce nom devant lequel tous les genoux fléchissent même en enfer ; il était pro clamé par des lèvres habituées à blasphémer ; il

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rayonnait sur des cœurs livrés à toutes leurs convoitises ; il pouvait y réveiller quelque écho lointain de la grâce, empêcher la foi de s'éteindre, faire naître quelque sentiment agréable à la miséricorde divine: et cela avec l'aide de la grâce, qui n'est refusée à personne, pouvait suffire au jour de la mort pour transformer les coquins de la terre en justes du ciel.

Cependant la Sœur Ardourel était morte vers 1820. Les prisonniers de Villefranche avaient été dès lors privés des soulagements qu'elle leur avait apportés si longtemps avec tant de résolution, de gaieté et de constance. Les traditions que cette pieuse femme avaient réveillées n'étaient cependant pas tout à fait perdues. Quelques âmes charitables envoyèrent encore des aumônes aux prisons et persévérèrent dans cette bonne œuvre. Dans une de leurs premières visites aux malades, les Sœurs de la Sainte-Famille trouvèrent une bonne femme qui avait reçu une aumône de trente sous à porter aux prisonniers : elle pria les Sœurs do se charger de ce soin. En se rendant à la prison, les Sœurs virent un malheureux jeune homme remarquable, au milieu de tous ses compagnons, par ses désordres et ses violences, et qu'on resserrait étroitement parce qu'il avait déjà cherché à s'évader. Ce malheureux blasphémait d'une manière épouvantable ; et les Sœurs se retirèrent glacées d'horreur. 11 y avait dans le mémo temps un certain nombre

de femmes prisonnières, et l'aumônier aurait voulu leur procurer de l'ouvrage. On demanda aux Sœurs si elles ne se chargeraient pas de leur en distribuer, d'en surveiller l'exécution, de le vendre et d'en remettre le prix aux détenues. En même temps, on conseillait à la Mère Emilie de ne pas se borner à cette mission auprès des femmes, et d'essayer aussi de consoler et d'instruire les prisonniers. Avec l'approbation et les encouragements de M^'' l'Évêque de Rodez, la Mère essaya cette nouvelle entreprise. Le dimanche des Rameaux, elle fit bénir un pain que lui avait donné, à cette intention, une de ces pieuses femmes pleines de l'esprit de charité qui, tout en vivant dans le monde, sont disposées à s'associer à toutes les bonnes œuvres, et qui, on le comprend, à Villefranche, aimaient surtout à entrer dans les entreprises de la Mère Emilie. Celleci remit ce pain bénit à une Sœur tourière pour qu'elle le distribuât à la prison ; la Mère ajouta trois noix pour chacun des détenus. La Sœur revit encore le blasphémateur, dont la bouche semblait un soupirail de l'enfer. Elle jeta un regard de compassion sur ce misérable, et le recommanda à la miséricorde de Dieu qu'il insultait avec frénésie. Durant la semaine sainte, cet homme est tout à coup pris d'un mal violent, et il paraît sur le point d'expirer. Sa fureur et ses blasphèmes redoublent ; ses compagnons insultent à ses douleurs et à son désespoir, eu l'assurant qu'il en a trop fait pour que Dieu

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puisse jamais lui pardonner. La Mère Emilie est prévenue du danger de mort où se trouve cet infortuné; et elle envoie aussitôt auprès de lui la Sœur, qui pénètre en tremblant dans son cachot. Elle y trouve un désespéré et non plus un furieux. Elle l'engage à mettre sa confiance dans la sainte Vierge; le pauvre homme, quoique né d'une mère catholique, était protestant. Il accepte cependant une médaille et il consent à recevoir la visite d'un prêtre : il se confesse à plusieurs reprises, reçoit les sacrements et meurt bientôt en faisant les actes de contrition les plus vifs, et en se recommandant à la sainte Vierge.

Ce fut avec cette bénédiction remarquable que les Sœurs commencèrent la visite des prisonniers. La Vénérable embrassa cette œuvre de toute sa tendresse. Son attrait la portait toujours vers les délaissés. Les prisonniers avaient, pour toucher son cœur, les mêmes titres que les enfants pauvres. Leurs âmes étaient en danger de se perdre, et, au milieu de leurs vices et de leur abjection, elles manquaient des consolations divines et des moyens de se rapprocher de la lumière qu'elles avaient une fois abandonnée. « N'ayez pas pour de ces pauvres gens, disait la Mère à ses Sœurs en les envoyant aux prisons, ils sont souvent plus malheureux que coupables. Soignez-les bien ; ils sont nos frères en Jésus-Christ, et d'autant plus à plaindre que tout le monde les dédaigne et les méprise. » Pour les sou-

lager, la Servante de Dieu n'avait, il est vrai, que ses prières. L'effet s'en fit sentir. Les aumônes abondèrent, et les nécessités spirituelles furent aussi soulagées. On rencontrait bien parfois divers obstacles ; mais on savait les vaincre. Quelquefois les Sœurs étaient insultées. « Je vous félicite, leur disait au retour la Mère ; ceux qui nous disent des injures nous font plus de bien que ceux qui nous donnent des louanges. Vous irez voir de nouveau ces malbeureux : vous leur parlerez avec encore plus de douceur et de bonté. » Avec de la douceur et de la bonté on gagne les cœurs. Les Sœurs allaient à la prison deux fois par semaine pour faire le catéchisme ; en général on les écoutait volontiers. Les dimanches, elles faisaient le chemin de la croix, et les prisonniers le suivaient avec dévotion.

Malgré les succès obtenus par ces efforts, la Mère Emilie tenta de faire pénétrer dans les prisons un ministère plus efficace. Elle procura aux prisonniers une retraite. Des fruits merveilleux l'accompagnèrent. La grâce inonda ces cœurs pervertis ou égarés. Tous voulurent se réconciher avec Dieu. Le jour de l'Immaculée Conception (1843), les prisonniers participèrent au festin eucharistique. On ne conçoit pas ce que sont de pareilles fêtes dans les lieux d'opprobre et d'infamie. Il y a tant de joie dans le ciel pour la conversion d'un seul pécheur ! ce pécheur converti ne change rien à la vie habituelle do la cour céleste ; il augmente le nombre

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des élus, il ne les rapproche pas de l'Agneau qui s'était donné à eux et dont ils jouissaient avant qu'un nouvel enfant de la grâce vînt participer aux mérites de ce sang, source intarissable des joies divines. Mais quand le Seigneur Jésus, avec toutes ses miséricordes et sa douceur, descend dans les lieux habités par le vice et la honte, quelle merveille ! quelle transformation ! et combien la paix qu'il donne est ineffable ! J'ignore si les prisonniers en connaissaient le prix, ils en savouraient du moins la douceur. La Vénérable Mère aurait voulu répandre et assurer partout cette paix divine. Elle ne se borna pas à faire prêcher une retraite aux prisons. La population change souvent dans ces lieux de misère ; elk fût demeurée la même que des cœurs depuis longtemps, quelquefois depuis leur naissance, inclinés sans combat vers le mal, auraient eu besoin d'un soutien extraordinaire : pouvaient-ils du premier coup être affermis dans ce goût nouveau du bien qu'on venait de réveiller en eux ? La Mère Emilie et ses prières auraient, il est \Tai, pu suffire; mais elle employait de surcroît tous les moyens que procurait la Providence. Pas un prédicateur ne prêchait de retraite à Villefranchc sans que la Vénérable le priât de visiter les prisons et d'y donner quelques instructions. C'était une partie du troupeau qu'il venait évangéliser ; la charité de la Mère no voulait pas qu'on la laissât dans l'ûubh.

Cette charité reprenait ainsi les traditions de la Sœur Ardourel. La Servante de Dieu ne craignait pas démêler aux rigueurs delà justice humaine toutes les douceurs quelle pouvait apporter au sort des condamnés. Elle faisait des matelas pour les malades ; elle leur donnait des couvertures pendant l'hiver ; elle leur faisait même distribuer du feu ; elle leur préparait de petits repas. Elle les préparait souvent elle-même, comme elle faisait des repas des pauvres et de ceux des enfants sans ressources qui fréquentaient les écoles. Aux bonnes fêtes surtout, elle ne manquait pas de procurer quelque régal à ses chers prisonniers. Dieu bénissait cette compassion ; il souriait à cette tendresse que la philanthropie de nos jours et les divers systèmes de moralisation pénitentiaire pourraient trouver excessive et déplacée. Lorsque les ressources de la Mère Emilie étaient épuisées, le bon Dieu venait en aide : comme il avait fait maintes fois quand il s'agissait de procurer aux Sœurs et aux enfants la nourriture nécessaire, il pourvoyait à ce que les prisonniers ne fussent pas privés du petit régal sur lequel ils comptaient et que la Mère avait dessein de leur donner. Un jour, on devait porter aux prisons un mets assez populaire à Villefranche : une viande accommodée d'une certaine manière et qu'on nomme des fritons pressés. Au moment de partir pour les prisons, la Sœur chargée de la visite et de la distribution passe à la cuisine pour prendre le

repas des prisonniers ; mais elle est désappointée de voir qu'on lui a préparé à peine le tiers de ce qui serait nécessaire pour le repas de ses coquins. Les coquins, on le sait, ont souvent bon appétit. La pauvre Sœur se trouvait dans une grande perplexité. « Eh ! disait-elle à la Sœur de cuisine, si vous eussiez prévenu plus tôt, on eût pu acheter d'autre viande. » La Mère EmiUe était dans la cuisine ; elle vit l'embarras et entendit les plaintes de la visiteuse; elle voulut voir les fritons., et demanda à la Sœur de quelle grosseur il fallait faire la part des prisonniers. « Mais, ma Mère, répondit la Sœur, quand nous en donnerions gros comme les deux doigts, il n'y a pas de quoi faire vingt portions, et il nous en faudrait soixante. — Ce n'est pas ce que je demande, reprit la Mère : de quelle grosseur fautil faire les morceaux ? — Au moins de la moitié de la main, » répondit la Sœur. La Mère se met alors à faire les portions de la grosseur demandée. Elle en lit soixante, et il en resta encore un gros morceau. La Sœur, devant cette multiplication évidente, ne savait plus ce qu'elle faisait ; un tremblement nerveux s'empara d'elle ; elle pleurait d'effroi et de douceur en môme temps, et pouvait à peine se soutenir. ]ja Mère Emilie était calme. Ce n'était pas la première fois que de telles merveilles s'opéraient entre ses mains. Nous en rapporterons d'autres exemples.

Mais^ce n'était pas seulement pour procurer des

festins aux prisonniers que le bon Dieu mettait sa puissance au service de la Mère Emilie, il bénissait ses efforts d'une autre manière. Un ordre merveilleux régnait dans la prison ; tous les détenus avaient du travail ; les prières du soir et du matin se faisaient en commun, comme au temps de la Sœur Ardourel; beaucoup de prisonniers s'approchaient des sacrements et employaient le temps où la justice des hommes sévissait contre eux à apaiser la justice divine, s'estimant heureux d'avoir trouvé dans la prison un moyen de salut. Quand il y avait des prisonniers qni résistaient aux efforts des Sœurs, la Mère Emihe redoublait de prières; quelquefois ce n'était pas la bonne volonté, c'était l'inteUigence qui paraissait manquer. Les prisons regorgent de pauvres créatures tellement étrangères aux plus simples notions du bien, tellement privées, dès leur enfance, des secours nécessaires à tous les hommes pour atteindre à la vérité, tellement accoutumées au vice dès leur bas âge, qu'il faut des efforts extraordinaires pour faire pénétrer la lumière dans ces intelligences dévoyées. La Mère Emilie ne se rebutait pas ; elle encourageait les Sœurs et elle priait. Une fois entre autres, il y avait trois jeunes gens de vingt-quatre à vingt-cinq ans, comme il y en a un trop grand nombre dans nos sociétés civilisées, qui n'avaient aucune teinture des vérités essentielles. Le désir ne faisait pas défaut, et ces pauvres gens étaient bien heureux et bien reconnaissants

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d'avoir trouvé quelqu'un qui voulût les instruire. Mais les Sœurs épuisaient leurs efforts sans pouvoir faire pénétrer à travers ces cervelles endurcies et dans ces âmes absorbées par la matière, la moindre lueur des vérités divines ; les Sœurs se désolaient en voyant s'écouler le temps de la peine de ces malheureux sans trouver la possibilité de leur faire faire leur première communion. Elles en parlèrent à la Mère Emilie ; celle-ci les consola et les assura que ces tristes élèves seraient bientôt en état de remplir leur devoir. Dès ce moment, en effet, ces pauvres intelligences parurent s'éclairer; la vérité divine agit sur ces cœurs, et ils purent bientôt recevoir les sacrements et y apporter même une ferveur et une piété dont on aurait été loin de les croire capables.

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