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CHAPITRE XXII

Fondations de Rieupeyroux et de Monlauban (1840-1841).

L'institut de la Sainte-Famille se développait de plus en plus. Pendant que les écoles se multipliaient, et que les œuvres abondaient entre les mains des Sœurs appliquées au travail extérieur de la charité, les Sœurs cloîtrées augmentaient aussi de nombre, et Toccasion se présenta de fonder pour elles deux nouvelles maisons. Les cloîtres étaient toujours chers à la Mère Emilie. Par leur austérité et leur discipline, ils étaient à ses yeux comme le soutien des divers travaux où se dépensaient les Sœurs livrées aux œuvres extérieures. Elle aimait les deux branches de son institut ; elles représentaient à ses yeux Marthe et Marie ; mais les travaux de Marthe n'étaient si féconds qu'à cause des prières et du crédit de Marie auprès du divin Maître. Le cloître, en effet, était le tronc plein de sève et de vigueur d'où avait surgi cette branche fleurie et

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verdoyante des écoles et des œuvres extérieures de charité. La Mère Emilie, en soignant la branche avec soin, n'oubliait pas le tronc même de l'arbre, et ne refusait pas de lui laisser prendre son accroissement. Elle conservait, du reste, les mêmes traditions ; et la volonté de Dieu consultée, elle ne cherchait pas de quelles ressources elle pouvait disposer : c'était à la Providence de pourvoir aux besoins. La fondation d'une maison cloîtrée est toujours entourée de plus d'obstacles que celle d'une simple maison d'école. Il faut un local plus vaste ; la communauté est plus nombreuse, et retirée dans l'intérieur de ses bâtiments, il ne lui est pas donné de se répandre au dehors et de provoquer les charités.

La Mère Emilie, le 25 juin 1840, partit pour Rieupeyroux, où son supérieur avait décidé qu'on établirait une maison cloîtrée. Elle y conduisit huit Sœurs et acheta une maison ; elle écrivit à l'économe de Villefranche d'envoyer de l'argent pour l'aider au payement. Il y avait peu d'argent en caisse ; c'était l'habitude à la Sainte-Famille, et l'économe répondit à la Mère en lui exposant la pénurie où elle se trouvait. La Mère insista de nouveau en demandant tout l'argent qui se trouvait au couvent. « J'ai bien 3,000 francs, » dit l'économe à l'assistante, en lui communiquant la demande de la Mère. On va chercher le sac ; l'économe et l'assistante se mettent à compter. Avant de commencer,

comme elles avaient vu faire à leur Mère, elles font le signe de la croix ; elles comptent et trouvent 14,000 francs. On envoya le tout à la Vénérable. Elle savait bien ce que pouvait, dans les grandes occasions, contenir la bourse de la communauté ; elle demanda à qui l'on avait emprunté une si grosse somme : quand on lui eut expliqué comment les choses s'étaient passées, elle comprit qu'elle avait affaire à un prêteur, avec qui elle était en compte journalier.

Cette maison de Rieupeyroux, assistée dès son commencement par un si beau coup de la Providence, ne subsista pas cependant telle que la Mère Emilie l'avait d'abord établie ; les Sœurs cloîtrées furent remplacées au bout de deux ans par les Sœurs des écoles, dont les classes fréquentées par beaucoup d'enfants rendent encore aujourd'hui de grands services au bourg et aux environs.

Bien que contrainte ainsi à Rieupeyroux de restreindre son entreprise, la Mère Emihe ne voulait pas moins rester fidèle aux allures des premiers jours. Elle ne voulait pas s'embarrasser dans les calculs de la sagesse humaine, et dans la fondation de Montauban elle se remit encore de tout sur les soins du bon Dieu. La prieure des Carmélites de Figeac, la Mère Thérèse de Saint-Augustin, forcée d'aller à Montauban, y avait vu le propriétaire d'une ancienne maison reUgieuse, fort désireux de la

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vendre. Une communauté de Montauban, celle des dames du Refuge, aurait pu s'en accommoder; mais elle voulait, avant d'acquérir un nouvel immeuble, être assurée de se défaire de celui qu'elle occupait. Le propriétaire de l'ancien couvent pensa que la Mère Emilie pourrait intervenir dans cette opération. Si elle voulait, en effet, créer un établissement à Montauban, elle pouvait acquérir l'ancien couvent des Carmes, ou s'arranger de la maison des dames du Refuge, libres ainsi de se transporter ailleurs. De toutes façons, la gloire de Dieu se trouvait dans cette affaire, et les intérêts du propriétaire de l'ancien couvent des Carmes n'en souffraient aucunement. La Providence s'était déjà servie du désir de vendre, qu'avait un propriétaire, pour procurer une fondation de l'institut de la Sainte-Famille. Dans cette nouvelle circonstance, la prieure des Carmélites de Figeac se chargea de prévenir la Mère Emilie. Celle-ci n'avait aucune répugnance à établir une nouvelle maison cloîtrée. Le supérieur de la Sainte-Famille inclinait aussi vers ce projet ; mais il était embarrassé des ressources dont on pourrait disposer. La More ne voulait pas s'arrêter à cette considération. « Pourvu que vous approuviez le projet, disait-elle au supérieur, je croirai qu'il est dans la volonté de Dieu, et il ne manquera pas de me donner l'argent nécessaire ! A quoi bon, lui disait-elle encore, m'inquiéter de savoir si la maison coûtera cher ou sera à bon marché ? Est-il

plus difficile au bon Dieu de me donner soixante mille francs que vingt sous? — Au moins, disait le supérieur, faudra-t-il savoir ce que vaut la maison, et ne pas la payer au delà de sa valeur ? — Faut-il, reprenait la Mère, faut-il encore s'inquiéter de cela? A moins de votre volonté expresse, si nous traitons avec les dames du Refuge, je ne chercherai pas à marchander. Elles font le bien comme nous: qu'importe que l'argent soit à elles ou à nous ; c'est bien absolument la même chose. »

Le supérieur, voyant cette intrépidité de confiance, donna son adhésion, et, au mois de juillet 1841, la Mère Emilie partit pour Montauban. « Nous avons fait une diète sévère pendant la route, écrivait-elle à ses Sœurs, aucune de nous ne toucha aux petites provisions, et les pauvres en ont profité. C'est par eux que nous avons été accueiUis en descendant de voiture : une aveugle a eu les pommes cuites, etc. » D'autres amis se trouvaient aussi à l'arrivée de la voiture, et s'offraient à conduire les Sœurs; la Mère ÉmiUe prit pour guide une pauvre mendiante, et se fit mener tout droit chez les Carmélites, où elle allait demander riiospitaUté.

La Mère Emilie avait pour sainte Thérèse la dévotion la plus tendre; elle regrettait de ne pas porter son nom ; elle eût voulu dans toutes les villes voir un établissement de Garméhtes ; elle avait fait, on le sait, tous ses efforts pour procurer

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ce bienfait à Villefranche; elle était heureuse de se rendre dans une maison du Carme! . Mais le Carmel de Montauban éveillait, en outre, chez elle d'anciens et particuliers souvenirs. Il y avait plus de trente ans que la Mère Emilie y était entrée une première fois. L'institut de la Sainte-Famille n'était pas fondé ; la Mère était dans toutes les angoisses dont nous avons parlé, au sujet de sa vocation ; elle avait entretenu de son projet la prieure des Carmélites, et lui avait fait part du dénùment où elle était pour établir une maison d'instruction pour les pauvres. La révérende prieure l'avait beaucoup encouragée dans ses désirs, lui avait recommandé de ne jamais s'inquiéter des moyens pécuniaires, et l'avait assurée que si ce projet était dans la volonté de Dieu, il ne manquerait pas de réussir. La Mère Émihe n'avait point oublié ces conseils; elle les avait mis fidèlement en pratique; elle pouvait désormais, après tant d'expériences, attester combien ils étaient précieux et sages. Elle les repassait dans son cœur, promettant à Dieu d'y conformer toujours sa conduite, et se préparant à remercier colle qui les lui avait donnés autrefois.

La prieure des Carmélites de Montauban , la Mère Geneviève Sainte-Fleur (i), âgée alors de

(I) La révérende Mère Saint- l^'lour, dont nous ignorons le nom dans le monde, était née à Clavier, jjrès Figcac, d'une nombreuse et chrétienne famille. Elle avait une de ses tantes parmi les

soixante-quinze ans, était un de ces précieux débris des anciennes communautés qui concoururent glorieusement à la restauration de l'Eglise de France au xix^ siècle. Née aux environs de Figeac, élevée dans la maison dos Clarisses de cette ville (celle même que depuis plusieurs années occupait la Sainte-Famille), la Mère Sainte-Fleur avait fait profession au Carmel de Montauban , vers 1783. Chassée de son couvent par la révolution, elle refusa de rentrer dans sa famille, et, avec quelquesunes de ses compagnes, resta auprès d'une vieille religieuse qui avait été leur maîtresse au noviciat. Elles persévérèrent dans la retraite, la pauvreté et leurs divers exercices qu'elles continuèrent même dans la prison. Elles y avaient trouvé soixante-dix autres religieuses de divers ordres. Elles étaient entassées dans un ancien couvent de Capucins, où elles manquaient d'espace et à peu près de nourriture. Dans cette détresse, elles eurent la joie, une nuit; de voir pénétrer au milieu d'elles un prêtre qui, après les avoir confessées, célébra la messe et les communia ; voulant ensuite

dames de Nevers, et sa famille aurait désiré la voir entrer dans cette congrégation, où était déjà une de ses sœurs. La vocation au Carmel fut irrésistible et marquée de circonstances singulières.

La Mère Sainte-Fleur estraorte à Montauban, le 31 janvier 1848, âgée de quatre-vingt-trois ans, après en avoir passé soixante-trois en religion. J'ai consacré dans les Serviteurs de Dieu une notice à cette grande restauratrice des Garmels de France.

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leur laisser un gage et un appui, il leur confia les saintes espèces. Il n'y avait dans la prison aucun lieu pour les conserver. Sainte-Fleur fut désignée pour les porter sur elle, et elle était au milieu de ses compagnes comme un tabernacle vivant. Nous ne savons combien de temps elle jouit de ce privilège : elle en fut privée, elle le retrouva, elle le perdit enfin, et goûta toutes les amertumes de la prison. L'ancienne maîtresse des novices, la Mère Paule, qu'elle regardait comme sa supérieure, tomba malade: ses compagnes la virent agoniser sans pouvoir lui procurer aucun secours, sans pouvoir non plus lui faire administrer les sacrements. La Mère Sainte-Fleur ressentit de cette mort une douleur dont le souvenir ne s'effaça jamais.

Après cette séparation, une joie inattendue les attendait cependant. Les autorités de Montauban changèrent le lieu de la geôle, et l'établirent provisoirement au Garmel. On y transféra nos Carmélites comme les autres. On rendit ensuite la liberté à toutes les prisonnières. Sainte-Fleur et ses compagnes, trop heureuses d'habiter le lieu de leur prédilection, ne le voulurent pas quitter. Elles y demeurèrent dubhées quelque temps; toutefois on les chassa : la maison était vendue, elle avait un propriétaire ; mais des cœurs restaient attachés à ces murs bénits, profanés et renversés. Sainte-Fleur songea à les racheter. Ses compagnes partagèrent

cette folle ambition, A force d'industrie et d'audace, demandant, recevant et empruntant, elles parvinrent à réunir la somme que voulait le prétendu propriétaire, et elles purent s'installer dans leur couvent. Leur dénùmenty était extrême; mais elles y étaient avec le Bien-Aimé. Rien n'était encore reconstitué en France, et déjà le Carmel de Montauban vivait dans une sorte de régularité. Il avait été reconnu par le grand vicaire qui exerçait Fautorité diocésaine, et dans les temps mauvais il abrita, à diverses reprises, des prêtres et des religieux qui y remplissaient les fonctions d'aumôniers. On n'y manqua pas de messe; mais on jouissait de son bonheur en secret, et on vivait uniquement et directement, pour ainsi dire, des miséricordes du Seigneur. La communauté se composait de onze membres lorsqu'elle put enfin, après le Concordat, être avouée publiquement.

La ferveur brillait dans ce petit troupeau; la Mère Sainte-Fleur en était la prieure, et elle faisait régner la discipline et l'esprit de sainte Thérèse. Les novices ne manquaient pas, et le Carmel de Montauban put essaimer à plusieurs reprises. La révérende Mère Sainte-Fleur fonda ainsi les Carmels de Gahors, de Lectoure, de Carcassonne, d'Auch et de Villefranche ; elle contribua à fonder ou à restaurer ceux de Rodez, de Figeac, de Saint- Flour, de Toulouse, de Pamiers et de Limoges. Cette vénérable religieuse avait donc été un grand

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instrument de la Providence, et la Mère Emilie l'abordait encore avec plus de respect qu'autrefois. De son côté, la prieure des Carmélites avait suivi les progrès de la Sainte-Famille : elle estimait ces nouvelles congrégations inspirées par des besoins nouveaux, et destinées à consoler l'Eglise et à relever sur son giron la gloire de ses anciennes parures. Elle ne pouvait que faire bon accueil à la Mère Emilie. C'était une ancienne amie qu'elle n'avait pas oubliée, mais qu'elle ne comptait pas revoir en ce monde. La Mère Emilie retrouva donc au Carmel de Montauban l'accueil franc et cordial qu'elle avait reçu trente ans auparavant. Rien n'était changé ni dans le couvent ni dans les cœurs : l'âge était venu; il imposait un plus profond respect et une plus grande confiance. La Mère Emilie pouvait sans scrupule, comme elle se le promettait, recourir, dans toutes les difficultés de sa fondation, aux conseils de la vénérable prieure ; il n'y avait pas à craindre d'abuser de sa charité.

Ce petit séjour au Carmel de Montauban fut pour la Mère Emilie un instant de paix et d'épanouissement. Elle se plaisait à repasser dans les lieux qu'elle avait visités autrefois ; elle sentait dans son âme une joie douce et paisible ; elle aimait à prier devant un autel dédié à sainte Thérèse, qu'elle avait déjà remarqué lors de son premier passage, et où quelques traits de la vie de la sainte réformatrice du Carmel étaient représentés dans divers médaillons;

elle demandait à cette grande sainte de lui inspirer des sentiments conformes aux siens, et de lui procurer la force et les grâces dont elle avait besoin. Elle avait alors à soutenir les tristesses de sa compagne désolée et livrée à une terrible tentation de découragement. Pour elle, elle se trouvait dans cet état de paix qui avait accompagné toutes ses fondations. Elle ne s'endormait pas en savourant ce repos, et elle avait bâte de conclure son entreprise. Aussitôt arrivée, elle avait voulu visiter les maisons qu'on lui avait proposées. L'ancien couvent des Carmes lui parut trop beau pour des Sœurs de la Sainte-Famille. Elle visita celui des dames du Refuge, et « fut bien édifiée de voir ces vertueuses dames, écrivait-elle à ses Sœurs, qui charment surtout par leur simplicité, ce quelque chose de Dieu qui ôte tout apprêt, et fait connaître dans les personnes qui sont ainsi, qu'elles marchent dans la sainte présence. Nous eûmes le plaisir de causer un peu avec une jeune Sœur privée de l'usage de ses bras et de ses jambes, en sorte qu'il faut la soigner comme un enfant. La bonne Mère nous dit : « Yoilà notre rebque I c'est par elle que nous viennent toutes les bénédictions de Dieu. » Elle nous parla du bonheur d'avoir des malades, et elle sait surtout bien s'exprimer sur les soins paternels de la Providence. La Mère des Carmélites en fait autant, en sorte que si on n'avait pas de confiance, il faudrait en venir puiser ici. » La Mère

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Emilie n'avait pas besoin d'en puiser, et le prix de soixante-dix mille francs, qu'on demandait de la maison des Carmes, ne l'eût pas effrayée. Mais la maison du Refuge était dans le plus pauvre faubourg de Montauban, dans un quartier paraissant dénué de toutes ressources pour l'éducation des enfants; la Mère Emilie trouva là une raison de fixer son choix. N'avait-elle pas créé son institut pour les enfants les plus pauvres, les plus abandonnées, celles dont personne ne pouvait ni ne voulait se charger ? Elle acheta la maison du Refuge, en promit vingt-sept mille francs qui furent payés dans l'espace de dix-huit mois. Elle fît aussitôt venir des Sœurs, pressa leur installation, leur donna une supérieure et retourna à Villefranche. Elle avait mis les choses sur un bon pied. Quand les Sœurs furent dans leur maison, M^' de Trélissac (i), évèque de Montauban, voulut visiter la nouvelle communauté. Il la trouva dans une telle somptuosité, qu'elle possédait déjà deux chaises données à la sacristie par un des grands vicaires du prélat. On les apporta pour faire asseoir l'évéque, mais il y fit mettre la Mère et son assistante; pour lui, il s'assit sur un banc de bois ainsi (|ue le grand vicaire qui l'accompagnait, et qui était justement le donateur des chaises.

Depuis longtemps. Me"" l'Évêque de Montauban

(I) Jean Chaudruc de Trélissac, successeur de Ms'" Dubourg sur le siège de Montauban le 2'i octobre 1833, esl mort en 1843.

désirait dans' sa ville épiscopale un établissement destiné aux pauvres. Celui de la Mère Emilie le combla de joie; après l'avoir visité, il levait les bras au ciel , et répétant avec le vieillard de l'Evangile : « C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir votre serviteur en paix! » Tant d'bumilité, tant de pauvreté et de confiance à la divine Providence l'avait ravi, et il témoigna toujours au couvent le plus tendre intérêt.

La Mère Emilie agissait avec le bon Dieu hardiment et en toute liberté, et le bon Dieu bénissait ses hardiesses ; si le couvent de Montauban était si bien pourvu de sièges, on comprend facilement qu'il avait peu de provisions ; néanmoins il fallait suffire aux nécessités de chaque jour. La Mère Emilie avait eu recours à un artifice qui lui a toujours été familier. Elle avait fait porter à la dépense environ une poignée de chaque sorte de légumes, et avait dit à la dépensière : « Offrez cela à la sainte Vierge, priez-la de multiplier les provisions, ayez confiance, rien ne manquera. » Il n'en alla pas autrement en effet: les petites provisions s'augmeu tèrent considérablement, mais d'une façon insensible à l'œil. Cet accroissement continua après le départ de la Mère. Pendant quatre ans environ, les multiphcations de toutes sortes eurent heu à Montauban. La Sœur dépensière y était accoutumée ; elle comptait sur la Providence, et son espoir n'était jamais déçu. Un jour, elle avait dans la dépense

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quelques corbeilles de raisin; il y en avait de quoi servir à la communauté deux ou trois fois : tout en serrant ce raisin, la bonne Sœur se rappelait les recommandations de la Mère sur la confiance en la divine Providence, et pensait combien il serait heureux que ce raisin pût se multiplier ; il se multiplia en effet, et si bien qu'il suffit à toute la communauté pendant plus de trois mois.

Avec sa confiance en la divine Providence, la Servante de Dieu avait remède à tout. A cette même fondation de Montauban, dans les premiers jours et lorsque, dans l'embarras d'un établissement nouveau, on avait besoin du concours et des forces de toutes les Sœurs, une d'entre elles se foula le pied; elle ne pouvait plus le poser à terre ; et pour subvenir aux travaux de la maison, elle se traînait le genou appuyé sur une chaise appartenant aux dames du Refuge, qui n'avaient pas encore alors enlevé tous leurs meubles. La Mère vit cette infirme, et s'apitoyant : « Ah ! pauvre Sœur, lui ditelle, c'est trop fort de marcher ainsi ! Montrez-moi cette jambe. » La Mère y passe la main à diverses reprises ; « Allons, ma Sœur, ajoute-t-ellc, faites comme les autres, laissez-moi là cette chaise. » La Sœur quitte aussitôt son appui et marche sans difficulté.

Pendant que tant de choses merveilleuses se passaient dans l'intérieur des couvents, la réputation de la Vénérable Mère Emihe s'était répandue au

dehors. Elle n'était plas la fille inconnue d'il y avait trente ans, demandant des conseils à la supérieure des Carmélites. Quelque chose des merveilles de la Sainte-Famille avait transpiré dans le public; non seulement Villefranche était remplie de ces bruits, mais le retentissement en était allé jusqu'au delà du département, et on venait volontiers, quelquefois d'assez loin, consulter la vénérable fondatrice. Le mouvement qui portait les esprits du peuple vers la Mère Emilie se fit surtout remarquer à Montauban; l'admiration n'y tarissait pas sur son compte. Une femme, entre autres, vint trouver la Mère pour lui confier ses douleurs de ne pouvoir conserver aucun de ses enfants. Elle en avait eu cinq : tous étaient morts sans baptême. « Priez pour moi, ma Mère, disait-elle ; ne vaudrait-il pas mieux n'avoir jamais d'enfants que de les voir mourir sans baptême? » La Mère Emilie consola cette pauvre femme. « Ayez confiance, ajouta-t-elle, vous enfanterez et vous conserverez votre fruit. » Au bout de quelque temps, en effet, cette femme devint mère et put élever sa petite fille. Elle était persuadée qu'elle devait ce bonheur aux prières de la Mère Emilie.

Quelques mois après la fondation de la maison cloîtrée, la Mère Emilie avait étabU une école dans un autre faubourg de Montauban, celui de Yillebourbon. Cet établissement assez éloigné de la maison principale no se fit pas sans obstacles : les

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Sœurs qui en étaient chargées éprouvèrent toutes sortes de rebuts. Il vint même un moment, l'on était encore dans les commencements, où l'on pensa qu'on devait abandonner l'entreprise. Cette annexe à la maison cloîtrée paraissait en effet causer plus de dommage qu'elle ne produisait de bien. La Vénérable Mère fut loin de partager ce sentiment, qui lui semblait comme une défaillance. Elle expose dans la lettre suivante ses raisons de persévérer dans l'entreprise.

10 Juillet 1842.

« Pour ce qui est de la maison do V. mon idée ne serait pas d'abandonner l'œuvre commencée. Dans le principe, on crut que cette école ferait le bien et on agit en conséquence. Pourquoi maintenant se décourager à la première contradiction ? Si cette œuvre n'entre pas dans le plan de la Providence, nous n'avons pas à nous en mettre en peine, elle tombera d'elle-même. Mais si c'est l'œuvre de Dieu, tout le monde pourrait s'y mettre, qu'en dépit de l'enfer elle subsistera , elle se soutiendra et Dieu ne permettra pas que l'ennemi triomphe. Dites-moi, ma chère Mère, pourriez vous voir d'un œil sec soixante enfants pauvres abandonnées ? La Providence vous les a confiées et vous les rejetteriez maintenant? Je ne crois pas que vous puissiez voir la décadence de cette école sans sen-

tir votre cœur bouleversé. J'estime que toutes les raisons que vous faites valoir pour la dissoudre doivent servir au contraire pour faire tenter jusqu'à l'impossible pour la soutenir. Vous dites : nos Sœurs n'ont que les enfants qu'on renvoie des autres classes! — Eh ! tant mieux que ces pauvres petites puissent trouver chez nous un asile et un moyen de devenir meilleures ! C'est précisément ce que les autres dédaignent qui doit être du goût d'une Sœur de la Sainte-Famille. Ne savez-vous pas que saint Paul dit que nous sommes la balayure du monde ? Comment réaliserons-nous cette maxime du grand Apôtre si nous cherchons à paraître ? Croyez-moi, ma chère Mère, ce qui est vil, bas et abject, voilà ce qu'il nous faut.

« Pour ce qui est de la place qu'on a donnée à nos Sœurs dans l'Église, elles doivent s'en réjouir puisqu'elles ont un trait de ressemblance avec la Sainte-Famille qu'elles honorent et qu'elles travaillent à faire connaître et aimer. Quand Marie et Joseph allèrent à Bethléem, ne furent-ils pas méprisés ? N'eurent-ils pas la dernière place puisqu'on ne voulut d'eux dans aucune hôtellerie et qu'ils furent contraints de se retirer dans une pauvre élable ? Y a-t-il quelque proportion entre la place que nos Sœurs occupent à l'église et l'étable de Bethléem ? Si nos Sœurs enseignaient mal les enfants, si elles empêchaient la réussite de quelque bien, alors je dirais : Retirons-les. Mais céder le ter-

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raiii parce qu'on ne les estime pas, c'est une chose à laquelle je ne consentirai jamais s'y j'étais seule pour en juger.

« Je soumets toutes mes réflexions à la sagesse et à la prudence de M. G. (1). Si je me suis permis d'exprimer ma manière de voir, ce n'est pas pour combattre la sienne, j'ai dit simplement ce que je pensais et maintenant nous ferons comme il trouvera à propos.

« J'ai vu notre Père aujourd'hui [M. Blanc, supérieur). Je lui ai parlé du contenu de votre lettre en présence de M. de S. J*** ; notre Père croit, et moi aussi, que le meilleur moyen de consolider cette école est d'y établir entièrement les Sœurs, qu'elles y couchent et y demeurent toujours, que pour la confession elles s'adressent à M. le curé de la paroisse, qui deviendra désormais leur père, qu'elles lui donnent ce nom (2), et qu'elles aient pour lui une confiance et une affection vraiment filiale, qu'elles conduisent tous les jours leurs élèves à la messe, au salut quand il y en a, et qu'elles s'approchent du j)asteur,

« Vous me direz qu'il faudra bien des choses pour la maison. Ne craignez pas : nous les fournirons,

(1) G'étail le vicaire général de Mgr révéquc de Moutauban et le supérieur de nos Sœurs.

(2) C'était alors l'usage de donner le nom de Père aux curés des paroisses où étaient jjlacées les Sœurs ; ils étaient des supérieurs locaux.

nous payerons le loyer. M. de S. J*** (1) est de notre avis ; il a dit qu'il ne fallait pas abandonner cette école. Parlez-en cà M. G. S'il approuve ce projet j'écrirai à M. le Curé et j'ai bien la confiance que tout s'arrangera; l'essentiel, l'important est d'avoir confiance en Dieu. Combien est grande Finjure que nous faisons à sa bonté en nous méfiant de lui ! Dites-moi si celui qui fait croître le lis des champs, qui donne la nourriture aux petits oiseaux, peut laisser manquer ses épouses lorsqu'elles sont occupées à son œuvre ? C'est impossible. Dieu pour vous nourrir enverrait plutôt un corbeau comme il fit autrefois au prophète Élie ; ne craignez pas, la divine providence a des greniers inconnus aux mondains. Pourvu qu'une maison religieuse vive dans la ferveur, il est impossible que Dieu ne la soutienne; que la régularité règne et rien, non rien ne vous manquera, et rien ne manquera non plus à nos Sœurs : exhortez-les autant que vous le pourrez à la confiance et, appuyées sur Dieu, elles ne risqueront rien lors même qu'elles seraient en butte à toutes les fureurs da démon.

« Ne craignez pas de me faire de la peine par la communication des vôtres; d'abord je m'y suis toujours attendue, ensuite je suis religieuse, et à quoi doit-on s'attendre dans notre saint état sinon à porter la croix à la suite du bon Jésus ? Les Mes-

(1) Il veillait, avec obligeance, sur les iatérèts matériels de la conjïrésation.

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sieurs qui vous tracassent un peu ont bonne intention : c'est pour notre avantage que Dieu permet qu'ils agissent ainsi. Soyez persuadée que c'est une des choses qui attirera la bénédiction de Dieu sur votre maison.

« Je vous prie de présenter mes très humbles respects à M. G. Je suis toute pénétrée de reconnaissance en voyant le vif intérêt qu'il porte à tout ce qui nous regarde.

« Je vous remercie bien des amandes. »

On suivit le sentiment de la Vénérable Mère, et on persista. Pour loger les Sœurs dans le quartier de leurs enfants, pour asseoir définitivement l'école, il devenait nécessaire d'acheter une maison, il s'agissait de quatorze mille francs. La Servante de Dieu n'hésita pas. Cette fois encore le bon Dieu qui pare les lis des champs et nourrit les petits oiseaux n'oublia pas ses épouses appliquées à son service. La Mère Emilie avait raison, et ses calculs étaient justes. Les quatorze mille francs furent soldés ; l'école qu'on avait eu la pensée d'abandonner, prospéra; elle prospéra si bien qu'en 1866, elle s'épanouit en une maison cloîtrée qui est la septième de rinslitut de la Sainle-Familie.

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